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Clément Chidekh : « La NCAA est la meilleure option pour se préparer au monde professionnel »

Tom Compayrot

Publié le

Photo © Alexis Atteret

TENNIS – Clément Chidekh est un jeune français de 22 ans en pleine ascension. Avec la différence qu’il a été formé sur le circuit universitaire américain (NCAA), et n’est passé professionnel à plein temps que depuis un an et demi, après avoir terminé ses études supérieures de mathématiques. Présent au Terega Open de Pau cette semaine – où il a été jusqu’en demi-finales – il a accordé une longue interview à Dicodusport pour parler de son parcours universitaire, de ce que ça lui a apporté et des différences qu’il a remarqué avec la France.

Clément, dans quel état de forme es-tu arrivé ici à Pau, après avoir enchaîné deux titres d’affilée [dont son premier en carrière sur le circuit Challenger] ?

Ce n’est pas facile d’enchaîner comme ça, mais le point positif, c’est la confiance. J’ai connu plusieurs scénarios de match, et savoir qu’on est capable de gérer tout ça pour aller chercher la victoire derrière, c’est un gros apport de confiance. Chacun a sa propre vision, certains vont préférer bien taper la balle, d’autres bien travailler. Mais pour moi, savoir que je suis capable de me sortir de plein de situations différentes, c’est un gros plus. Après forcément, il y a la fatigue, c’est rare d’enchaîner autant de matchs. Ça ne m’était pas arrivé depuis longtemps. Il faut que mon corps réagisse à ça.

La priorité cette saison est de rester en bonne santé pour jouer entre 30 et 35 semaines, donc j’essaye de prendre au maximum soin de mon corps. Et pour l’instant ça tient plutôt bien, j’ai peu de douleurs, donc c’est cool. Mais aussi après un titre, on arrive plus tard que les autres, donc on est moins habitués aux conditions. Mais je pense avoir fait du bon boulot pour optimiser mon temps et m’habituer ici à Pau. J’essaye de garder le momentum.

Surtout que tu as eu une longue absence l’année dernière… Que t’est-il arrivé exactement ?

J’ai raté quatre mois… À partir d’avril jusqu’en septembre, j’ai eu des difficultés avec ma hanche. J’ai eu un œdème osseux, qui n’est pas une blessure grave en soi, mais qui met beaucoup de temps à se résorber. Ça m’a privé des courts pendant longtemps, mais j’avais toujours espoir de reprendre plus tôt que ça parce que c’est une blessure aléatoire, on ne sait pas comment le corps va réagir. Puis au final, ça a duré cinq mois. C’était mon premier été sans jouer au tennis… Mais c’est une période qui est en train de payer maintenant, parce que ça m’a permis d’avoir du temps off pour travailler sur moi et occuper mon temps différemment. Et ce sont des choses que j’utilise aujourd’hui dans mon quotidien. Plus tard, peut-être que je regarderai cette période d’un bon œil, comme d’une période fondatrice… Mais aujourd’hui tout est réglé, il faut juste faire attention. C’est une des zones sur laquelle je bosse le plus.

Pour aborder le sujet de la NCAA, par qui as-tu été conseillé au moment de faire ton choix en 2020 ? Car il n’y avait pas trop d’antécédents français à part Arthur Rinderknech peut-être…

Je suis super content qu’on parle de ça. En France, on n’est pas assez sensibilisés là-dessus alors que c’est une opportunité de dingue. Moi, je ne suis pas allé dans l’université où je pensais aller. Au début, quand j’étais au lycée, mon entraîneur de l’époque avait un joueur qui était parti dans l’université d’Illinois. Moi, j’étais passionné par les sciences, je voulais étudier dans l’ingénierie. Et c’est ce que lui avait fait, il avait bien progressé là-bas. Donc quand j’ai eu mon bac avec un an d’avance en 2018, j’ai commencé mes études à Toulouse, mais j’avais dans la tête de partir dans cette université d’Illinois. Et en fait, je suis allé visiter les infrastructures et je me suis rendu compte que je ne connaissais pas le niveau, le campus, le fonctionnement… C’était dépaysant, surtout que j’étais très mauvais en anglais. Au final ça ne s’est pas fait à cause des règles d’éligibilité vu que j’avais commencé mes études en France. Le meilleur moment pour partir est après le bac, mais moi, j’avais commencé mon école d’ingénieur, ce qui est vachement valorisé ici, mais un peu moins là-bas.

Quand j’étais étudiant à Toulouse, je m’entraînais avec un joueur qui avait transféré d’Alabama vers Washington, et qui m’a recommandé. Après avoir discuté avec les coachs là-bas, je me suis rendu compte que c’était une immense opportunité pour moi. Ils ont réussi à rendre cela possible, donc je suis parti. J’ai fait ça sans agent, ce qui est assez rare en France. Mais ça s’est bien passé, car les universités aident beaucoup quand elles te veulent. Même si tu ne connais pas grand-chose, elles te disent quoi faire. Et puis au final toutes les discussions que j’ai eues avec eux m’ont permis d’apprendre la langue avant d’arriver. Donc tout s’est bien passé, je suis content d’avoir fait ça comme ça.

Arthur Rinderknech justement disait qu’il avait choisi la NCAA car il ne faisait pas partie des meilleurs dans sa catégorie d’âge en France, et ne recevait donc pas assez d’aide de la Fédération. Il a donc voulu tenter un parcours différent. Est-ce que ça a été pareil pour toi ?

Oui, je suis complètement d’accord avec lui. Je pense que quand on est joueur de tennis, le système fédéral est super, mais élitiste. Aller aux États-Unis devrait être l’option n°1 pour les jeunes qui ne peuvent pas en profiter. Forcément, chacun va aimer des choses différentes et avoir besoin de différents environnements pour progresser. Et la NCAA est aussi un risque. Mais quand on n’a pas d’aides, qu’on n’est pas forcément prêts pour aller sur le circuit professionnel à 18 ans, qu’on galère en qualifications d’ITF en s’usant mentalement… Je ne pense pas que ça soit une bonne idée.

Je trouve que la NCAA est la meilleure option pour se préparer au monde professionnel. On y développe des qualités mentales incroyables du fait du format de jeu, ce sont des choses qui forgent. Et puis on passe des bons moments en équipe, c’est une super expérience. Au lieu de voyager seul et de perdre de l’argent en ITF, on se retrouve dans une situation où avec une bonne bourse, on ne perd pas d’argent, on assure un diplôme derrière, on a moins de stress… Pour moi ça ne devrait même pas être une hésitation si on n’a pas l’aide de la Fédération. Mais pour les meilleurs joueurs, la Fédération reste capable de les faire davantage progresser individuellement que la NCAA.

Le tennis est à quel niveau dans l’échelle de popularité des sports en NCAA ?

Assez bas en fait. Le foot US est dans une autre dimension, c’est ce qui finance tout. Ils ont leurs infrastructures à part, dans leur bulle. Le basket nettement moins, ce n’est pas le sport qui fait remplir un stade de 100 000 personnes tous les week-ends. Il y a aussi le baseball, l’athlétisme et même la natation qui sont au-dessus du tennis. Les sports de performance en général, car les infrastructures et les coachs sont dingues. Le tennis est bas, mais pas par manque de moyens, juste parce que tout le reste est énorme avec des super athlètes. C’est dur de rivaliser. Mais on est quand même en relation avec les autres athlètes de notre université, on partage des choses au quotidien. Ce n’est pas une guerre entre chaque sport, tout le monde se soutient vraiment, et essaye d’apporter sa pierre à l’édifice. Pour moi, la réussite d’un Husky au basketball est ma réussite à moi, et inversement. On sent réellement le fait de se battre pour les mêmes couleurs.

Si je ne me trompe pas, tu as été n°1 de NCAA pendant une certaine période ? Le premier de l’histoire de ton université, c’est une fierté j’imagine ?

(Sourire) Oui, je l’ai été pendant quelques semaines devant Ben Shelton, ça fait plaisir de pouvoir le dire. J’avais défini cet objectif avec mon coach. J’étais revenu après un bon été 2021, j’avais envie d’accomplir des choses pour l’équipe, et ça a conduit vers des récompenses individuelles comme celle-là.

Tu t’attendais à avoir des résultats comme ça en t’inscrivant ? Et une autre question liée : que penses-tu du niveau tennistique global en NCAA par rapport à ce que tu connais maintenant chez les professionnels ?

Quand j’y suis allé, je n’avais aucune idée du niveau là-bas. Lors de mon premier week-end en Illinois, il y avait des super joueurs dans l’équipe comme Alex Kovacevic [100e mondial aujourd’hui], et d’autres joueurs déjà impressionnants, donc je n’avais pas vraiment d’objectif. Surtout que j’ai un peu tendance à me mettre en dessous des autres. En arrivant sans classement ITA [le classement du circuit universitaire], j’avais un peu d’appréhension avant de jouer des mecs classés, en me disant qu’il fallait réellement que je fasse un grand match. Au début, j’étais plus sur la retenue.

Mes objectifs individuels sont plutôt venus après ma première année quand j’ai eu une idée plus précise du niveau. Après le premier été, j’ai pu comparer les résultats des autres joueurs universitaires sur le circuit professionnel, et je me suis dit que c’était possible. L’objectif d’être n°1 m’est arrivé en tête rapidement, parce que j’avais fait des bons résultats sur les deux championnats nationaux du Fall [à l’automne], ce qui est important pour le reste de la saison. Donc quand je me suis inscrit, non, je ne m’attendais pas à ces résultats, mais une fois que je me suis pris au jeu, j’en ai rêvé, oui.

Par rapport à ce que tu as connu au niveau européen, est-ce que tu penses qu’il y a une autre vision du tennis en NCAA, peut-être d’autres styles de jeu ?

C’est un environnement qui prépare pour les pros, parce qu’il y a vraiment des joueurs de tous les horizons différents. Et une culture de la gagne qui est plus importante. Du coup, on est beaucoup moins attachés à la façon de gagner, on veut juste gagner avec nos armes. Les styles de jeu sont beaucoup plus éclectiques. Il y a aussi des conditions différentes, on peut jouer en attitude, en indoor, dehors, avec du vent, du froid… Ça nous apprend une des qualités principales que doit avoir un joueur sur le circuit professionnel : l’adaptation.

Après, le niveau général devient de plus en plus fort. Maintenant, il y a des règles de transition qui ont été mises en place pour réserver des places dans les tournois professionnels aux joueurs universitaires. Le top 10 et 20 ont des wild-cards par exemple. C’est vraiment une bonne chose, parce que après chaque année scolaire, on voit tous les week-ends des joueurs universitaires qui doivent passer par les qualifications en ITF et Challengers, et qui arrivent en demi-finale ou finale. Ils sont 800e mondiaux, mais jouent beaucoup mieux que ça. Donc ce système est plus juste pour tout le monde, même si ce n’est pas parfait. Il faudrait que ça profite à plus de joueurs universitaires. Mais ça va s’affiner avec le temps, ça va dans la bonne direction.

Est-ce que les qualités mentales que tu as tiré de toute cette expérience te servent chez les pros ? Tu es peut-être plus serein sur des points et matchs importants ? Tu es par exemple à 7 victoires pour 1 seule défaite en finale…

Peut-être, je ne suis pas sûr. Mais c’est surtout que jouer pour moi seul me met beaucoup moins de pression que de représenter toute une université qui a une histoire, des rivalités… Tu joues aussi pour tes partenaires. Un de mes traits de personnalité est d’être généreux, de donner aux autres. Du coup, jouer pour une équipe me tient plus à cœur, mais me met plus de pression d’un autre côté. En NCAA, il peut y avoir six matchs en même temps côte à côte, avec un gros effet de momentum parce que tu sens l’énergie des deux équipes. Quand tu t’assoies au changement de côté et que tu vois tes cinq coéquipiers batailler, c’était un de mes sentiments préférés (sourire). Après, quand je reviens jouer pour moi, j’ai moins de difficultés à gérer la pression. Je me suis retrouvé dans des situations de stress beaucoup plus importantes en NCAA. Et puis le système de point décisif à 40A change énormément de choses dans l’approche mentale des matchs, chaque point dans le jeu est important. Un set peut aller très vite, donc il faut une concentration de tous les instants.

Ça te manque un peu ce genre d’ambiance ?

Oui, un peu, parce que j’accorde beaucoup d’importance au partage. Partager ces émotions en équipe, c’est incroyable. C’est pour ça que les interclubs en France sont un de mes moments préférés dans une saison. C’est vachement cool, parce que j’ai la chance de jouer dans une équipe [le TC Marignane] où tout le monde se prend au jeu. Ça rend ça vachement fun. Mais oui, les matchs et même les entraînements par équipe, c’est ce qui me manque le plus. Plus que la vie sociale sur le campus, les endroits que j’ai pu visiter… C’est le tennis le plus fun que n’importe qui puisse jouer.

Pour parler des surfaces de jeu, aux États-Unis il y a énormément de surfaces dures, en intérieur ou en extérieur, mais très peu de terre battue par exemple ? Ça a impacté ton style de jeu ?

Ça fait trois ans et demi que je n’ai pas joué sur terre [rires]. Il y a des tournois professionnels sur terre battue verte, mais aucune université. Du coup, j’ai beaucoup joué sur dur. Surtout que je n’étais pas un spécialiste de la terre battue même avant de partir là-bas. Ce qui est marrant parce que j’habite dans le sud de la France, j’ai grandi dans un club où il y avait que des terres battues, mais mon jeu ne s’est jamais façonné dessus. Plus jeune, j’étais petit et chétif, donc les conditions rapides me permettaient d’utiliser la vitesse de mon adversaire, j’appréciais jouer dessus. Le fait d’avoir des entraîneurs qui m’ont donné comme philosophie de jeu de prendre la balle tôt et de couper les trajectoires, ça se ressent dans mes résultats aujourd’hui. Donc aller aux États-Unis a développé tout ça encore plus, mais c’était des qualités que j’avais déjà au départ. Un de mes objectifs cette saison était de jouer le plus de tournois possibles en indoor.

Alors comment appréhendes-tu ce retour sur terre battue cette saison ?

Je suis vraiment très excité. J’aime bien la terre battue, c’est juste que j’ai eu peu d’occasions d’y jouer. En sortie de saison universitaire, je continuais sur dur pour rester sur ma lancée. L’année dernière, j’étais blessé au moment de jouer sur terre… Ça ne me dérange pas du tout de jouer sur terre, c’est juste que je vais devoir m’adapter. Pour l’instant, je n’y pense pas vraiment, mais j’essaye de prendre ça pour un challenge et on verra bien ce que ça donne.

Pour conclure, peut-être la question la plus importante : tu conseillerais la NCAA à des jeunes français qui sont dans la même situation que toi et Arthur Rinderknech il y a quelques années ?

Oui vraiment. Pour les meilleurs, c’est mieux d’être aidé par la Fédération. C’est quand même un super système capable de nous amener vers le très haut niveau. Mais pour tous ceux qui n’ont pas cette chance-là, il faut qu’ils tentent l’expérience. Et qu’ils se renseignent beaucoup pour essayer de trouver la situation qui s’adapte le mieux à eux. Et si jamais ils trouvent ça, ils vont jouer le tennis le plus fun de leur vie, et ça sera pour eux une immense opportunité de progresser.

Journaliste/rédacteur depuis mars 2017 - Amoureux de la petite balle jaune et du gros ballon orange qui traîne sa carcasse sur Dicodusport depuis 2017. Rafael Nadal et LeBron James sont les meilleurs joueurs de l'histoire.

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