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Coupe du monde de rugby 2023

Julien Bonnaire : « On dit que les joueurs jouent trop, mais c’était pareil quand je jouais »

Sébastien Gente

Publié le

Julien Bonnaire « On dit que les joueurs jouent trop, mais c'était pareil quand je jouais »
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RUGBY À XV – À quelques mois de la Coupe du monde de rugby 2023 en France, Julien Bonnaire, armé de ses 75 sélections en équipe de France, a répondu à nos questions sur le rugby d’hier et d’aujourd’hui, avec toujours un œil vif sur le XV de France et le Top 14. Et beaucoup d’espoirs en vue de la Coupe du monde.

Bonjour Julien, comment vas-tu ? Quelle est ton actualité ?

Ça va merci. L’actualité, c’est de participer à la gestion de nos 6 établissements (restauration et boulangerie) qui représentent environ une centaine d’employés. En ce moment, la complexité vient des augmentations actuelles, que ce soit le prix de l’énergie ou des matières premières, une situation que l’on connaît tous.

Et avec ma femme Coralie, on s’occupe de l’association que l’on a créée, Handi Move & Fun, pour promouvoir le sport adapté pour les enfants en situation de handicap. On l’a créée en fin d’année 2022, cela nous prend pas mal de temps pour structurer les choses, il reste beaucoup à faire, à mettre en place.

Il te reste quand même du temps pour regarder du rugby ?

Oui, d’ailleurs j’étais à Paris pour voir France – Écosse dimanche dernier. Je suis resté un peu sur ma faim en termes de contenu, mais le résultat est là, il y a cinq points.

Donc tu restes un observateur attentif du XV de France.

Bien sûr, mais je suis aussi beaucoup le championnat. Je suis allé une ou deux fois voir des matchs à Lyon, ainsi qu’à Bourgoin bien évidemment, c’est à côté de la maison. Ce sont des clubs qui restent importants pour moi. Je suis allé voir Lyon – Clermont, comme ça je pouvais voir mes deux anciens clubs en même temps (rires). J’ai toujours un œil dessus, je suis l’évolution.

Justement, en parlant d’évolution, depuis ton arrêt de carrière, tu en penses quoi ?

J’ai arrêté en 2017. L’évolution continue, on voit des joueurs de plus en plus costauds qui vont toujours plus vite, ça tape de plus en plus fort. Et on voit beaucoup de pépins physiques, de commotions, j’ai l’impression que c’est rentré dans la carrière du rugbyman de haut niveau.

Mais bon, on fait avec, on n’a pas le choix de toute façon. On est tiraillés entre la Fédération et le club qui a besoin de ses joueurs pour être performant et avoir des résultats par rapport à ses partenaires et investisseurs qui mettent du temps et de l’argent dans le club.  J’ai l’impression d’entendre la même chose depuis des années.

Il y a eu des améliorations, notamment les accords entre clubs et FFR, mais on a l’impression que c’est un éternel débat.

C’est toujours pareil. Moi, sur toutes mes saisons jouées, il y en avait au moins six avec plus de 2 000 minutes jouées, c’est énorme. Mais en tant que joueur, tu es pris dans l’engrenage, tu veux être le plus performant possible, et il y a des moments où c’est plus compliqué que d’autres. Et c’est malheureux à dire, mais il n’y a qu’une blessure qui peut te permettre de te reposer.

Le sujet est d’actualité avec la blessure d’Anthony Jelonch.

Cela fait partie du jeu, on peut aussi se blesser en club, il n’y a pas de moments adéquats pour se blesser. Il y en aura d’autres, des blessures avant la Coupe du monde. Cela fait partie des aléas du sportif de haut niveau, on peut se préparer le mieux possible, surveiller la nourriture, la récupération, mais parfois, c’est la faute à pas de chance.

Quand tu jouais, les internationaux étaient sollicités sur ce point-là ?

Il y a déjà eu des groupes de travail sur le sujet, mais tant qu’on aura un Top 14… C’est compliqué d’avoir moins de matchs. On ne peut pas jouer en semaine, alors à part avoir moins de clubs et moins de matchs… On peut demander aux clubs de reposer les joueurs oui, mais le club paye les joueurs. Ou alors, il faudrait que les joueurs soient sous contrat fédéral, mais ce n’est pas évident à mettre en place.

On vient souvent mettre sur la table l’exemple de l’Irlande à ce sujet.

Les Irlandais jouent beaucoup moins de matchs que nous, on le sait, c’est comme ça. Il y a eu beaucoup d’arrangements signés récemment, pour protéger les joueurs. Il y a une Coupe du monde cette année en France, donc il faut se donner les moyens de réussir. Mais il faut se mettre à la place du club qui paye le joueur et qui a besoin de rendement de sa part. Ce n’est vraiment pas évident de se positionner sur le sujet.

Mais concernant l’évolution physique, tu ne trouves pas que c’est au détriment du jeu en lui-même, voire du French Flair ? Quand on voit l’utilisation du jeu au pied par exemple ?

Ce jeu au pied, quand tu regardes certains matchs, on parle de dépossession, d’occupation, ca ressemble plus à du ping-pong parfois. Mais ça fait partie du jeu, aucune équipe ne veut se découvrir, ou prendre des risques. Ca dépend des matchs et des équipes, on aimerait voir des grandes envolées, c’est certain. Mais le French Flair, on le retrouve par moment en équipe de France, même si c’est beaucoup dû à la qualité des joueurs. Quand le jeu est plus structuré et que l’on n’avance pas, dans beaucoup d’équipes, c’est le pied qui prend le dessus. Ce qui peut se comprendre, personne ne veut faire la faute qui permettra à l’autre équipe de jouer un ballon de récupération.

La progression du XV de France, tu l’attribues principalement à la qualité des joueurs ?

On tient bien sûr une génération qui est très talentueuse, mais qui est bosseuse aussi. J’en ai côtoyé pas mal avant la Coupe du monde 2019 (Julien Bonnaire était alors entraîneur adjoint en charge de la touche au sein du XV de France, NDLR). Il y avait déjà Romain Ntamack, Antoine Dupont, Julien Marchand, et Matthieu Jalibert qui s’était blessé. Cela a permis à ce groupe d’arriver à maturité, mais on voit qu’il reste une marge de progression importante.

Le staff a apporté pas mal de rigueur et de technicité. C’était une bonne chose que Fabien Galthié ait pu être présent pour la Coupe du monde 2019. Il a gagné pas mal de temps pour la suite, savoir ce qu’il fallait faire évoluer, quels joueurs garder. Cela lui a permis de démarrer de la bonne façon.

On parle souvent de la patte Galthié. C’est une réalité ?

Pour être très franc, je ne connaissais pas vraiment Fabien Galthié avant cette Coupe du monde. J’avais divers sons de cloche à son propos. En club, il n’était pas toujours apprécié, mais ce qui ressortait principalement, c’est que c’était un bon technicien. C’est pour ça que je pense que le XV de France lui convient, le fait de ne pas avoir les joueurs toute l’année. Il apporte énormément dans sa façon de voir le jeu.

Tu parlais d’une marge de progression pour les Bleus. Dans quel domaine selon toi ?

Face à l’Écosse, je l’ai vue dans tous les domaines. On a été un peu chahutés en mêlée, ce qui est notre force, pareil en touche, mais aussi dans le jeu. On fait une bonne séquence quand on marque en début de match, mais c’est quelque chose qu’on a trop peu vu. Je pensais qu’on pourrait faire plus. Après, il ne faut rien enlever à l’équipe d’Écosse, on a vu ses deux premiers matchs, c’est une très belle équipe.

On s’est nourris de leurs erreurs au début, c’était peut-être une stratégie, je ne sais pas les consignes. Quand on parvient à mettre notre jeu en place, on est bons. On n’avait pas Jonathan Danty pour nous faire avancer, mais il y en a d’autres, et quand nos leaders nous font avancer, on est très difficiles à contrer. Parfois, on commet des fautes bêtes, on veut faire la passe de trop. Le match parfait, c’est compliqué à réaliser.

Pour moi, on est moyens sur les deux derniers matchs. L’Irlande était au-dessus, c’est clair, mais un match comme l’Écosse, on ne l’aurait pas forcément gagné avant. Mais on va quand même le chercher, sans faire un énorme match, on prend cinq points. C’est ça qu’il faut retenir. Le groupe a l’air sain, ce sont des bons gamins bien encadrés, notamment par un Gaël Fickou qui est une belle personne. Le groupe tient la route, il bosse, et jusqu’à présent, il est récompensé des efforts fournis.

Justement, en parlant du match contre l’Irlande, tu ne trouves pas que l’on s’est fourvoyés à vouloir tenir leur rythme ? Est-ce que justement, l’un des axes de progression, ne serait pas de continuer à jouer notre jeu même quand l’adversaire domine ?

J’étais aussi au match en Irlande. On a beaucoup défendu sur notre ligne, et on y a laissé des plumes. Et malgré tout, on n’était pas loin quand Sexton sort, l’écart n’était pas extraordinaire, mais ils ont été meilleurs que nous sur l’occupation en deuxième mi-temps. Ils nous ont laissé dans notre camp et on n’a pas réussi à ressortir correctement. On s’est usés à cause de pertes de balle. Le jeu irlandais était bien huilé, ils nous ont maintenu sous pression, et quand on n’a pas le ballon, on laisse de l’énergie. On l’a payé sur les dix dernières minutes.

Mais bon, c’était l’Irlande, la première nation mondiale, et je crois qu’il y a eu 46 minutes de temps de jeu effectif, c’est énorme. Et avec une intensité comme ça, quand tu subis, tu finis par craquer. Cela laisse voir le travail qu’il reste à effectuer d’ici la Coupe du monde. Mais je reste persuadé qu’il vaut mieux perdre maintenant et gagner dans quelques mois.

En parlant de la Coupe du monde, le tirage n’est pas franchement favorable..

Oui, mais il valait mieux notre poule que celle de l’Écosse. Et puis de toute façon, on a déjà battu toutes les grandes nations. À un moment donné, tu veux être champion du monde, faut battre les meilleurs. Cela dépend plus du niveau auquel on sera, puisqu’avec la qualité dont on dispose, on peut rivaliser avec n’importe qui. Ca se joue sur du détail, sur le mental, sur la pression que l’on va avoir parce qu’on joue en France.

On pense notamment au précédent de l’édition 2007…

En fait, moi, de l’intérieur, je n’avais pas l’impression de sentir une forte pression. À l’époque, on était loin d’être favoris, on l’est plus aujourd’hui. Et puis on n’avait pas vraiment joué à notre niveau, notamment en demi-finale contre l’Angleterre. On avait sans doute tout donné contre les Blacks, dans un match où on partait perdant à 90-95%. C’est ce qui est resté frustrant, d’avoir perdu contre une équipe qui n’était pas meilleure.

Mais pour être champion du monde, il faut faire trois exploits d’affilée. On le voit en 2011, où on passe à un point de ne pas se qualifier en quarts, mais aussi à un point d’être champions du monde. C’est la beauté du sport, tout est possible. Je pense qu’on sera prêts pour cet évènement, et ça va être un bel évènement en France. Mais il ne sera beau que s’il y a la Coupe au bout (rires). En tout cas, c’est sans doute l’année où on aura le plus de qualité pour arriver au bout.

À titre personnel, ton plus grand regret en Coupe du monde, c’est 2007 ou 2011 ?

Il y en a plus en 2011, parce que ça se termine en finale, et que ce jour-là, ils ne sont pas meilleurs que nous. Sur la compétition, on se qualifie toujours de justesse, alors qu’eux, ils dominaient depuis huit ou dix ans. Sur ce qu’ils avaient fait les années précédentes, ils méritaient de gagner, mais sur ce match-là… si on gagne, il n’y a pas de hold-up. C’est ce qui reste en travers encore aujourd’hui. Il vaut mieux prendre 30 points dans ce cas-là.

Julien Bonnaire, à l'issue de la finale de la Coupe du monde 2011, perdue face à la Nouvelle-Zélande

Julien Bonnaire, à l’issue de la finale de la Coupe du monde 2011, perdue face à la Nouvelle-Zélande – Photo Icon Sport

Pour finir, quel regard portes-tu sur le Top 14, et notamment sur la concurrence renforcée ?

Le niveau des équipes se resserre vraiment. Il n’y a presque plus de petite équipe, il n’y a plus vraiment de différence entre jouer à la maison et à l’extérieur. Désormais, c’est rare une saison sans perdre à la maison, alors que c’était la force de plusieurs équipes. C’est aussi pour ça que les clubs sont obligés de faire jouer constamment leurs internationaux, c’est tellement serré qu’ils ne peuvent pas se permettre de les faire reposer.

Et puis tout va très vite. Deux ou trois victoires et tu es dans le top 6, deux ou trois défaites et tu joues le maintien. C’est tellement serré, si tu as une mauvaise dynamique, deux ou trois blessés, tu as vite fait de descendre au classement. Peu importe le statut de l’équipe, rien n’est jamais acquis, et il faut maintenir les joueurs constamment sous pression, c’est difficile. Les managers sont obligés de batailler tous les weekends pour rester dans la course.

Que penses-tu de la recrudescence des entraîneurs renvoyés ?

Cela devient les risques du métier. Parfois, c’est à juste titre, car ça ne passe plus avec les joueurs. Il faut un fusible, et c’est souvent l’entraîneur. Mais est-ce qu’on n’écouterait pas trop les joueurs ? Quand on voit une réaction derrière, oui, on peut dire que c’est justifié. Mais c’est compliqué, parce qu’il faut mettre des choses en place, et l’entraîneur n’a pas forcément le temps de les mettre. Il faut tout de suite des résultats.

Personne ne t’a contacté pour prendre un poste vacant ?

J’ai eu une ou deux prises de contact, mais rien de formel. Je n’ai pas envie pour l’instant de repartir tous les weekends. Consultant un ou deux jours par semaine pour partager mon expérience, pourquoi pas. Mais je n’ai pas envie d’être absent tous les weekends et de ne pas profiter de ma famille.

Et dans le futur, cela pourrait te démanger ?

Jusqu’à présent, je n’en ai pas du tout envie. Après, bien sûr, cela dépendrait avec qui, sous quelle forme… Il peut y avoir des aventures belles à vivre, mais aujourd’hui, ce n’est clairement pas ma priorité.

John Stockton, Gianni Bugno, Zinedine Zidane, Steffi Graf, Frode Andresen, Stéphane Stoecklin, Davis Kamoga, Primoz Peterka, Werner Schlager et Aurélien Rougerie. Point commun entre ces sportifs? Ils m'ont fait rêver et ont bercé mon adolescence. Je suis un fondu de sports et j'essaie de retranscrire ma passion à travers mes articles. Originaire du Périgord, ma passion pour les Girondins, les Jaunards et les Jazzmen transpire dans mes écrits.

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