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Rugby à XV

Lenaïg Corson : « En dix ans, il y a eu beaucoup de progrès »

Sébastien Gente

Publié le

Lenaïg Corson « En dix ans, il y a eu beaucoup de progrès »
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RUGBY À XV – À quelques encablures de la fin de sa carrière, Lenaïg Corson nous a parlé de sa saison en Angleterre, de l’avenir du rugby, sans oublier ses multiples projets et engagements.

Bonjour Lenaïg, comment ça va ? Comment se passe cette saison aux Harlequins ?

Écoute, ça va très bien. La fin de carrière approche, donc il y a forcément un peu de nostalgie. Je sens que ce sont les derniers moments, et du coup, je profite de tout ce qui m’entoure. Il me reste un mois, mais je kiffe mes derniers moments. Et je sens que je suis complètement en adéquation avec mon choix, parce que tout cela a été mûrement réfléchi.

Donc tu n’as aucun regret de ton passage en Angleterre ?

Non, ça a été une superbe expérience. Cela n’a pas toujours été facile, puisque mon club initial (les Wasps, NDLR) a fait faillite dans les six premières semaines après mon arrivée. Cette partie-là a été compliquée, avec un retour en France qui n’était pas prévu. Et retrouver un club en début de saison, c’est compliqué, parce que tous les clubs ont bouclé leur effectif. Financièrement, c’était dur, j’avais uniquement le logement de payé. Et j’étais partie vivre dans une des villes les plus chères du monde.

Mais j’ai appris énormément de choses, et je suis fière au final de ce projet, car c’est en sortant de sa zone de confort qu’on va chercher ses limites. Et pour le coup, j’ai bien été les chercher (rires). C’était un gros challenge, mais les Anglais ont l’habitude de voir les choses de manière très positive, contrairement aux Français. Et ce moment-là m’a amené à prendre un peu plus de recul, sur le fait que c’était une épreuve à passer qui te forge un caractère pour plus tard. Mais bien entendu, le fait de jouer depuis longtemps à haut niveau avait déjà fait mon caractère (rires).

Cela vient écorner l’idée selon laquelle quand un club fait faillite, les concurrents arrivent comme des vautours pour le dépecer de ses éléments.

Et oui, puisque dans le rugby féminin anglais aussi, il y a un salary cap dans le championnat. C’est surtout pour ça que c’est compliqué d’arriver en cours de saison.

Mais la faillite des Wasps a été un sacré imbroglio…

Vu de l’extérieur, oui. La structure féminine a tenu, mais il n’y avait plus de contrats professionnels pour les joueuses. Comme je suis Française, en vertu du Brexit, il fallait un visa, et donc je ne pouvais plus en bénéficier. Plus de visa, plus de contrat, si je me blessais, c’était tout pour ma pomme. Et bien sûr, aucun salaire. Je ne pouvais pas rester dans cette situation.

Du coup, aux Harlequins, la qualification est encore possible ?

Inch’Allah (rires). Plus sérieusement, la situation est tendue, on s’est un peu compliqué la tâche en allant perdre à Bristol. On sait que ça va être serré. Et puis les Harlequins féminines sont depuis six ans en élite, et elles se sont toujours qualifiées. On ne veut vraiment pas être la première génération à ne pas se qualifier. Mais cela amène vraiment du suspense, de l’intérêt au championnat. C’est comme en Top 14, on ne sait pas qui va se qualifier, et tous les week-ends, il y a de super matchs à suivre. Et c’est réellement une marque de réussite du modèle anglais.

Tu as subi de plein fouet l’écart entre le championnat anglais professionnel et le championnat français donc…

L’écart est phénoménal. J’ai d’abord été marquée par le nombre de personnes à l’entraînement. En France, il y a première et réserve, mais pas en Angleterre. Du coup, on a entre 40 et 50 joueuses aux Harlequins, donc une grosse concurrence pour gagner sa place. Et dans le staff, tout le monde est professionnel. C’est vraiment leur métier de nous accompagner dans la performance, et ils sont au nombre de 12. On a la vidéo, des drones qui filment nos entraînements, quelqu’un qui nous fait nos statistiques juste après les matchs, les clips vidéos sont découpés individuellement et collectivement. C’est une vraie structure qui permet d’être focus 100% sur le rugby.

En France, il n’y a pas tout ça. L’an dernier, les entraînements n’étaient pas filmés, et les matchs filmés de manière très amateur. Ici, que ce soit entraînements ou matchs, on a trois angles de caméra et une très bonne qualité d’image. C’est une autre dimension. Toute l’exigence que j’avais en équipe de France, je l’ai retrouvée dans ce club. Tout le monde est axé sur la performance, avec l’objectif de s’entraîner très fort pour atteindre les objectifs. On a deux team meetings d’une heure par semaine pour faire des points sur le plan de jeu, les objectifs, apprendre à mieux nous connaître. Pour moi, c’est du jamais vu ! C’est le jour et la nuit avec la France. Cependant, même s’il existe des contrats de joueuses qui nous protègent, les salaires restent dérisoires.

Justement, qu’en est-il de la professionnalisation de l’élite féminine en France ?

Personnellement, je n’en avais pas entendu parler une seule fois avant cette année. On n’était pas forcément écoutées sur le sujet, nos dirigeants n’avaient pas forcément envie de capitaliser sur notre équipe. On passait toujours après les garçons, et de loin, et personne ne nous calculait vraiment. Les choses ont changé, parce qu’on s’est rendu compte que l’équipe de France avait une vraie capacité à réunir beaucoup de supporters. Beaucoup de gens achètent des billets, on nous voit à la télé, la presse s’intéresse davantage, et la question arrive sur le sujet.

Mais jusqu’ici, l’Angleterre est largement en avance, notamment pour des raisons culturelles. Je ne dirais pas qu’on est dans un pays de machos, mais voilà dix ans, j’entendais tout le temps « le rugby, ce n’est pas un sport fait pour les filles ». Je ne l’oublie pas non plus. On ne peut pas changer les mentalités comme ça. Mais en Angleterre, ils ont vu ça comme une industrie, comme quelque chose de vraiment bankable. Et les objectifs sont clairement énoncés. Pas plus tard qu’hier (jeudi, NDLR), le CEO des Harlequins est venu nous présenter le projet pour l’année prochaine et pour les dix prochaines années, les objectifs à atteindre en termes de billetterie, d’opérations commerciales, de public espéré, on a même vu tous les chiffres ! J’étais choquée d’une telle transparence. On se dit à ce moment qu’on est vraiment prises au sérieux. Certes, les filles font beaucoup de concessions pour jouer au rugby. Mais c’est tout un projet.

Je suis vraiment fière d’être une joueuse des Quins, parce que j’ai l’impression d’être dans le futur. On a même eu une cérémonie d’awards ! Et ça distribue des prix autant pour les garçons que pour les filles, et ils reçoivent leurs prix en même temps, j’ai halluciné. L’égalité est partout. J’appartiens à un club qui ne se résume pas qu’aux 15 sur la pelouse, mais à tout ce monde qui gravite autour, et qui travaille pour la réussite du club, pour qu’il y ait des sponsors, et donc des moyens, pour qu’il y ait du monde dans les tribunes. Lors de ces awards, ils ont mis en avant les employés de l’année par exemple, ou les meilleurs supporters. On se sent vraiment appartenir à un projet collectif. Ils sont très forts pour fédérer et prouver que le collectif est plus fort que l’individu. On est également amené à donner notre avis et faire évoluer les choses à l’intérieur du club pour ne pas cesser de s’améliorer et aller plus loin. On se sent acteur du projet du club.

Lenaïg Corson à l'entraînement avec le XV de France

Lenaïg Corson à l’entraînement avec le XV de France – Photo Icon Sport

Les mentalités doivent évoluer en France sur ce sujet-là…

Franchement, en dix ans, il y a eu beaucoup de progrès. Je ne reçois plus les réflexions dont j’ai parlé tout à l’heure. Et les jeunes dirigeants de notre sport se rendent compte qu’il y a peut-être quelque chose à faire. Mais pour l’instant, ils n’ont pas le plan, pas les objectifs. Ce n’est pas une histoire de budget, un budget ça se trouve. Mais si tu n’as pas de modèle économique à mettre en place, tu n’auras pas le budget. Comment tu crois qu’ils font en Angleterre ? L’argent ne tombe pas du ciel. Mais ils ont travaillé sur la vision qu’ils souhaitaient donner au rugby féminin depuis 2015. Aujourd’hui, ça porte ses fruits. Et la différence est énorme quand on nous donne de la visibilité.

Si tu rends visible les choses et que tu donnes un cadre professionnel aux joueuses, demain, elles vont performer et proposer du très beau jeu. Et les supporters veulent quoi ? Voir du beau jeu, s’amuser, vibrer devant le match. Aujourd’hui, il y a du monde à nos matchs, qui sont télévisés, il y a aussi une plateforme en ligne, les highlights sur les réseaux sociaux. Il n’y a aucun problème pour suivre le championnat.

En France, il n’y a pas grand-chose à ce sujet. Et c’est ce qui en ressort quand on m’en parle en Angleterre. Il n’y a que peu d’informations, la presse en parle très peu. Alors que moi, si je parle dans la presse française, ça sera repris, traduit. Mais en Angleterre, il y a énormément de passionnés. Je suis sortie après le Crunch, je suis allée au pub. De nombreuses personnes m’ont interpellé pour me parler de mon passage dans le podcast d’Emily Scarrat (célèbre joueuse anglaise, NDLR), en me disant qu’ils avaient adoré ma franchise par exemple. Peut-être dix personnes m’ont parlé de ça dans la soirée, en m’expliquant qu’ils voulaient aussi savoir ce qui se passe au niveau du rugby dans les autres pays et que c’était difficile d’avoir des informations sur notre championnat.

Personnellement, je savais qu’il y avait un écart, mais je ne pensais pas qu’il était aussi énorme que ce que tu me décris.

Je pense que l’on a entre cinq et dix ans de retard sur l’Angleterre dans ces domaines. Tout dépendra bien sûr de quand on va se réveiller et enclencher sur le sujet. Mais comme je le disais, tout ça est culturel en Angleterre. Ce qu’ils font pour le rugby, ils le font aussi pour le foot féminin par exemple. Les spectateurs viennent en masse pour suivre les équipes féminines d’Arsenal ou Chelsea. Donc ce n’est pas un hasard si 58 500 personnes sont venues voir le Crunch. Mais au vu de l’investissement, c’est mérité.

Même en étant en Angleterre, tu es restée membre de Provale (Lenaïg Corson y est secrétaire, NDLR) ?

Oui, même si j’ai du mal à assister aux réunions avec mes entraînements jusqu’à 21h. J’ai gardé mes fonctions, et l’idée reste de représenter la parole des joueurs et joueuses. Je vois encore mieux mon rôle ici pour aider le rugby féminin à se développer en France. J’essaye d’impulser les débats au comité directeur et de trouver les bons leviers pour motiver les investissements et la vision que l’on voudra donner à la professionnalisation des clubs féminins en France. En tout cas, mon expérience du terrain ici est une vraie force.

Avec la foule de projets que tu as, puisque tu es aussi engagée avec la GMF ou sur des questions environnementales par exemple, comment trouves-tu le temps de tout faire ?

Je suis de nature très active, j’ai joué à XV, à 7, quand je ne pouvais pas aller en équipe de France à XV, j’allais dans celle du 7, ou 7 développement, ou bien encore en club et sinon, j’allais travailler avec la GMF. J’ai toujours eu envie de faire plusieurs choses à la fois, et c’est comme ça que j’ai trouvé mon équilibre. On a l’impression que ça fait beaucoup, mais plusieurs sujets s’entrecoupent.

Notamment le sujet environnemental, que j’essaye de développer en vue de la prochaine Coupe du monde. Avec un ami, on a créé le Climate Workout, avec pour projet de « gamifier » la sensibilisation au changement climatique, et donner envie à tout le monde de se bouger pour la planète et d’en savoir au maximum sur le sujet, parce que ça nous concerne tous. Il n’y a rien de mieux que le sport pour faire passer ce genre de messages et on touche un public plus large.

Pour finir, quel regard as-tu porté sur le dernier Crunch féminin ? Tu ne regrettes pas de ne pas en avoir été ?

J’aurais aimé faire la Coupe du monde bien sûr, mais le destin en a décidé autrement. Mais en ce qui concerne le Crunch, c’était un beau cadeau de pouvoir être là (Lenaïg Corson a commenté le match pour France Inter, NDLR). Dans le passé, j’avais joué à Twickenham devant 500 personnes, ça sonnait creux. Et de voir ce stade complètement plein, les maillots blancs des Anglais dans les tribunes, les cocottes sur les têtes des Français présents, les chants des supporters, c’était beau. Je suis super contente pour cette nouvelle génération. Les jeunes qui viennent d’arriver ont envie de donner autant que les anciennes pour le maillot, mais aussi de partager.

Je trouve que cette équipe a quelque chose de spécial, on sent vraiment qu’il y a un nouveau souffle. Elles nous ont procuré beaucoup d’émotions sur cette deuxième mi-temps, elles sont tellement belles à voir jouer quand elles se lâchent. On a un vrai beau jeu en France, on a de la chance d’avoir des belles équipes de France, autant les hommes que les femmes, autant à XV et à 7 qui jouent tellement bien au ballon. Et on ne s’ennuie pas quand on regarde. Je crois qu’on ne se rend pas assez compte de la chance d’avoir des équipes qui sont dans le top niveau mondial.

John Stockton, Gianni Bugno, Zinedine Zidane, Steffi Graf, Frode Andresen, Stéphane Stoecklin, Davis Kamoga, Primoz Peterka, Werner Schlager et Aurélien Rougerie. Point commun entre ces sportifs? Ils m'ont fait rêver et ont bercé mon adolescence. Je suis un fondu de sports et j'essaie de retranscrire ma passion à travers mes articles. Originaire du Périgord, ma passion pour les Girondins, les Jaunards et les Jazzmen transpire dans mes écrits.

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