Christophe Lambert : « Je vais essayer de pousser jusqu’à 50 ans au plus haut niveau »
BILLARD – Arrageois de naissance, Christophe Lambert est un véritable pionnier dans sa discipline : le blackball. Il est multiple champion de France, d’Europe et du monde dans diverses catégories. Que ce soit en jeune, en individuel ou en équipe, la liste est longue. Pour notre plus grand plaisir, il a accepté de s’entretenir avec nous. L’occasion de revenir avec lui sur sa carrière passée et à venir. Entretien.
Alors qu’après la quarantaine passée beaucoup de sportifs et sportives sont à la retraite, le billard permet de jouer jusqu’à un certain âge. Quel est votre secret pour avoir une telle longévité au plus haut niveau ?
Le secret, c’est une rigueur quotidienne, un état d’esprit, une attitude dans la manière de jouer. Mais aussi d’être conscient d’avoir la chance d’être bon dans un domaine, d’exceller et de pouvoir en vivre. Il a fallu faire beaucoup de concessions sur ma vie personnelle également. Aujourd’hui, ma passion s’est transformée en un job. Alors certes, en France, il n’est pas possible de vivre que de la compétition au billard puisque les gains ne sont pas assez importants. Donc j’ai dû avoir ce côté entrepreneur. Je me suis d’abord beaucoup intéressé au monde du billard, forcément puisque c’est ma passion. J’ai commencé à regarder ce qu’était un billard, une queue de billard et tout ce qu’il peut y avoir autour de cela.
Puis, dès lors que j’ai obtenu mes premiers gros résultats, des marques se sont intéressées à moi. Alors c’était bien beau de se dire que je pouvais avoir mon nom sur une queue de billard mais ça ne me suffisait pas, je voulais aller plus loin, je voulais créer quelque chose qui me ressemblait et qui se rapprochait du matériel avec lequel je jouais. Il faut savoir qu’au billard on ne parle pas de millions, on parle simplement d’essayer de vivre de sa passion. De ce fait, j’ai toujours aimé mettre un point d’honneur sur la qualité, que ce soit dans mon jeu et en dehors.
Une activité physique régulière et une bonne alimentation, c’est aussi primordial pour rester en forme ?
Oui, c’est une certitude. Pour ma part j’essaye de me fixer trois entraînements par semaine au billard. Entre deux, je fais un peu de course à pied, un peu de vélo et de la natation. J’aime beaucoup faire de la corde à sauter également, c’est un bon moyen de se renforcer musculairement et d’avoir du dynamisme. Aujourd’hui, on ne va pas se mentir, à 41 ans je commence à avoir des problèmes de dos, qui sont sans doutes liés à la position que demande ma discipline.
Donc c’est d’autant plus important pour continuer à performer en compétition. J’ai même dû adapter ma position puisqu’avant je jouais avec une jambe tendue, maintenant je joue avec les deux genoux pliés. C’est ce qui fait ma force, cette remise en question perpétuelle. Un peu comme Tiger Woods lorsqu’il a changé son swing à 40 ans pour s’adapter à ses problèmes de dos et continuer à être performant. Rien n’est acquis c’est certain, il faut toujours aller au combat que ce soit mentalement ou physiquement. Tout cela couplé à une alimentation travaillée bien sûr.
Votre côté entrepreneur semble prendre une place importante dans votre vie. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Oui tout à fait. Tout d’abord, il faut savoir qu’on est dans un petit marché. Certains peuvent acheter un produit « C8L by Christophe Lambert » parce qu’ils aiment le joueur ou parce que ça fait toujours bien d’avoir un nom sur un élément. Mais ce qui est sûr, c’est que moi j’essaye tous les produits qui sont marqués à mon nom et je m’engage sur leur qualité. L’idée de départ, c’était de faire des queues de billard, ce qu’on a fait. Puis quelques années plus tard, je me suis dit pourquoi ne pas faire des billards.
À ce moment-là, on était sur des tables marrons avec des tapis verts. Évidemment, on ne pouvait pas changer les dimensions, mais on pouvait au moins l’embellir, la rendre plus moderne. Puisque le pool anglais a un avantage par rapport au snooker ou l’américain, c’est que de par ses mensurations, il permet d’être installé dans des maisons. C’est relativement la taille d’une table à manger.
D’ailleurs, on peut voir de plus en plus de billards transformables avec les mêmes caractéristiques qu’un billard de compétition. En parallèle, je n’ai jamais perdu de vue le plaisir de jouer, de m’entraîner. Une entreprise pour laquelle je travaillais deux jours par semaine en tant que contrôleur qualité m’avait, à l’époque, proposé de passer à quatre jours avec un salaire assez onéreux. En contrepartie, je devais faire une croix sur ma carrière de joueur. J’ai bien évidemment refusé et je suis parti de mon plein gré.
Vous parlez de queue de billard. C’est un élément essentiel qui peut aussi avoir une énorme valeur sentimentale.
Oui, tout à fait. Justement je viens d’en changer après 26 ans pour une de ma gamme qui s’appelle « La C8L Championne ». J’ai ressenti une bonne alchimie entre elle et moi-même. Pour le moment, j’ai fait une compétition avec et je l’ai gagnée donc ça ne démarre pas trop mal (rires). Quant à l’ancienne, elle va rester bien au chaud dans mon petit musée de ma carrière. Je ne pourrais pas m’en séparer. C’est celle qui m’a fait tout gagner, qui a traversé toutes mes joies et mes peines. Elle est passée plusieurs fois au bloc opératoire.
Il faut savoir qu’à l’époque, nous n’avions pas de queue spécifique pour casser, on le faisait donc avec notre queue de jeu. Ce qui m’a valu d’abîmer trois fois la virole. Sauf qu’à chaque fois que l’on change une virole, cela demande de diminuer la taille de la queue. D’ailleurs j’avais tellement d’affection pour celle-ci que je l’ai faite réparée plusieurs fois par un ébéniste qui me l’a même ragrandie pour qu’elle reste adaptée à ma taille. Voilà, elle commençait à vieillir aussi, donc il était temps de changer et je suis plutôt satisfait de ce changement.
Votre palmarès peut en faire pâlir plus d’un. Pourtant lorsque l’on a tout gagné ou presque, la soif de victoire peut devenir moins importante. Est-ce le cas pour vous ?
Alors on ne peut pas dire qu’elle est aussi importante que lorsqu’on est jeune, où on a à l’esprit de vouloir réussir à tout prix. C’est certainement une revanche sur la vie, mais également pour la fierté de ses proches, de montrer qu’on est capable de réussir quelque chose. Ma soif de vaincre était à son apogée lorsque ma fille est née. Je voulais tellement qu’elle soit fière de moi. D’ailleurs ça m’avait donné des ailes et cette année-là, j’ai fait la meilleure saison de ma vie.
Maintenant, je prends le billard un peu plus comme mon travail mais la victoire d’un match ou d’une compétition est toujours une sensation intense et encore plus en équipe. Puis c’est toujours aussi intéressant de faire des résultats pour mon image marketing, par rapport à mes partenaires. Puisque malheureusement, le statut professionnel n’existe pas dans ma discipline. Par conséquent, il faut se le créer soi-même et forcément ça ne peut pas se faire que par le jeu, bien qu’on y travaille.
Après une bonne vingtaine d’années exclusivement au blackball, vous vous-êtes récemment mis au snooker. Est-ce par simple plaisir ? Ou une réelle envie d’être compétitif également dans cette discipline ?
Dans un premier temps, c’est surtout pour voir autre chose. Je trouve que le snooker est assez complémentaire au blackball. En tout cas, ça n’a aucune incidence négative sur mon jeu lorsque je reviens sur un pool anglais. Alors certes, il y a cette différence en termes de distance. Quand on joue une bille à 4 mètres au snooker et qu’on revient sur le blackball pour jouer une bille à 2 mètres, ça peut paraitre plus facile. Mais ça, ça reste éphémère. Au bout de quelques minutes le pool anglais reprend sa place à part entière.
Puis le snooker c’est un jeu qui m’a toujours fasciné. Je ne m’y étais jamais mis avant car en France, il n’était pas encore assez développé et de mon côté j’avais déjà trop percé dans le pool anglais. De ce fait, je regardais toujours le snooker du coin de l’œil. Il m’arrivait d’y jouer de temps en temps, à l’occasion. Puis là, depuis peu, le Billard club d’Arras m’a fait confiance pour mettre une table et le fait d’en avoir un tout prêt, à disposition, me permet d’être plus assidu. J’arrive en compétition en tant qu’outsider et ça m’offre un nouveau challenge.
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Il est difficile de ne pas parler de l’actualité sans mentionner la pandémie qui sévit dans le monde actuellement. Comment vivez-vous cette période et ce manque de compétitions ?
Cette période Covid, nous la vivons tous et je pense que notre mentalité évolue au fil des jours. Lorsqu’il y a eu le premier arrêt, nous pensions que ça reprendrait très vite, donc on continuait à s’entrainer. Qui plus est, il faisait beau donc on pouvait profiter de nos extérieurs, ça ne s’est pas trop mal passé. Ensuite, on voyait que la situation ne s’améliorait pas, alors on se posait beaucoup de questions. Avant toutes choses, nous étions inquiets pour nos proches. Mais il ne faut pas se laisser abattre, continuer à faire très attention.
Pour ma part je continue à m’entraîner, même si ce n’est pas simple. On peut parfois être amené à se dire « mais pourquoi je vais m’entraîner ? ». Honnêtement, pendant un mois, je regardais mon billard et je n’avais pas envie de jouer du fait qu’il manquait ces objectifs. Je me suis dit c’était peut-être l’occasion de faire autre chose, de m’occuper de ma maison et profiter un peu plus de ma fille. J’essaye de prendre ces moments de façon à en ressortir le plus de positif possible. J’ai un toit, une famille, je ne suis pas le plus à plaindre.
Forcément, il y a ce manque de compétition, de côtoyer nos adversaires, nos partenaires d’équipe et nos fans aussi. Mais je ne peux pas m’empêcher d’avoir une grosse pensée, pour la fédération, les ligues, les clubs et tous ces licenciés qui ne peuvent plus pratiquer leur passion. Sans oublier toutes celles et ceux qui œuvrent pour le bien du billard en France, car c’est une grande famille. Nous devons rester solidaires. Mais surtout, cette période doit nous permettre une vraie remise en question, d’essayer de penser meilleur. Peut-être qu’après cela, je l’espère, nous apprécierons les choses simples de la vie, à leur juste valeur.
Bien que l’on ne sache pas quand elle arrivera, la reprise pourrait se faire dans les mois à venir. Quels seront vos objectifs ?
Je dirais tout simplement, rester au top. Pour être franc, je vais avoir 42 ans, je vais essayer de pousser jusqu’à 50 ans au plus haut niveau. Après, on verra ce qui se passe, je pourrais peut-être continuer. Je fais le point tous les 5 ans, et 45 ans ce sera trop tôt pour moi. Tout dépendra de ma forme et de mes envies. Il est même possible qu’avec la fatigue, j’arrête totalement de jouer au billard. L’avenir nous le dira. Au niveau extra-sportif, je vais sortir des nouveaux billards avec du matériel d’actualité et continuer à faire progresser le matériel qui porte ma marque.
Le billard est en voie de développement, notamment avec votre partenariat lié à la FFB. Quel regard portez-vous sur cela ? Et de quelle manière y participez-vous ?
J’ai un rôle de consultant dans le développement. J’apporte mon regard de joueur et mes conseils. On a la chance d’avoir une superbe équipe avec qui on peut discuter et échanger pour faire avancer les choses de façon concrète. Ils font un travail fantastique. D’ailleurs, il est fort probable que je me concentre plus sur ce côté développement une fois ma carrière de joueur terminée.
La jeunesse est un maillon essentiel pour la croissance du billard. Vous avez sans doute des choses à dire pour celles et ceux qui hésitent à se mettre au billard ? Ou qui, tout simplement, rêvent de devenir un futur champion ou une future championne ?
Tout d’abord, quoi qu’on en dise, le billard est reconnu comme un sport. Il n’y a pas de débat là-dessus puisqu’il répond à tous les critères. Il est plus cérébral, mais l’aspect physique est tout aussi important. Il suffit de voir la posture qui demande d’utiliser plusieurs membres du corps. Quand on y passe des heures, je peux vous dire que c’est vraiment du sport. Puis le billard apporte des valeurs, des connaissances sur soi-même. Il permet de travailler sur des tas de choses, comme le touché, la précision, la tactique ou encore la géométrie. Il requiert également une bonne capacité d’adaptation et d’anticipation.
C’est donc un bon complément à d’autres sports plus agités. Puisqu’à contrario, il demande du calme et de la patience. Enfin, si j’avais vraiment un truc à conseiller, c’est de tester, de ne pas hésiter à pousser la porte d’un club de billard. D’autant plus qu’à l’heure actuelle, nous avons des salles municipales avec des personnes formées à l’encadrement des jeunes. Je peux vous assurer que vous allez vite vous prendre au jeu, et vous apprécierez les moments de partage, de convivialité qui y règne tout autour. Voilà, le billard c’est ça.
Pour finir, avez-vous d’autres sports favoris ?
Oui, j’aime beaucoup le golf. C’est un sport que je pratique en loisir et qui me permet de faire beaucoup de rencontres. Cela me permet aussi de prendre une bonne bouffée d’air puisqu’il se joue en extérieur contrairement au billard. J’aime le tennis également, ce qui me plait, c’est ce côté réaction pour renvoyer la balle. Par contre, pour le billard, je dois éviter les sports de contact qui peuvent occasionner des blessures.
Ce qui ne m’empêche pas de les suivre de loin, comme le football par exemple. J’ai eu la chance d’avoir, il y a quelques années, des amis qui jouaient au Racing Club de Lens. J’allais parfois au Stade Bollaert. Comme beaucoup, j’étais impressionné par la ferveur de ce public lensois. Bien-sûr, je suis les résultats de l’équipe de France comme tous les athlètes français d’ailleurs. Je suis fier de mon pays et de son patrimoine sportif qui est tellement riche.
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