Julia Clair : « J’aime toujours autant le saut à ski »
SAUT À SKI – Membre émérite de l’équipe de France depuis plus de dix ans, Julia Clair a répondu à Dicodusport quelques jours après les Championnats de France, pour faire le point sur sa saison, ses objectifs, et la place du saut à ski en France.
Julia, comment vas-tu ?
Ça va bien, on vient de finir un gros bloc de compétitions, on a fait quelques sauts de préparation avant de repartir. Là, on a passé Noël en famille, puis c’est reparti.
Tu est satisfaite de ton début de saison ?
Oui, après je pense qu’il y a encore une marge de progression, mais je suis satisfaite par rapport à d’où je reviens. L’année dernière à la même époque, j’étais au-delà de la 40ème place mondiale, je n’arrivais plus à sortir des qualifications. Après, lors de la dernière manche de Coupe du monde, je termine 17ème, mais je suis encore frustrée, parce que je fais deux sauts moyens, et je pense pouvoir faire mieux.
Mais tu as quand même une belle régularité.
C’est ça, il n’y a pas eu de gros trou dans les résultats, la moins bonne place je crois que c’est une 19ème place à Lillehammer, sur le petit tremplin, là où je n’étais pas trop en confiance. Mais je vois que même quand je suis un peu moins bien, j’arrive à prendre quand même des points.
TOP 🔟✈️
Belle 8️⃣ème place de Julia Clair sur le grand tremplin à Lillehammer 🇳🇴
Joséphine Pagnier 1️⃣2️⃣ème !
📸 : Nordic Focus pic.twitter.com/dTR2MC8LGB
— FFS – Fédération Française de Ski (@FedFranceSki) December 4, 2022
Ça fait longtemps que tu es sur le circuit. Comment continues-tu à trouver la motivation pour continuer ?
En fait, il y a deux raisons qui font que j’ai envie de continuer. D’abord, j’aime toujours autant le saut à ski, et aussi, je crois toujours en moi, et je reste persuadée que je peux jouer avec les meilleures. Tant que ces deux conditions sont réunies, je ne vois aucune raison d’arrêter. C’est vrai que l’hiver dernier a été compliqué, il y a eu des moments où je me suis posé la question, parce que j’étais loin au classement mondial, je n’y arrivais pas en compétition, certains weekends sont durs et on se demande « mais pourquoi je suis là ? ». Mais la fin de saison s’est bien passée, avec notamment des bons résultats sur le Raw Air, et cela m’a encouragé à continuer pour l’instant.
Le fait que ce soit une année olympique a joué dans ta décision ?
Pas nécessairement, j’ai jamais réfléchi dans le sens « je fais les Jeux et j’arrête ». Le jour où j’arrêterai, il faudra que ce soit sur une bonne saison, je n’ai pas envie de partir avec de l’amertume. Je veux que ce soit aussi parce que j’aurai envie de passer à autre chose, mais pas parce que je manque de résultats ou parce que je ne suis plus performante.
Tu as été performante sur les Grands Prix cet été. Tu avais préparé spécifiquement ou c’est dû au manque de concurrence ?
C’est un peu des deux, je pense. Même si il y avait moins de concurrence, les deux Françaises font trois et quatre du général (Joséphine Pagnier 3ème et Julia Clair, NDLR), et il fallait quand même les faire les sauts pour aller chercher ces résultats. Et puis les deux qui sont devant, il y en a une qui est championne olympique (Ursa Bogataj) et une qui a pris le globe de cristal l’année d’avant (Nina Kriznar), ce ne sont pas n’importe qui. Mais il y avait aussi moins de pression, puisque ce n’est pas une Coupe du monde, et il y avait l’envie de se tester par rapport aux autres, et de prendre le rythme pour la saison.
Et puis cela évite les baisses de motivation, on sait qu’il y a un Grand Prix, cela nous motive pour nous entraîner. Pour moi, il y a eu un déclic à Courchevel, puisque j’ai vu que j’étais capable de monter sur le podium (3ème, NDLR). Ce n’était pas un exploit, j’ai fait ce que je savais faire, et pour la confiance, pour la suite de la saison, c’est excellent. Je continue à faire ce que je sais faire, encore et encore, et au bout d’un moment, ça paiera.
Remonter sur un podium en Coupe du monde, c’est un objectif ?
C’est sûr que j’aimerais bien (rires), je vais pas cracher sur un podium en Coupe du monde. Mais si je suis réaliste, je sais qu’il reste encore du boulot pour y arriver. Après, on ne sait jamais, sur un concours, deux bons sauts, ça peut arriver. Mais pour l’instant, je vais déjà essayer de jouer le top 10 pour me rapprocher, parce que tout cela ne vient pas d’un seul coup. Cela se joue sur la régularité, mettre les dossards, enchaîner les sauts, prendre confiance, monter en puissance petit à petit, c’est comme cela qu’on va chercher les meilleures. Je ne rêve pas d’un podium, je vais déjà sauter, faire ce que je sais faire, et on verra bien.
Cela se joue aussi à l’entraînement ?
Difficile à dire. De toute façon, l’hiver, à part un peu de préparation physique, on n’a pas vraiment le temps de s’entraîner réellement, d’enchaîner les sauts. Là, on repart ce 26 décembre, on rentre le 17 janvier, et entre temps, on n’aura que des compétitions. Le but maintenant, c’est d’entretenir la forme, on a bien sûr des sauts d’entraînement officiels sur chaque tremplin, mais ce n’est pas comme une vraie séance d’entraînement. Et puis entre les compétitions, il faut savoir se reposer et garder de l’énergie pour le week-end.
Les femmes ont de plus en plus accès aux grands tremplins et aux tremplins de vol à ski, c’est une bonne chose ?
Quand on regarde le calendrier, c’est de plus en plus équilibré entre les petits et les grands tremplins. Et moi, je suis plus à l’aise sur les grands, donc ça me va plutôt bien ! Et cette année, c’est la première fois qu’il y aura le vol à ski pour les filles, même si c’est assez règlementé, comme ils l’ont fait pour les grands tremplins, puisqu’au début, seules les 30 meilleures de la Coupe du monde avaient le droit de sauter.
Là, ce sera les 15 meilleures de la tournée norvégienne préalable sur les grands tremplins, donc ce sera pour les filles en forme. Si j’arrive à jouer devant, j’aurais très envie de faire du vol à ski, même si c’est quelque chose qui me fait un peu peur. Mais ce qui est sûr, c’est que cela nous fait rêver d’aller faire du vol à ski.
Ce sera à Vikersund ?
Oui, tout cela a été réfléchi, puisque même si Vikersund est le tremplin sur lequel on a sauté le plus loin, c’est aussi celui qui est le moins impressionnant. Il n’y a pas une vitesse excessive à la sortie, il n’y a pas une hauteur énorme, contrairement à Planica par exemple. À Vikersund, on s’éloigne de la bosse, et c’est là que l’on prend de la hauteur. Tout cela est réfléchi, comme le fait de nous faire sauter le matin, avec moins de vent. Si tout se passe bien, peut-être que la prochaine fois, ce seront les 20 puis les 30 meilleures, et peut-être qu’un jour, toutes les filles seront autorisées à pratiquer le vol à ski.
Cela vient d’une volonté des sauteuses ?
Oui, notamment Maren (Lundby, NDLR), qui est l’une des porte-paroles dans cet objectif. C’est un des plus grands palmarès de l’histoire, elle a commencé à militer pour ça, et les filles se sont ralliées à sa cause. Au bout d’un moment, la FIS nous a entendu, a sollicité les entraîneurs pour voir s’ils pensaient que les filles étaient prêtes pour le vol. Je pense que tout a été réfléchi pour que cela soit fait au bon moment. Il y a déjà des filles qui ont sauté à Vikersund, mais une fois, l’une d’entre elles était tombée, et tout avait été stoppé. À une époque, c’était légitime, car le niveau féminin n’était pas assez élevé. Mais aujourd’hui, le niveau est le même que voilà 8 ans chez les garçons, et eux font du vol depuis longtemps.
Tu es alignée donc avec Joséphine Pagnier. Cela crée de l’émulation ? C’est important que tu ne sois pas seule ?
Je n’ai jamais vraiment été seule, avant il y avait Coline (Mattel) et Léa (Lamare). Puis à un moment, on était sept ou huit filles à s’entraîner ensemble, il y avait une grosse émulation. Puis beaucoup ont arrêté, on n’est plus que deux, avec deux jeunes talents dont on espère qu’elles nous rejoindront. Mais c’est bien d’être à deux, on essaye de servir de l’autre pour progresser, se tirer vers le haut. Tout se passe bien avec elle, avec les entraîneurs, il y a une grosse cohésion, là-dessus, on n’a rien à envier à personne.
Mais cela empêche de former une équipe pour les concours.
Pas nécessairement, parce que par exemple, il devait y avoir une compétition par équipes au Japon, mais ils se sont rendus compte qu’il n’y aurait que trop peu d’équipes engagées (les équipes doivent être composées de quatre sauteuses, NDLR). Seulement, chez les messieurs, ils ont créé le concours Super Team, par équipes de deux avec trois sauts chacun. Et du coup, ils ont décidé de tester cela pour les femmes au Japon, comme ça, on pourrait avoir une douzaine d’équipes au départ au lieu de six ou sept. C’est un test, à voir si cela perdure.
Mais quoi qu’il en soit, on aimerait bien présenter une équipe pour les prochains Mondiaux. Ce n’est pas un objectif principal, mais si on réussit, ce sera une bonne chose. Ce serait alors avec Emma Chervet et Lilou Zepchi, qui va d’ailleurs nous accompagner au Japon. Elles ont de bons résultats en Coupe Continentale, en juniors, et l’objectif long terme, c’est qu’elles nous accompagnent sur le circuit Coupe du monde pour présenter une équipe régulièrement. Cela fait longtemps que ce n’est pas arrivé. Mais on ne vas pas non plus débarquer et monter sur le podium. On va essayer de construire une équipe petit à petit.
Vous avez le soutien de la Fédération ?
On est soutenues par la Fédération. On a le groupe qu’il nous faut, avec les entraîneurs qu’il nous faut. Je pense qu’il y a d’autres pays qui ont bien moins que nous.
Et financièrement ?
En ce qui me concerne, les choses ont changé au printemps, puisque je suis désormais sous contrat avec une entreprise, dans le cadre des contrats d’insertion professionnelle. C’est un groupe d’enseignement en ligne qui cherchait des sportifs pour étoffer son équipe et qui a été récompensé par le CNOSF. Je travaille pour eux durant l’année, je me forme à un diplôme en alternance, et grâce à cela, j’ai un salaire tous les mois, c’est un poids en moins. Je ne suis plus obligée de compter sur chaque compétition en me demandant en fin de saison si j’aurais assez d’argent pour faire la prochaine. C’est quelque chose de capital pour les sportifs. Et la Fédération prend beaucoup de choses en charge concernant les stages ou le matériel.
D’autant que le prize money n’est pas très élevé.
Oui, il y a beaucoup d’écart avec les garçons par exemple. Sur des bonnes saisons, on peut réussir à en vivre, mais cela reste important d’avoir le soutien d’entreprises, ou pour d’autres de l’armée et de la Douane, pour être tranquille et se concentrer pleinement sur le sport.
La France est une nation importante des sports d’hiver. Mais le saut à ski n’a qu’une faible place. À quoi cela est-il dû selon toi ?
À un manque de culture sans doute. Chez les Autrichiens, les Slovènes, les Norvégiens, c’est un sport national. Les concours de saut sont diffusés sur les chaînes publiques. Chez nous, c’est très peu connu, on a moins d’infrastructures. Et je pense que leur budget n’est pas le même non plus, et qu’ils sont en avance sur pas mal de choses. Et il y a un plus gros volumes d’athlètes.
C’était les Championnats de France jeudi dernier ?
Oui, l’édition 2023. C’est Joséphine Pagnier qui a gagné devant moi et Lilou Zepchi. Chez les garçons, il me semble que c’est Enzo Milesi qui a gagné. Ils étaient plus tôt que d’habitude parce que la saison s’étire jusqu’à début avril, et comme normalement on les fait après, on aurait sans doute pas eu un tremplin qui aurait tenu pour la compétition. Donc cela a été décidé de les faire là pour être sûrs de les faire.
Joséphine Pagnier s’est imposée à Chaux-Neuve sur les Championnats de France – Trophée @Caisse_Epargne. Elle devance Julia Clair, 2e et Lilou Zepchi, 3e 🇫🇷 pic.twitter.com/Sr0izCgqfk
— FFS – Fédération Française de Ski (@FedFranceSki) December 22, 2022
Et maintenant, retour à la Coupe du monde.
Oui, on a des épreuves à Villach, en Autriche, le 28 et 29 décembre. Puis le 30 et 31 à Ljubno.
Une tournée des 4 tremplins pour les femmes, c’est dans les tuyaux ?
Il en est question, c’est comme pour le vol à ski, on progresse. On parlait de calquer sur les hommes, mais les femmes et les hommes sur le même tremplin, en termes de timing, c’est compliqué. Il est question de la faire à l’envers, commencer en Autriche pour finir en Allemagne. Pour l’instant, on a cette mini-tournée en Autriche et en Slovénie, le Silvester Tournament. On espère que rapidement, on aura une vraie tournée des 4 tremplins, et garder celle-ci pour un autre moment de la saison. Toutes les filles aimeraient la tournée des 4 tremplins.
En ce qui concerne tes objectifs de fin de saison, quels sont-ils ? Jouer régulièrement dans les 10 ?
Oui, j’aimerais bien, après il faut garder à l’esprit que c’est un sport extérieur, avec du vent qui peut tout changer, il y a beaucoup de choses qu’on ne contrôle pas. Mais je vais me concentrer sur ce que j’ai à faire, et je reste persuadée que je peux jouer avec les meilleures.



