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Rémy Boullé : « Il faut arrêter d’invisibiliser les personnes en situation de handicap »

Etienne Goursaud

Publié le

Photo Romain Bruneau

PARACANOË – Interview avec Rémy Boullé, qui a conquis la médaille d’argent aux championnats du monde à Duisbourg, sur le 200 m, en catégorie KL1. À 35 ans, il a réalisé en Allemagne le meilleur résultat de sa carrière. Qui va lui donner énormément de confiance à un an des Jeux Paralympiques de Paris. Il revient sur cette magnifique performance et la préparation des Jeux de Paris. Rémy Boullé évoque également l’accessibilité aux personnes handicapées aux différentes structures, qu’elles soient sportives ou même dans la vie quotidienne. Et dénonce encore aujourd’hui, l’invisibilisation dans les médias, des personnes handicapées. 

Rémy Boullé : « Cette médaille d’argent était l’objectif de ma saison »

Un titre de vice-champion du monde en KL1, le ticket pour les Jeux Paralympiques. Une bonne chose de faite !

Rémy Boullé (vice-champion du monde de paracanoë) : Complètement, c’est une bonne chose. C’est fait avec la manière et cette deuxième place était mon objectif principal de cette année 2023 qui est atteint.

Vous confiez après l’arrivée avoir pris un mauvais départ. Être capable de réagir dans l’urgence, c’est une excellente chose.

Bien sûr. En fait, d’habitude, le départ est donné, avec d’abord un commandement pour expliquer qu’on est sous les ordres du starter. Là, ils ne l’ont pas donné et ils ont tout de suite enchaîné sur « Ready, set, go ». Cela peut arriver. Je me suis fait surprendre et mes 4-5 premiers coups de pagaie sont mauvais. Dans le jargon, je tape dans l’eau. Pendant 5-10 secondes, je me dis : « Mince, ça se trouve, je viens de tuer ma course ». Après ce délai, je me dis que ce n’est pas grave. Que je dois me remobiliser et faire ce que je sais faire. Pousser le plus fort possible pour revenir sur le Brésilien, qui avait quelques centimètres d’avance.

J’avais cet objectif d’atteindre une vitesse maximale, que je n’avais jamais atteint. Chose que j’ai réussie. Dès que j’arrive aux 100 m, je sens que je commence à passer devant. Aux 150 m, je me sens bien, mais je ne sais pas si je suis devant. Dans tous les cas, j’ai la bagarre pour le podium. Quand je passe la ligne d’arrivée, je vois que je suis deuxième. Cela a été une grande satisfaction.

Rémy Boullé : « L’or à Paris sera très dur à aller chercher »

Après le bronze au JO et aux Mondiaux l’an passé, vous grimpez d’un rang. On vous voit en or à Paris ?

Cela va être plus dur. Je n’ai pas envie de raconter une belle histoire. Il y a un Hongrois au-dessus. C’est d’ailleurs un problème, car il ne devrait pas être dans ma catégorie. Il va aussi vite que les KL2 (NDLR : La catégorie au-dessus, avec un handicap moins lourd). Il a tous ses abdos et est moins handicapé que nous sur le papier. Il sera dur à battre. Mais, sans dévoiler ma stratégie, il y a moyen de faire un holp-up. Tenter quelque chose que je n’ai jamais fait pour le faire douter. On va travailler dessus pendant un an, tout en consolidant les bases. Mon concurrent brésilien, cela faisait six ans que j’essayais de le battre, sans y parvenir. J’ai bien travaillé cette année, mais il faudra travailler deux fois plus pour aller chercher l’or. Mais je ne me le mets pas dans la tête. D’abord la médaille d’argent, avant le hold-up.

Tu te sens plus fort que jamais ?

Honnêtement, oui. Je ne me suis jamais autant entraîné. Ce sont les JO de Paris, il y aura le corps militaire, les anciens collègues de l’armée. Je n’ai pas le droit à l’erreur, vis-à-vis de mes sponsors, de la fédération. C’est énormément de pression, mais tous les matins, je me lève et je ne pense qu’à cela. J’ai une fille qui a deux ans et demi et qui ne me voit que dix jours à peine. L’objectif de vie est vraiment sur Paris. On prendra ensuite le temps de voir si je fais Los Angeles. Mais c’est d’abord Paris avant rien d’autre. Je sais que j’ai énormément de choses à travailler en un an. Et que je peux le faire. Cette année m’a permis de mettre les bases et de voir plein de choses pour 2024. Il faut maintenant travailler les bases et aller chercher la performance là-dessus. Que ce soit le départ, la vitesse max, même la musculation.





Rémy Boullé : « J’ai envie de prendre la parole pour parler de ceux qui ne sont pas mis en avant, malgré leur travail »

Tu t’entraînes tous les jours ?

Je n’ai qu’une journée de repos. Sinon, c’est 14 à 16 séances dans la semaine.

Les Jeux Paralympiques de Paris seront diffusés intégralement pour la première fois. De votre côté, avez-vous senti un gain de médiatisation autour de vous ?

Un petit peu, car mon histoire est unique et a été médiatisée. Mais il y a encore un monde. En toute honnêteté, le problème, c’est qu’il y a trop d’omerta, voire d’entre-soi. Pas forcément sur le handicap, parce que certains athlètes sont très médiatisés. Une femme peut avoir plus de chances, car il y a moins de monde. Mais cela tourne souvent autour des mêmes personnes. Qui sont mises en avant, qu’ils fassent des médailles ou non. J’ai aussi envie de parler pour d’autres personnes, qui ne sont pas mises en avant, malgré leur travail. Je pense à Mathieu Bosredon. Un peu mis en avant à Rio en 2016, mais depuis totalement oublié. Il s’entraîne bien plus que la plupart des gens. Rien que sur les affiches. On reprend Rio, Tokyo et Paris. On voit certains sur les trois affiches. Mais je sens de l’engouement médiatique.
Pour Paris, on s’intéresse aux athlètes paralympiques. On le voit dans L’Équipe ce changement. Il intègre le paralympisme. On n’apparaissait jamais dans ces médias-là auparavant. Il y a des sports qui peuvent apporter. C’est vrai que le canoë est plus confidentiel. Pourtant, on est un sport facile à comprendre. Chaque bateau est dans son couloir et le premier franchit la ligne. On passe un peu derrière l’aviron. Nous, on est arrivé qu’à Rio. C’est aussi à nous et notre fédération de nous faire connaître. Dans la communication. Mais on a travaillé avec Nadège, qui a fait évoluer tout cela. De nous faire connaître et on sent la différence depuis deux ans. Il ne faut pas cracher dans la soupe

Rémy Boullé : « Je ne veux pas être en situation de précarité après ma carrière »

Vous vivez de votre sport en 2023 ?

Je suis à l’armée des champions. Et j’ai la chance de ne faire que cela. Mes sponsors me permettent de faire le nombre de stages que je veux faire. Je peux faire une préparation à 200 %. Et mettre le curseur haut pour Paris 2024. Le but étant de ne pas prendre sur ma paie et que mon sport ne me coupe pas d’argent. Je vais pouvoir trouver les mécènes pour monter le curseur. Exemple tout bête, je pars en stage l’hiver en Guadeloupe. L’ANS (Agence Nationale du Sport) prend en grande partie en charge cela. Je les remercie, car ils font le travail. Je peux voyager en classe business, parce qu’il y a neuf heures de vol. Je fais pas mal d’infections urinaires et je peux être sondé, sans déranger personne. Il y a deux ans, le voyage coutait 1 500 €. Aujourd’hui, c’est plus de 3 700 €. Et c’est pris en charge. Je compte faire cinq stages en 2024, le calcul est rapide à faire.
Je ne cherche pas à m’enrichir, mais je ne veux pas m’appauvrir avec mon sport. Il y a ma petite fille, peut-être que ma carrière s’arrêtera après Paris. Mais il faut penser à l’après. J’ai donné ma vie pour l’armée et la France. Et je suis paraplégique depuis mes 26 ans. Je n’ai aucun diplôme, je suis entré à l’armée à 17 ans. Il faut que je pense à l’après. On voit trop d’exemples de très grands sportifs en difficulté après leur carrière. Je ne veux pas être dans une situation précaire et mettre ma femme et ma fille en difficulté. Une fois que je suis à l’équilibre, je suis bien. Je n’ai pas pour objectif de m’acheter une Ferrari, même si j’aime les voitures (rires). Je ne suis pas quelqu’un à plaindre dans le monde du paralympisme. Et jamais, je me plaindrai.

Rémy Boullé : « Je veux faire bouger les choses sur l’accès aux infrastructures »

Le paralympisme ce sont aussi des enjeux de mobilité pour l’accès aux infrastructures, on a entendu le coup de gueule de Matthieu Lartot. De votre côté, notez-vous une amélioration concernant les accès aux infrastructures ?

Je vais amener ma fille à l’école maternelle. Il y a une partie de l’école qui n’est pas accessible pour moi. Je vais militer pour qu’on remette aux normes cela. C’est peut-être un peu trop mon combat. Ma fille sera dans le privé, c’est plus délicat pour faire bouger les lignes. Mais c’était le plus facile. Mon frère est à deux kilomètres de chez moi, avec deux enfants qui vont dans la même école. On a pu centraliser avec l’aide de ma famille. Mais je veux faire bouger les choses, car il peut y avoir un élève en situation de handicap qui veut aller dans cette école. Je fais énormément de conférences autour de cela, pour l’inclusion dans l’école.

Ma mère est AVS et accompagne un enfant en situation de handicap, dans une école primaire. J’ai pu échanger avec Emmanuel Macron sur ce sujet, en expliquant que les AVS étaient sous-payées. Il a fait de bonnes choses, en augmentant leur rémunération. On ne peut pas lui enlever. Pour revenir au cas de Matthieu Lartot, il a eu un cancer des os (sarcome synovial au genou, ndlr). J’ai eu une amie dans ce cas. Ce sont des personnes qui ne sont pas bien prises en charge. Imagine que lui a de bons revenus et qu’il se retrouve en difficulté quand même. La prothèse coute 150 000 €. Aujourd’hui, ces personnes sont moins bien prises en charge qu’un accidenté de la route par un tiers. On n’est pas sur un même pied d’égalité.

Puis 150 000 € pour une prothèse. Il n’y a pas 100 000 moteurs dedans et c’est le prix d’une voiture de luxe. Cela ne vaut pas 150 000 €, je le vois bien. Finalement, je suis bien loti en étant un accidenté de l’armée. J’ai une prise en compte de l’armée et je ne paye pas mes fauteuils roulants.

Rémy Boullé : « Il y a des millions de personnes en situation de handicap qui ne peuvent pas accéder à la ville de Paris »

L’armée ne t’a jamais lâché.

Cela a été compliqué au départ. Maintenant, il ne me lâche pas, ils savent que je dis les choses. Mais j’ai dû changer de fauteuil roulant, car avec ma prise de masse musculaire, il n’était plus adapté. Au début, ils ne voulaient pas, mais ils l’ont fait. Il faut toujours se battre. Il y a eu des améliorations. Le président a annoncé prendre en charge les fauteuils roulants bien mieux qu’auparavant. Il a fait des choses. On a la chance de ne pas payer nos sondes urinaires. Donc il ne faut pas trop se plaindre. Mais un petit peu, pour faire avancer les choses. Trouver le bon curseur. Mais cela va vers de l’amélioration.

Mais on peut faire mieux ?

J’ai été à Londres, à Toronto. Londres, le métro est accessible à 90 %. On peut creuser des trous et mettre des ascenceurs. Cela coûtera de l’argent, mais on peut rendre le métro parisien accessible. Quand je vois de l’argent dépensé ailleurs, cela me révolte. C’est vraiment une question de volonté. Même dans les magasins, parfois il y a cette petite marche. Je vais les voir pour leur dire que pour 1 000 €, ils peuvent changer les choses. En revanche, je veux aussi les défendre. Les normes sont trop compliquées. Ils me disent : « Si je fais ça, je dois ensuite faire ça et ça ». Alors que nous, on demande juste de pouvoir entrer.

A Rio, même les favelas étaient accessibles. C’était une rampe en bois, pas aux normes, mais ca rendait les choses accessibles. J’ai pu manger avec Mickaël Jérémiaz. Pourtant, ils ont moins de moyens que nous. On sait qu’on a les JP depuis longtemps et le travail n’a pas été fait comme prévu. On va être à une heure du site, le site le plus éloigné pour ceux sur Paris. En cas de bouchons, c’est tout de suite une heure et demie. Et de la fatigue. Au 14 juillet, j’ai vu Clément Beaune, j’ai échangé avec lui. Il m’a assuré qu’on serait escortés jusqu’au site, pour gagner du temps. Mais c’est dommage, alors qu’il y a des millions de situations de handicap, de voir qu’ils ne pourront pas accéder comme tout le monde à la ville de Paris. Ceci dit, c’est facile de taper sur l’État. Les sociétés privées, comme la RATP, doivent faire l’effort. Les collectivités locales ont leur responsabilité.

Rémy Boullé : « On n’est pas représentés à la télé »

Espérez-vous aussi des opérations de sensibilisation plus larges dans l’accès aux lieux aux personnes handicapées ?

Le fait qu’on soit appelé par les médias, c’est déjà énorme. Après les Jeux de Londres, il y a eu un vrai engouement. Les meilleurs en paracanoë, ce sont les Britanniques, car ils ont des moyens énormes. Ils ont une réserve d’athlètes. Nous, on ne parvient pas à mettre un athlète sur chaque discipline, alors qu’ils en mettent deux. Ils vont chercher les gens dans les centres de réeducation, ils vont les suivre.

Le fait que le Prince Harry ait fait les Invictus Games, cela a créé un engouement dans la foulée des Jeux. Cette combinaison a vraiment fait évoluer les mentalités. Les médias ont une responsabilité. J’allume ma télé, je regarde les infos, je vois des blancs, des noirs, des métisses, les réligions représentées. Mais je ne vois pas de personnes handicapées. Sauf Théo Curin sur France 5. On est 0,01 % de la représentation. Matthieu Lartot va faire augmenter les chiffres. En Angleterre, c’est 8 à 10 %. J’ai été voir Danse avec les Stars, invité par Karine Ferri. Il faut savoir qu’il y a des marches pour accéder au plateau, et pas d’ascenseur. Pour une émission sur TF1, j’ai dû me faire porter par des gens de la sécurité, pour accéder au plateau.

D’autres émissions vont te mettre à côté du caméraman. On ne te voit pas. On va te dire que c’est pour la sécurité. On se cache derrière cela. Je vais citer TPMP, car à une époque, on te mettaità proximité de Cyril Hanouna. On nous voyait à la télé. Mais ce n’est plus le cas depuis deux ou trois ans. Cela peut paraitre anodin, mais tu invisibilises des gens déjà invisibles. C’est dommage, car on peut faire rapidement évoluer cela. On ne va pas refaire le monde, mais ce sont des choses que les gens ne voient pas. Tant qu’on aura cette mentalité de cacher… Mais je comprends. Les gens ont peur du handicap, ils ont peur de devenir paraplégique en discutant avec un paraplégique. C’est un problème d’éducation. C’est pour cela, que je parcours les lycées, les collèges, pour sensibiliser au handicap.

1 Commentaire

1 Commentaire

  1. Avatar

    ODUNLAMI

    2 septembre 2023 à 21h23

    Bravo Rémy le CSRB est fier de ce que vous représentez et de ce que vous defendez
    Anne-Marie O.

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