Manon Trapp : « Ces minima sur marathon me donnent de l’assurance pour la suite »
ATHLÉTISME – Entretien avec Manon Trapp qui a réalisé lors du Marathon de Valence les minima pour les JO de Paris, avec son marathon bouclé en 2h25:48. Un sacré accomplissement pour sa toute première sur la distance mythique. Une performance réalisée non sans embuches, avec une chute et une entorse de la cheville dès le 10e kilomètre. Elle raconte sa folle aventure et sa course. Mais aussi pourquoi elle a choisi de basculer sur marathon à 23 ans. Avec en point d’orgue, des JO qui vont passer tous près de là où elle a grandi et un parcours qui peut lui être favorable.
Manon Trapp : « Quand on fait ce qu’on aime et qu’on se donne tous les moyens, cela marche »
Est-ce que tu arrives à réaliser ce que tu as fait à Valence ?
Manon Trapp : (Elle hésite) Oui, j’arrive à réaliser, mais c’est sûr que je ne m’attendais pas du tout à faire les minima et surtout courir une minute de moins que ces minima. Je suis trop contente. Cela me donne beaucoup d’assurance pour la suite. Je suis venue avec des peurs. La veille de la course je me dis : « Je vais faire 42 kilomètres, est-ce que je vais y arriver à l’allure recherchée ? ». Je me demandais si ce n’était pas disproportionné de viser les minima dès le premier marathon. On voit bien que les marathoniens font un premier marathon, puis ils font la performance souvent lors de leur deuxième. En enlevant souvent trois minutes. Je ne savais pas trop comment faire pour les ravitos, j’y allais au feeling, avec les gels. Ce n’était pas optimisé.
Même la préparation ne l’était pas, car on a eu un sale temps, il pleuvait tous les jours, il y avait du vent. Cela m’a fait douter. Je n’étais pas certaine d’arriver à mes objectifs. On peut dire que j’arrivais à Valence en n’étant pas totalement confiante. Le chrono a été d’autant plus une surprise. Pendant la course, on est traversé par des moments de doute, je chute en plus. Finalement, tout cela donne une saveur encore plus folle à cette réussite. Les gens me disaient : « Reste encore quelques années sur la piste, après, tu iras sur marathon ». Au final, j’ai imposé mon choix, je voulais faire un marathon, car je sentais que cela me convenait. Et je l’ai prouvé. Cela m’a donné raison et énormément de confiance. Quand on fait ce qu’on aime et qu’on se donne tous les moyens, cela marche.

Manon Trapp : « Mon instinct me disait que j’allais aimer le marathon »
On a le souvenir de ta détresse aux championnats d’Europe de Munich. Cette performance à Valence, c’est aussi une bonne mesure du chemin que tu as parcouru depuis.
Dans une carrière, il y a des hauts et des bas. Munich, c’était mon premier bas. Avec le recul, j’ai compris le pourquoi du comment. J’ai fait de la préparation mentale. J’étais fatiguée et mentalement, j’en avais marre de la piste. J’y vais un peu à reculons dessus. Il y avait une dimension mentale, physique. J’ai analysé la situation. C’est un long travail qui fait que cela a marché. J’ai un recul sur mes quelques années, mes expériences. Je me suis construite, mais j’ai encore énormément à apprendre. Tout ce que j’ai pu apprendre jusque ici, cela m’a permis de réaliser ce chrono. Je ne viens pas de nulle part, j’ai fait beaucoup de foncier pendant les cross, tous ces kilomètres qui m’ont permis d’être là. Une prépa, des séances spécifiques. Et je me dis que je peux faire encore mieux.
Qu’est-ce qui t’a amené sur marathon à 23 ans ?
Il y a des filles d’à peu près mon âge qui se sont lancées, je pense à Mélody Julien ou Mathilde Sénéchal. Ce ne sont plus des athlètes qui ont plus de 30 ans et qui se lancent en fin de carrière. J’ai vu cet engouement, des filles qui font ce que j’avais envie de faire. Je me suis dit : « Pourquoi pas moi ? ». C’est tout bête (rires). Il y a aussi le fait que je n’ai pas du tout kiffé l’ambiance de stade rempli à craquer (Munich) et de tourner en rond sur une piste. Je me suis posé la question de savoir si j’avais envie de refaire une prépa piste, faire des championnats en salle. Cela ne correspond pas à ma personne. Mon instinct me disait que j’allais aimer le marathon. J’ai essayé et cela a confirmé mon instinct. J’adore le marathon.
Et cette prépa longue va parfaitement avec le fait que tu aimes t’entraîner sur de grands espaces et ton amour pour la nature
Oui. Le cœur des séances est sur la route, ce sont des longs footings. Même les allures me vont mieux. Je préfère ces allures de seuil, que des allures rapides sur piste.
Manon Trapp : « Je me relève en me disant que c’est la fin »
Tu te fais cette entorse au 10e kilomètre à Valence, à quoi penses-tu à ce moment-là ?
Je me relève, en me disant que c’est la fin. Il reste 30 kilomètres, je ne suis plus dans le peloton. Dans ma tête, les minima s’envolent. Je réfléchis au fait d’abandonner. J’étais vraiment perturbée. Et je me décale même vers la droite, vers mon coach et mes deux amis. Comme si j’étais totalement sortie de ma course. Je ne courrais plus aux allures. En fait, j’avais besoin d’un regard qui me rassure. Je leur dis avec un regard désespéré : « Je me suis tordu la cheville, je fais quoi ? ». Eux m’ont dit que ce n’était pas grave, qu’il fallait continuer. Du coup, je me suis remise dans ma course et à fond.
Pour essayer de reprendre progressivement le peloton. Car on me disait de ne pas faire d’à-coups dans un marathon. Ce qui m’a également aidé, c’est de voir qu’il y avait une grosse densité autour de moi. J’ai pu me raccrocher à quelque chose et revenir petit à petit et sans stress. En gardant mon relâchement. J’en ai oublié la douleur et quand j’ai raccroché, cela m’a redonné de l’espoir. Mais j’ai vu du sang sur mes mains et mon genou, j’ai vu qu’il me faisait un peu mal et qu’il était enflé. La cheville me faisait mal. Je sentais que quelque chose n’allait pas, mais je me suis dit de bien rester focus sur mon objectif.

Manon Trapp : « Sur marathon, les sentiments positifs et négatifs se mélangent »
Pendant ce marathon, tu as le temps de penser à quoi ?
À beaucoup de choses (rires). Il y a des moments durs, avec des mauvaises pensées qui arrivent. J’avais peur avant la course. À l’inverse, quand je sentais que ça allait bien, j’essayais de m’envoyer des ondes positives. J’analysais la situation dans ma tête pour m’envoyer du positif. Mais il y a tout de même ces peurs. Petit à petit, je me rapprochais du 30e kilomètre, j’avais peur de prendre le mur du 30e ou du 35e kilomètre. On est traversé par des sentiments contradictoires, car j’étais très bien pendant la course. Je pensais à mes parents venus à Valence, à mon copain également venu et qui m’a énormément aidé durant toute la prépa. Mon coach était là, ils me suivaient à vélo. J’avais le temps de me faire un dialogue avec moi-même. Pour bien voir la situation et comment j’étais.
Est-ce qu’on a le temps de profiter de l’ambiance et du public qui t’encourage ?
Il y avait énormément de monde dans la course et finalement, je n’ai pas trop prêté attention aux spectateurs car j’étais focus sur les gens devant moi. Après la chute, j’ai été focus sur les gens devant moi pour éviter de tomber de nouveau. Ce qui est cool dans un marathon, c’est que tu crées des solidarités. Tu parles avec les coureurs, on est tous dans le même bateau. On ressent un peu les mêmes émotions, aux mêmes moments. Je trouve ça trop cool. Cela me donnait de la force. Quand tu n’es pas bien, tu te dis que la personne à côté de toi est pareil et que c’est comme ça dans la course. C’est la course qui fait ça. C’est un peu la force collective et une expérience partagée avec d’autres. Ce n’est pas chacun dans sa compétition, mais chacun qui s’entraide pour parvenir à ses objectifs.
Manon Trapp : « Des Europe de cross, il y en a tous les ans »
Avec cette émulation française, est-ce que tu penses devoir recourir un autre marathon avant Paris ?
J’avoue qu’on n’en a pas reparlé. La stratégie s’établira quand on aura un peu tous soufflé et que j’aurais retrouvé ma cheville (rires). Là, je marche, mais c’est encore enflé, il y a un hématome. Je vais passer des examens pour m’assurer que je vais bien, pour faire des footings. On discutera avec mon entraîneur, qui a une vue d’ensemble sur la meilleure stratégie. On va essayer de faire le meilleur choix. Mais la décision n’est plus trop entre nos mains.
Cette émulation est vraiment impressionnante, c’est presque la discipline phare en France.
C’est un vrai retournement de situation. Pendant longtemps, il n’y avait que Mekdes Woldu et on pensait qu’il n’y aurait que Mekdes. En fait, non, et c’est fou comment Valence a amené ce retournement de situation.
Ce week-end, il y a les championnats d’Europe de cross. Tu n’as pas un pincement au cœur, toi qui adores les labours ?
C’est sûr que j’aurais trop aimé être dans l’équipe, mais je ne peux pas avoir de regrets, car ce week-end a été tellement riche et avec la performance faite. Je ne peux pas être partout et il fallait faire un choix. Mais j’avoue que j’aimerais être certaine d’aller aux JO, pour pouvoir aller sur les championnats en cross cet hiver. J’aurais kiffé sur marathon et je pourrai kiffer sur les cross. Mais ce n’est pas encore fait. Du coup, je souhaite le meilleur à cette équipe de France ce week-end.
Manon Trapp : « Le parcours du marathon passe par les routes de mon enfance »
On ne peut pas parler de renoncement.
Je suis contente de moi. Et puis des Europe de cross, il y en a tous les ans. Là, les JO de Paris, c’est exceptionnel. Je sais que l’an prochain, je retenterai de faire les Europe de cross. Je ne laisse que temporairement le cross de côté.
Ce parcours du marathon des JO sera dur avec du dénivelé. C’est un parcours qui peut te convenir.
C’est aussi ce qui m’a motivé à aller sur marathon. Ce parcours est un challenge de fou pour moi. Et j’ai trop envie de le faire, car la particularité c’est ce mix de marathon et de cross. Tout ce qui me fait kiffer dans l’athlé. En plus, cela passe par la route des gardes, juste à côté de là où j’ai grandi. Je passerai par les chemins de mon enfance. Mes parents sont à Meudon et cette route, je la connais très bien. Ce serait hyper symbolique d’aller disputer les JO sur les routes de mon enfance.
Il pourrait y avoir des désagréables surprises.
Oui et je pense que je peux être avantagée, car j’ai des muscles sur les cuisses (rires). Cela m’aide pour les cross et cela peut aussi chambouler les choses sur la course. Si je me prépare bien, cela peut être un avantage pour moi.


