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Christophe Bouchet : « Il est assez improbable que la Ligue puisse atteindre le milliard d’euros »

Killian Tanguy

Publié le

Christophe Bouchet « Il est assez improbable que la Ligue puisse atteindre le milliard d'euros »
Photo Icon Sport

DROITS TV – Alors que l’année 2023 arrive à son terme, les droits TV de la période 2024-2029 n’ont pas encore été attribués. En cause, l’appel d’offres infructueux de mi-octobre. Christophe Bouchet, ancien président de l’OM (entre 2002 et 2004), passé par le Conseil d’Administration de la Ligue de Football Professionnel, spécialiste des droits et auteur du livre « Main basse sur l’argent du foot français » (Éditions Robert Laffont) revient sur le déroulé d’un appel d’offres et les enjeux de la vente pour la période 2024-2029.

Comment se déroule un appel d’offres ?

L’appel d’offres est lié à une loi qui date de 2003. Elle dit notamment que les clubs sont propriétaires de leurs droits, mais qu’ils doivent être mis en vente de manière collective, et qu’ils doivent être présentés sous minimum deux lots séparés pour pouvoir faire jouer la concurrence. Ce sont les trois spécificités de cette loi établie par Jean-François Lamour et qui est toujours d’actualité aujourd’hui, 20 ans plus tard. Un petit changement a toutefois récemment été obtenu par la Ligue de Football Professionnel (LFP) de pouvoir augmenter la durée sur cinq années. Voilà pour le cadre juridique.

Ensuite, l’appel d’offres est préparé par les services de la LFP, au travers d’un cabinet d’avocats, qui, selon les objectifs qu’ils se fixent, vont définir le nombre de lots et ce qui est mis dans chacun des lots. Si on veut favoriser un nouvel entrant, on met deux ou trois lots. Alors que si on veut privilégier plusieurs diffuseurs, on met six, sept ou huit lots.

Dans votre livre, vous revenez en détail sur l’attribution des lots de 2004. Est-ce que cela a changé depuis ?

Oui ! Parce qu’en 2004, on était encore dans les balbutiements de cette loi. Et moi, je suis parti en 2004, non pas pour faire référence à la loi, mais parce que la LFP attendait 500 millions d’euros à l’époque et qu’elle en a obtenu 600, contre 350 sur l’appel d’offres précédent. De plus, cette année-là, les droits domestiques de la LFP étaient aussi élevés que ceux des championnats d’Angleterre. J’en ai fait un point de départ parce que c’est à ce moment-là que les premières grosses erreurs ont été commises. En obtenant 600 millions d’euros, est-ce qu’il n’aurait pas fallu mettre 100 millions de côté pour plusieurs sujets, comme un fonds de solidarité pour les clubs ou de la recherche et du développement pour les futurs produits ? Ça n’a pas été mis en place et, à défaut de s’écrouler, le football français a coulé progressivement.

La description de l’attribution des droits de la période 2020-2024 ressemble à un poker menteur. Le titre de votre chapitre 5 est d’ailleurs « Poker mortel ». À quel point est-il possible de faire la comparaison avec l’attribution des droits ?

Chaque diffuseur enchérit alors que le jeu de l’adversaire est caché. Il faut donc enchérir à l’aveugle, en ayant seulement son propre jeu. Les diffuseurs adverses peuvent avoir un gros jeu, ou ne rien avoir du tout, mais il faut enchérir en fonction de son feeling et de ses intérêts.

Canal+ a décidé de se retirer de l’appel d’offres de 2024-2029. Est-ce vraiment le cas ou cela participe au fait de cacher son jeu ?

Tout d’abord, je pense que cet appel d’offres a volontairement été rédigé pour qu’il soit infructueux. Donc le coup de la LFP est réussi. Dès qu’un appel d’offres est infructueux, il échappe à la loi du règlement de l’appel d’offres, qui se fait alors de gré à gré. Je pense que Vincent Labrune préférait négocier de gré à gré avec les diffuseurs, car il y a plus d’opacité avec des discussions auxquelles personne ne peut avoir accès. Donc, dans ce cadre-là, Canal+ peut très bien discuter avec la Ligue sans que personne soit au courant. Il ne faut donc pas exclure que Canal discute de gré à gré avec la Ligue.





Est-ce que vous croyez au milliard d’euros de vente pour la période 2024-2029 ?

Cela paraît extrêmement improbable. Aujourd’hui, les droits domestiques sont plutôt autour de 600 ou 650 millions d’euros, et les droits internationaux autour de 150. Donc il est assez improbable que la Ligue puisse atteindre le milliard d’euros. Avec les droits domestiques, en tout cas, c’est sûr que non. Toutefois, il y a une petite nuance et il faut être prudent sur les droits internationaux. L’un des acteurs est beIN SPORTS et ce n’est pas un acteur ordinaire puisqu’il est le même actionnaire que le PSG. Or, les droits internationaux sont reversés au prorata des points UEFA. Donc ce que payerait beIN SPORTS, reviendrait pour 35 à 40 % au PSG. Il n’est donc pas impossible que beIN SPORTS fasse une offre intéressante sur les droits internationaux sachant que le groupe en bénéficierait de façon prioritaire.

Vous revenez aussi à un long moment sur l’affaire Mediapro. Y a-t-il encore des conséquences sur le championnat de France aujourd’hui ?

Les impacts sont considérables. Tout d’abord, parce que la Ligue s’est assise sur des revenus extrêmement confortables. En 2020, lorsque Vincent Labrune a pris l’option de ne pas renégocier, il s’est très lourdement trompé et il a privé les clubs et la LFP de revenus très conséquents. Mediapro a demandé une remise de 20 % sur ses droits (1,2 milliard), ce qui les a fait atterrir autour de 850 millions d’euros. À la fin de l’année, Amazon a proposé 280 millions d’euros en plus des droits de beIN SPORTS et de Canal+. L’argent qui a été perdu à ce moment-là n’a jamais été rattrapé, ce qui a permis à Vincent Labrune de passer en force sur la société commerciale et le fonds CVC, et de sceller toute l’affaire.

Pourquoi les politiques sont autant investis dans les droites TV du football ? Qu’apportent-ils à l’État ?

Pour l’État, les droits TV sont merveilleux. Ils sont transformés en salaire et il s’agit de la façon la plus sûre de récupérer de l’argent des clubs au travers de l’impôt sur le revenu et l’impôt sur les sociétés. Donc l’État regarde ça avec un œil attentif. Admettons que les droits TV se vendent un milliard, l’État récupérerait, plus ou moins 200 millions d’euros.

Kylian Mbappé est le dernier joueur à l’influence internationale à jouer dans le championnat de France. À quel point son départ à l’étranger pourrait impacter la Ligue ?

Les droits internationaux subissent le fait que le championnat de France soit un championnat de second rang. Aujourd’hui, on n’arrête pas de faire la comparaison avec les Pays-Bas (ndlr : avec la lutte pour l’indice UEFA), ce qui veut dire qu’on a abandonné l’idée de faire la comparaison avec l’Italie, l’Espagne, l’Angleterre et l’Allemagne. C’est donc un championnat de second wagon, comme le sont les championnats des Pays-Bas, du Portugal, de l’Ukraine ou de la Russie, qui ont une sorte d’obligation à avoir un portefeuille pour trouver un diffuseur.

Aujourd’hui, le PSG, et l’OM dans une moindre mesure, sont les locomotives pour les droits internationaux. Je crois moins à l’impact des joueurs, sauf pour les dix pointures mondiales. Donc il est évident, que si Mbappé (3e du dernier Ballon d’or) venait à partir, le championnat de France perdrait l’une des dix premières pointures. Il serait donc difficile de valoriser un championnat de second rang sans pointure mondiale.

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