Axel Zorzi : « On est hors de la lumière »
ATHLÉTISME – Entretien avec le sprinteur Axel Zorzi. Déficient visuel, il est une chance de médaille aux Jeux Paralympiques pour la France. Détenteur du record de France du 100 m, dans sa catégorie T13 (10.89), l’athlète de 26 ans était à Aubière, à l’occasion du X-Athletics. Qui ouvre son programme au handisport depuis 2023. Il s’est confié sur sa performance (7.11 au 60 m) réalisée, mais aussi son envie de briller aux Jeux et ses progrès réalisés en 2023. Axel Zorzi évoque également la place du handisport en France.
Axel Zorzi : Je suis sûr que je peux inspirer des gens comme moi »
L’important pour toi, c’était de marquer les esprits, avec ce chrono de 7.11 ?
Axel Zorzi : Oui. Et en plus, les X-Athletics ont fait l’effort de faire venir des internationaux. Il y avait des concurrents directs, dont un spécialiste de la longueur, plusieurs fois médaillé international. Mais qui est un bon sprinteur. Pour sauter loin, il faut courir vite. C’est le champion d’Europe 2021, il m’a battu de trois centièmes ce jour-là. J’avais à cœur de le taper (rires).
Chose faite !
Je sais que pour lui, il y avait moins d’enjeu. Il vient pour se faire plaisir et c’est normal que l’envie soit plus de mon côté, pour cette confrontation.
Tu as franchi un gros cap en 2023, avec ce chrono sous les 11 secondes. Cela veut dire quelque chose. À moins d’un an des Jeux Paralympiques.
Ces Jeux vont être trop bien. Le niveau en handisport augmente tous les ans. Les minima pour Tokyo, c’était 11.02, maintenant, c’est 10.82. Deux dixièmes de différence pour des minima, c’est énorme. Surtout sur trois ans. Cela veut dire que le niveau international augmente. C’est hyper motivant pour moi. Je ne m’endors pas. Et je dois être constamment dans une dynamique de progrès. Le changement, du fait d’avoir les Jeux à la maison, c’est au niveau sollicitation médiatique. Je n’en ai jamais eu autant de ma vie.
Tu le vis comment ?
J’en suis hyper fier. J’adore partager et transmettre ce que je vis. Et je suis sûr que cela peut inspirer des gens comme moi. À venir et faire mieux. Je suis sûr qu’il y a des gens en France, qui ont le même handicap et qui peuvent faire mieux que moi. Mais qui se disent que ce n’est pas possible pour eux. On n’est qu’au début du mouvement. Il y aura forcément quelqu’un qui viendra battre mes records.
Axel Zorzi : « La prépa mentale m’a fait progresser »
Tu passes de 11.02 à 10.89, ces progrès sont physiques, techniques ?
Les progrès se font surtout sur ma préparation mentale, qui a été poussée.
Depuis quand fais-tu de la prépa mentale ?
J’en fait depuis dix ans.
Tu es presque un pionnier ?
Je crois qu’aujourd’hui, c’est surtout plus assumé. Peut-être que l’on considère ça moins comme quelque chose d’inutile. On se rend compte que certains le font et que cela fonctionne.
Quels caps mentaux as-tu pu franchir ?
Quand tu es déficient visuel, tu peux souffrir d’angoisses liées rien qu’au fait de se déplacer. Tu n’as pas confiance en toi et sûrement que, quand tu fais du sprint, ton mouvement doit être 100 % vers l’avant. Si tu es sur la crispation et la peur d’un potentiel obstacle, tu ne peux pas avancer. On travaille sur ça, se connecter sur ses sensations et prendre confiance. Il y a un gros travail sur le fait de devenir un homme.
Tu te vois atteindre quel niveau cet été ?
Vu ce que je fais au 60 m, il y a un potentiel énorme. Vers 10.70, mais je suis quelqu’un pour qui le potentiel ne s’exprime pas encore totalement. Cela ne sort pas. Il me manque encore de l’entraînement, plus de confrontations.
Axel Zorzi : « Londres sont les champions pour mobiliser le public »
Tu parles de cette action d’aller vers l’avant, comment tu gères ton espace ?
En tant que déficient visuel, il n’y a pas grand-chose que tu perçois avec tes yeux. L’avantage d’une piste d’athlétisme, c’est qu’il n’y a pas d’obstacle. Là-dessus, tu es rassuré et tu te dis que tu peux te lâcher. J’ai tellement couru dans ma vie, que je sais quand j’ai passé la ligne, alors que je ne la vois pas forcément. Parce que le timing de sept secondes, je le connais.
C’est un peu comme de la musique ?
Oui voilà. Il y a un tempo, une rythmique. Cela demande beaucoup de concentration pour analyser ce que tu fais. Mais c’est l’entraînement qui fait travailler.
On parlait de la médiatisation des Jeux, tu as eu une répétition grandeur nature l’été dernier, avec les Mondiaux à Charléty. Tu peux nous raconter ton expérience ?
Il y avait du monde à Charléty. L’édition n’était pas record, car il n’y avait pas autant de monde que sur le championnat du monde à Londres (2017). Eux, sont les champions pour mobiliser le public. Avec un stade de 35 000 personnes rempli tous les jours. On n’a pas réussi cela en France. Mais peu importe, pour moi, c’était quelque chose d’exceptionnel, d’avoir ce public qui crie ton nom. Tu sentais que les Français étaient soutenus. Je me suis laissé envahir par ce plaisir. J’aurais pu rester dans ma concentration, mais non.
Axel Zorzi : « On est hors de la lumière »
Cela pousse quand on est athlète ?
Cela m’a fait du bien. Il faut dire qu’on est hors de la lumière. Les championnats de France ne sont pas visibles, le public présent, ce sont les athlètes et la famille. Et comme il y a moins de pratiquants, il y a moins de monde. Finalement, il y a presque plus de monde lors des départementaux et régionaux, car il y a plus d’athlètes et du coup une émulation. Parce que cela fait bizarre de courir dans un certain silence. Tu te sens un peu tout seul (rires).
Tu penses qu’on est en retard sur la question d’inclusion du handicap dans le sport ?
Il faut distinguer le sport de l’activité physique. Pratiquer une activité physique, quand tu es en situation de handicap, on sait faire. Il y a plein de clubs. Il faut juste que les personnes aient le courage de se renseigner. Ensuite, quand tu veux élever ton niveau de pratique, tu peux rencontrer des difficultés, pour trouver des compétitions. Car il y en a peu. Et elles deviennent de plus en plus élitistes.
Quand tu démarres, il faut déjà avoir un très bon niveau pour accéder à ces compétitions. Mais pour avoir un bon niveau, il faut faire des compétitions. C’est finalement plus facile de s’intégrer à des courses valides. Mais là aussi, il faut être bon, car les portes se ferment vite. Ce n’est pas pour le premier venu. Quand j’ai commencé l’athlétisme, je faisais 12.50 au 100 m.
Axel Zorzi : « Londres 2012 a été un déclic pour moi »
Qu’est-ce qui t’a amené à l’athlétisme ?
Il y a un grand événement qui a été un déclic. En 2012, on va voir les Jeux Paralympiques, avec une association. C’était à Londres et j’ai pris une claque. Le public était dingue. Il voyait des athlètes et non des handicapés. Il n’était pas dans le jugement, mais dans le fait de vouloir voir des performances, du sport, de la confrontation.
Est-ce qu’il faut faire de la pédagogie autour de la performance ? Dire que moins de 11 secondes, peu de monde est capable de le faire en valide.
Je ne sais pas comment faire et changer cela. Je sais qu’on fait face à des regards. Ce que je fais, certains ne vont pas considérer cela comme une performance. Ils vont dire que 10.80 au 100 m, c’est que 8e mondial dans ma catégorie, donc on s’en fout un peu. Quand tu t’entraînes et que tu sais ce que cela implique de juste faire 11 secondes, tu te rends compte que c’est costaud. Passer en dessous, c’est sûr. Peut-être que tu compares avec ce que tu connais et que pour certains, ils ne connaissent que les 9.58 d’Usain Bolt et encore…
Tu as l’occasion d’échanger avec d’autres athlètes ?
À Lyon, on a un groupe hétérogène, avec des niveaux différents. On est cinq à préparer les Jeux et avoir une chance de se qualifier. Il y a beaucoup d’échanges et de soutien entre nous. Mais aussi de la passion.
Tu es dans un groupe 100 % handisport ?
Oui. Cela n’a pas toujours été le cas. Quand on a démarré en 2015, on a eu trois ans qu’avec des handi. Ensuite, en 2018, j’ai intégré un groupe à Lyon, avec des valides. Ces personnes m’ont accueilli comme un athlète. Il n’y avait pas d’histoire de « tu es moins bon que nous ». Il y avait un intérêt pour ce que je faisais. C’est une bonne ambiance.


