Stéphane Diagana : « Yann Schrub et Jimmy Gressier sont des locomotives pour l’athlétisme français »
ATHLÉTISME – Stéphane Diagana, ancien champion du monde, désormais président du Nice Côte d’Azur Athlétisme, pose son regard sur l’athlétisme français actuel.
Il avait troqué son costume de président de club et celui de consultant pour France Télévisions contre celui de coureur. Stéphane Diagana était, ce dimanche, au départ de l’Allianz Riviera Run, une course disputée sur le parvis et dans les travées de l’Allianz Riviera, le stade de l’OGC Nice. Habitué à franchir les haies, il a cette fois dû faire face à 2 500 marches sur un parcours de 7 kilomètres, passant notamment par le bord de pelouse, les loges, mais aussi le vestiaire et la salle de presse.
Malgré un parcours « un peu tourniquet. On tourne en rond, on va à gauche, on monte, on descend », il a franchi la ligne d’arrivée en 5ème position, avec un chrono dépassant à peine les 30 minutes. Une fois l’arrivée franchie, il a pris quelques minutes pour livrer son regard sur l’athlétisme français.
L’Allianz Riviera Run, c’est un format de course un peu particulier…
C’est super sympa, j’aime bien l’ambiance. C’est assez différent quand on alterne les marches et la course à pied, et il faut vraiment bien gérer l’effort. Sinon, on finit en marchant (rire). Au niveau des jambes, le ressenti de la fatigue, c’est davantage celui d’un 12 ou 15 kilomètres que d’un 7 kilomètres.
Est-ce que cela permet de développer la course à pied en France ?
Oui, parce qu’on est moins dans la logique du chrono. On est là pour le fun. Un chrono, ça ne veut rien dire, car aucune autre course ne ressemble à celle-là. On peut seulement se comparer aux années précédentes, si le parcours est exactement le même. On vient pour se dépasser, franchir la ligne d’arrivée, et si on marche en haut des marches, ce n’est pas grave. On reprend son souffle et on repart.
Yann Schrub, médaillé de bronze sur 3 000 mètres lors des derniers championnats du monde en salle, et Jimmy Gressier, champion du monde sur 10 000 mètres lors des derniers mondiaux en extérieur, permettent-ils aussi de développer la pratique ?
Oui, ce sont vraiment de super ambassadeurs du fond, sur 5 000 et 10 000 mètres, mais aussi de l’athlétisme français dans son ensemble. Ce sont des profils très différents. D’un côté, Yann Schrub, qui a poursuivi ses études, qui est diplômé en médecine et qui a réussi à mener les deux de front, ce qui montre que lorsqu’on trouve un équilibre entre le sport et les études, on peut être performant. Jimmy Gressier, lui, a un autre parcours. Il a arrêté ses études plus tôt pour se consacrer à 100 % à l’athlétisme, et il réussit aussi. Ce sont de belles inspirations pour l’athlétisme.
Lors des derniers championnats du monde en salle à Toruń (Pologne), Agathe Guillemot a d’ailleurs tenu un discours en expliquant qu’ils l’inspiraient, alors qu’elle-même est une grande championne, 4ème du 1 500 mètres. Cela montre bien qu’ils sont de véritables locomotives pour l’athlétisme français.

Yann Schrub a été la seule médaille lors de ces mondiaux. Est-ce une déception ?
Je pense que sur ce championnat, il y a eu un manque de réussite par rapport au potentiel. L’an dernier, sur les championnats du monde, Wilhem Belocian avait terminé deuxième du 60 mètres haies en 7.54. Là, il fait 7.45, mais il ne monte pas sur le podium. Avec 7.54, il aurait même terminé dernier. Wilhem Belocian a progressé d’une année sur l’autre, mais cela n’a pas suffi cette année pour aller chercher une médaille.
Agathe Guillemot n’est pas sur le podium pour trois centièmes, Marie-Julie Bonnin est juste battue au nombre d’essais (en saut à la perche). On n’a pas eu de réussite, mais le potentiel est bien là. Sur ce rendez-vous, on avait le niveau pour aller chercher quatre ou cinq médailles, si toutes les planètes s’étaient alignées. Et elles l’ont été très rarement.
Y a-t-il une trop grosse différence entre le niveau européen et mondial, et ce qui voudrait dire la France s’affirmera davantage aux championnats d’Europe cet été ?
Je pense qu’on aura plus de médailles. Même si, lors de ces championnats du monde en salle, l’Afrique était très peu présente, on a quand même été en difficulté. On sera mieux aux championnats d’Europe. Mais attention, la Grande-Bretagne est très forte, l’Italie aussi. Ce sont deux nations qui occupent la deuxième et la troisième place du tableau des médailles, derrière les États-Unis.

Si un engouement est présent sur la piste et la route, cela semble moins être le cas avec les concours. A-t-on un manque de culture Field en France ?
On a quand même une culture du saut à la perche ! Regardez Marie-Julie Bonnin, championne du monde en 2025, et encore plus chez les garçons. En revanche, c’est vrai qu’on a moins de culture des lancers. Cela peut s’expliquer par la présence d’autres sports qui attirent des « gabarits de lanceurs ». Je pense au judo, qui est un sport très développé en France, ou encore au rugby.
J’ai vu dans ma carrière des gens qui étaient très bons au lancer du poids, mais qui grandissaient dans le Sud-Ouest. Et forcément, quand vous êtes bon au lancer du poids, que vous êtes explosif, que vous vivez sur une terre de rugby, que vous mesurez plus d’1,90 m et que vous faites 120 kg, vous êtes attiré par le rugby. Et puis, ce sont aussi des disciplines qui sont moins mises en lumière chez nous, c’est vrai.
Et en tant que président du Nice Côte d’Azur Athlétisme, est-ce que vous mettez des choses en place pour attirer des licenciés vers ces disciplines ?
On essaie déjà d’avoir de bons entraîneurs. En lancer du poids, on a un bon entraîneur. Il faut aussi avoir quelqu’un qui sache animer un groupe, parce qu’au départ, ce sont des jeunes qui ne viennent pas pour devenir champions du monde ou champions olympiques, mais pour passer un bon moment et apprendre. Il faut qu’ils aient l’impression de retrouver des amis pour les garder le plus longtemps possible et, au fur et à mesure, leur mettre le pied à l’étrier dans la performance.
Nice est-elle une bonne terre d’athlétisme ?
Oui, mais c’est un territoire compliqué, car il y a énormément d’opportunités, parfois moins favorables à la performance que dans d’autres régions.
C’est-à-dire ?
Ici, l’hiver, vous allez skier très facilement, ce qui crée des ruptures dans l’entraînement, et c’est encore pire quand il y a des blessures. Ensuite, l’été, tout le monde est dans une culture un peu dolce vita. Conséquence : c’est difficile d’aller faire les séances et de se motiver à faire des fractionnés. Si on reprend les exemples de Yann Schrub, dans l’Est, et de Jimmy Gressier, dans le Nord, ils viennent de deux terres minières, où il y a une culture du dépassement et de l’effort qui se transmet de père en fils. Ce qui est dur, c’est bien. Aller dans la boue, le labour, le cross, c’est valorisé !
Chez nous, c’est un peu différent. Il faut amener et transmettre ce goût de l’effort, car il n’est pas forcément très présent sur ce territoire. On a de très bons cyclistes en Bretagne, parce qu’il y a la culture de la pêche et la culture maraîchère. Je pense qu’il existe un vrai lien entre ces cultures professionnelles et éducatives, et les disciplines qui émergent ou sont mises en avant.


