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Thierry Braillard : « Un sportif qui souffre financièrement souffre dans ses performances »

Etienne Goursaud

Publié le

Thierry Braillard : "Un sportif qui souffre financièrement souffre dans ses performances"
Photo Icon Sport

INTERVIEW – Thierry Braillard, ancien Secrétaire d’État chargé des Sports, a créé en 2014 le Pacte de Performance. Un dispositif qui permet aux sportifs et aux entreprises de se mettre en relation, pour un mécénat. Pour que le sportif puisse vivre de son sport et préparer au mieux ses prochaines échéances. Il nous explique ce dispositif qui accompagne près de 360 sportifs, mais qui est encore méconnu du grand public, mais aussi des sportifs et des entreprises. Un évènement sera organisé le 20 septembre à l’INSEP, pour parler de ce Pacte de Performance. Avec des athlètes, des mécènes, mais aussi Thierry Braillard.

Thierry Braillard : « Le soutien apporté par l’État, via les fédérations, était insuffisant »

Pouvez-vous expliquer le dispositif du Pacte de Performance ?

Thierry Braillard (créateur du Pacte de Performance et ancien secrétaire d’État aux Sports d’avril 2014 à mai 2017) : C’est un dispositif que j’ai créé en 2014. Les premiers pactes ont été signés en 2014, par François Hollande. C’est issu d’une réflexion menée à la suite d’un rapport sur le sportif de haut-niveau que j’avais demandé lorsque j’étais au gouvernement et qui m’a été remis par Jean-Pierre Karaquillo. Qui annonçait que deux tiers des sportifs de haut-niveau vivaient dans des conditions financières compliquées, sous le seuil de pauvreté.

Le soutien apporté par l’État, via les fédérations, était insuffisant. L’idée a été d’aller chercher les entreprises pour valoriser ce que pouvait apporter un sportif de haut-niveau, au sein de celle-ci. Mais aussi de rompre une barrière que certains voulaient créer entre le sportif et le monde de l’entreprise. Tout en permettant les sportifs à travers des incitations.

Thierry Braillard : « On a pu faire entrer un accident en compétition, en accident du travail »

Quelles sont ces incitations ?

Elles ont eu lieu avec la loi du 27 novembre 2015, visant à protéger les sportifs de haut-niveau. Notamment en cas d’accident dans une compétition, que l’on a pu faire passer en accident du travail. Cette législation a servi à Samir Aït Saïd (NDLR : Gymnaste français, médaillé international et qui s’était très gravement blessé à la jambe lors des Jeux Olympiques de Rio en 2016). Grâce à la loi, il a pu être tout de suite pris en charge par le dispositif de Sécurité Sociale. Sinon, cela aurait été à ses frais, ce qui aurait été problématique.

Pour revenir à l’incitation, c’était d’abord une prime versée à l’entreprise qui décidait de prendre un sportif, via le Pacte de Performance. En 2017, avant que je quitte le ministère, on a réussi à créer une fondation abritée par la Fondation du sport français. Edwige Avice, l’ancienne présidente, avait aidé à la création de cette fondation. À partir de ce moment-là, le soutien des entreprises pouvait passer par le mécénat. Et donc défiscaliser une partie des sommes qu’elles peuvent verser. Quelque chose de plus incitatif.

Le dispositif fêtera ses 10 ans en décembre 2024. 356 sportifs en bénéficient. Depuis, l’Agence Nationale du Sport a également essayé de faire un suivi des sportifs de haut-niveau. L’idée est qu’aucun des sportifs qui puisse représenter la France à l’international, puisse souffrir de problèmes financiers importants. Maintenant, il peut toujours y avoir un ou deux trous dans la raquette. Mais les entreprises qui passent par le pacte en sont très satisfaites. Et c’est intégré dans leur politique RSE (responsabilité sociale des entreprises).





Thierry Braillard : « Permettre à un sportif de lui enlever un poids émotionnel négatif »

Est-ce que ce chiffre de deux tiers de sportifs vivant sous le seuil de pauvreté vous a surpris ?

Oui ! Je connais le monde du sport et je savais qu’il y avait quelques sportifs qui gagnaient beaucoup d’argent et que, derrière, c’était le désert. Mais je ne pensais pas que la situation était aussi gravissime. Je me souviens d’une escrimeuse qui expliquait qu’une fois qu’elle avait payé sa sous-location, il ne lui restait que 200 € / mois pour vivre. Une femme médaillée à Tokyo qui, avant sa médaille, avait été prise par le Pacte de Performance.

Pour moi, un sportif qui a des soucis financiers va souffrir dans ses performances. Ne plus avoir de soucis, va lui permettre d’enlever un poids émotionnel négatif et de se consacrer vraiment à sa carrière et à ses performances.

Pensez-vous qu’il y a un manque d’informations autour de ce Pacte de Performance ?

Oui. On a beaucoup souffert pendant quelques années. Car il y avait une non prise en compte de ce dispositif par l’ancienne Ministre des Sports (NDLR : Roxana Maracineanu). Avec la nouvelle Ministre, Amélie Oudéa-Castera, les choses ont changé. On a une Ministre qui soutient le dispositif et qui fait en sorte de le faire valoir. De notre côté, on organise une soirée le 20 septembre à l’INSEP, dans le but de faire connaître ce dispositif à une entreprise. Pour leur faire découvrir l’avantage qu’elle peut avoir à soutenir un sportif.

Thierry Braillard : « Tout athlète inscrit sur les listes ministérielles de sportifs de haut-niveau est éligible au Pacte de Performance »

Il y a des actions réalisées en province ?

C’est aussi aux acteurs du sport de faire connaître cela. La loi du 27 novembre impose aux fédérations, un suivi socio-professionnel de leurs sportifs. On a cassé quelque chose en 2014. On a cassé l’idée que le sportif ne pouvait faire autre chose que de se consacrer uniquement à sa carrière sportive. Il y a des moments où aller dans l’entreprise et vivre le monde de l’entreprise ne peut qu’être enrichissant et peut l’aider. Certains entraîneurs disaient qu’il ne fallait pas se disperser. Au contraire, beaucoup de sportifs ont dit que rompre avec le quotidien et d’aller voir les entreprises qui les soutiennent, leur a fait du bien. Il y a différentes manières pour faire participer le sportif à la vie de l’entreprise.

Quels sont les athlètes éligibles ? Cela concerne les potentiels médaillables ou c’est plus large ?

Pour être éligible, il faut être inscrit sur les listes ministérielles des sportifs de haut-niveau, dans les fédérations délégataires. Ainsi que pour les sportifs handisports. C’est donc beaucoup plus large. Accueillant les JO et JP 2024, on va mettre le focus sur les athlètes olympiques et paralympiques. Une entreprise aura sans doute un peu plus envie de « s’approprier » un sportif qui va participer aux JO ou aux JP.

Thierry Braillard : « Les fédérations ne doivent pas rester spectatrices »

Le double projet sport-études est obligatoire ?

Non, mais on le suggère. Mais je tiens à rappeler qu’il n’y a aucune barrière au Pacte de Performance. Il faut trouver une entreprise mécène. Et dans ce cas-là, c’est aussi au sportif de se démener pour en trouver un. Certains attendent que cela tombe du ciel. Il faut essayer de valoriser sa personnalité et ses performances. Et frapper à des portes pour proposer d’être accompagné dans son projet.

Les sportifs sont-ils suffisamment formés à cela ?

C’est la raison pour laquelle je pense qu’il y a un vrai rôle des fédérations. Elles ne doivent pas rester spectatrices en disant à leurs sportifs de se débrouiller. On a souvent des fédérations qui, quand elles voient le potentiel de soutien des entreprises, se disent que c’est mieux pour elles que pour le sportif. C’est là qu’il faut essayer de trouver un juste milieu.

On voit de plus en plus d’athlètes lancer des cagnottes. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Ce qui est ennuyeux, c’est qu’en lançant des cagnottes, on ne peut pas profiter du mécénat. C’est ce que j’ai expliqué à Maryse Ewanjé-Épée, qui a lancé une cagnotte pour Dimitri Bascou. Si on passe par Leetchi, on ne défiscalise rien, alors que si on passe par la fondation du sport, on peut profiter des avantages fiscaux.

On peut dire que beaucoup d’athlètes ne sont pas assez sensibilisés à ce dispositif ?

Peut-être, mais c’est aux fédérations de le faire savoir.

Les fédérations travaillent-elles assez à ce sujet ?

Je pense qu’on ne fait jamais assez.

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