Ilionis Guillaume : « Il y a plein de fois où j’ai voulu tout arrêter »
ATHLÉTISME – Entretien avec Ilionis Guillaume, médaillée de bronze au triple saut, lors des derniers championnats d’Europe à Rome. Elle vit une année 2024 de rêve, avec un premier bond en carrière à plus de 14 mètres cet hiver. Le déclic, car la licenciée à Bordeaux Athlétisme ne fait que progresser depuis. Au point d’avoir réalisé les minima olympiques. À Paris, dans un concours ouvert, avec l’absence de Yulimar Rojas, elle peut défendre ses chances. Elle raconte aussi ses années de galère, elle qui a été une cadette prodige.
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Ilionis Guillaume : « Cette médaille est importante, il faut que j’en sois fière »
Tu as fait le choix de la prudence aux Élites, en ne sautant pas, tout va bien ?
Ilionis Guillaume : Oui cela va bien, j’ai juste eu une petite gêne. Je pense que c’est l’enchaînement et la fatigue. Il fallait vraiment que j’écoute mon corps.
Tu prends la 3e place des championnats d’Europe, c’est beaucoup d’émotions ces derniers jours.
C’est exactement cela. Je ne pensais pas que cela allait autant me prendre, en termes d’énergie et nerveusement. C’est pour cela que j’ai mis du temps à récupérer. Je suis en train de remonter petit à petit.
Tu as ressenti quoi, quand tu as compris que tu allais être médaillée ?
Comme on a pu voir au début, j’ai une déception, car je cherchais vraiment le titre. J’avais oublié que c’était un championnat et qu’on était là aussi pour une médaille. J’ai eu une médaille et je me suis rappelé que cela faisait six ans que j’étais absente dans le monde de l’athlétisme. Mais que je suis en train de remonter la pente, petit à petit. C’est à partir de là que j’ai relativisé. Cette médaille est importante. Et il faut que j’en sois fière.
Dans un concours où tu vas chercher cette médaille au bout du bout, avec un record.
Oui, j’étais réellement satisfaite et contente de moi.
Ilionis Guillaume : « On a beaucoup travaillé mentalement sur le fait que j’en avais marre d’être dans un trou »
Dans la foulée, tu réalises les minima olympiques, comment as-tu fait pour aussi vite te remobiliser ?
Pour être honnête, j’étais un peu dans le down après les Europe. Notamment émotionnellement. Madrid ne s’est pas très bien passé pour moi, car je ne fais que 14.39 m.
Mais tu bats Ana Peleteiro…
Oui. Je suis tout le temps compétitrice et je sais que ce sont des filles qui seront là aux JO. C’est maintenant qu’il faut que je commence à les taquiner. Pour Guadalajara, ce n’était pas du tout une compétition prévue au programme. Je pense que c’était grâce à cela que j’ai pu faire les minima. Je n’ai ni calculé ni préparé la compétition. Ce n’était que dans le relâchement.
Tu imaginais un mois de juin comme cela ?
C’est vrai ! Mais je sais que je suis capable de mieux et j’ai hâte.
Il y a eu ce déclic cet hiver et ton premier concours à plus de 14 mètres. Tu peux nous expliquer comment tu as trouvé ce déclic ?
Je pense que c’est le travail en amont avec le coach. On a beaucoup travaillé mentalement sur le fait que j’en avais marre d’être dans un trou. C’est l’accomplissement de tout ce qu’on a fait à l’entraînement. C’est vraiment le début du début.
Avais-tu besoin de ce saut pour valider ce que tu faisais à l’entraînement ?
Je le faisais déjà à l’entraînement. Mais comme je disais, aux championnats de France, on est là pour la médaille. Je pensais à la médaille et je n’étais pas trop à réfléchir sur la performance.

Ilionis Guillaume : « J’ai croisé Grégory qui m’a dit : Viens, on fait une séance pour essayer »
Et aux Mondiaux en salle, tu es finaliste, tout va dans le bon sens.
C’est vrai. Et à ce moment-là, je remonte la pente. On était satisfait de ces 14.01 m. Et aujourd’hui, je suis à plus de 14.50 m.
Tout est allé vite.
C’est vrai.
Il y a eu une grande progression.
Et je suis régulière et même régulière sur des planches qui ne sont pas du tout bonnes. C’est vraiment de très bon augure pour la suite.
Tu as été une cadette prodige, forte partout. Est-ce que tu as ressenti une pression ?
Franchement non. Quand j’étais cadette, c’était réellement du plaisir. Je ne dis pas que ce n’est plus le cas, mais c’est beaucoup plus professionnel. Il y a toujours du plaisir, mais un peu moins. Je ne sentais pas la pression. C’était vraiment que du kiff.
Tu étais douée partout, qu’est-ce qui t’a amené à choisir le triple saut ?
J’ai changé de coach et je suis partie à Saint-Raphaël. Je suis partie sur les haies et le triple saut. Petit à petit, cela s’est fait tout seul sur le triple saut.
Tu as connu des années plus difficiles. Comment as-tu tenu durant ces années ?
Je ne sais pas franchement. On peut dire que c’est la folie. Je n’arriverais pas à trouver de réponse, cela s’est fait tout seul. Il y a plein de fois où j’ai voulu arrêter l’athlétisme. Avant même de venir à Paris et de changer de club. Je devais venir à Paris prendre mon billet d’avion et m’envoler aux États-Unis. Pour plus revenir en France et plus qu’on ne me parle d’athlétisme. C’est là que j’ai croisé Grégory qui m’a dit : « Viens, on fait une séance pour essayer ». J’ai vu qu’il y avait quelque chose et que je risquais d’abandonner quelque chose. C’est pour cela que j’ai continué.
Ilionis Guillaume : « Le fait d’être allée à Haïti a contribué à mon déclic »
Si tu devais recroiser la Ilionis plus jeune, qu’est-ce que tu lui dirais ?
Continue de rêver, continue de croire. De ne pas me prendre la tête sur tous les problèmes que j’ai eus. Car c’est cela qui m’a fait vraiment freiner. Mais c’est aussi cela qui m’a fait apprendre et fait celle que je suis aujourd’hui.
Est-ce que les gens avaient oublié que tu étais encore jeune et que tu es encore jeune ?
J’ai l’impression que c’est le sport. On ne parle que de performances et que peu de personnalité et des histoires, des problèmes dans la vie. Quand on rentre dans le domaine du sport, on ne parle que du sportif et de la performance. C’est sûr, mais cela fait partie du domaine du sport.
Est-ce que tu penses que ton parcours peut inspirer d’autres athlètes qui auraient envie de tout balancer ?
J’en suis sûre. Surtout, j’ai été adoptée. Je sais qu’il y en a beaucoup dans l’athlétisme. On se retrouve avec soi-même, mais aussi mettre nos incompréhensions dans le sport. On a toujours eu un moment de latence, à se chercher. J’ai pu parler à ces personnes-là. On avait à peu près la même histoire. Cela fait plaisir de pouvoir montrer aux athlètes qu’on peut y arriver, qu’on peut s’épanouir.
Tu as cette attache avec Haïti, la situation n’est pas facile en ce moment. Est-ce que tu as envie de performer ?
Mon cœur est avec Haïti, mais je suis très reconnaissante de ce que la France m’a apporté.
On ne t’en voudra pas d’aimer Haïti, y compris vu le contexte actuel.
(Elle rit) C’est vrai que les médias peuvent montrer Haïti comme un mauvais pays. Mais ce n’est que dans certains endroits. Le reste est paradisiaque. J’ai pu y aller et cela m’a fait grandement du bien. Je suis sûre que cela a joué dans mon déclic et je suis contente.

Ilionis Guillaume : « J’ai pu voir le public vraiment avec moi »
On est à un mois des JO, l’objectif d’une vie. Comment l’abordes-tu ?
J’ai hâte, tout en restant dans le moment présent. Pour ne pas trop me projeter. Je veux prendre step by step pour pouvoir performer là-bas.
T’es-tu fixée un objectif ?
Oui, mais je vais le garder pour moi (rires).
C’est vrai que tu peux être une vraie outsider, dans un concours ouvert. Pourquoi pas une deuxième surprise à Paris ?
Rien n’est impossible.
Le fait d’être à Paris, c’est aussi une motivation.
Oui, cela joue beaucoup. Surtout dans les dernières compétitions que j’ai pu faire, j’ai pu voir le public vraiment avec moi. Je sais que cela va me transcender à Paris et m’aider à donner le meilleur de moi-même.


