Émilien Jeannière : « Je ne m’interdis rien du tout, tant qu’on prend du plaisir, tout va bien »
CYCLISME FRANÇAIS – Parmi les valeurs montantes du cyclisme tricolore, Émilien Jeannière a réussi son début de saison. Le sprinteur de TotalEnergies a de l’ambition, quelques objectifs bien définis, avec le Tour de France en ligne de mire.
Bonjour Émilien, comment ça va ? La saison est déjà bien entamée…
Ça va, je suis en coupure, ma première partie de saison est terminée, et c’était prévu de faire une coupure après le Région de la Loire Tour. Je vais bientôt reprendre l’entraînement pour un nouveau bloc. Je suis satisfait d’avoir évité les chutes. On n’est pas épargnés dans le peloton, mais pour ma part, ça s’est bien passé.
D’autant que tu commences à beaucoup frotter. C’est quelque chose que tu réussis à faire sans peur ?
Ce n’est pas toujours facile. Il y a des moments où la crainte et la peur sont là, mais j’ai tout de même pris conscience que si on commence à avoir peur et à être trop sur les freins, ce n’est pas comme ça qu’on va faire des résultats, en tout cas sur un sprint massif. Mais je ne suis pas encore assez régulier sur les sprints, je dois m’améliorer sur le placement, le fait de frotter.
Les Tim Merlier, les Jasper Philipsen, ils ne se ratent jamais (rires). Il y a du physique, mais surtout de l’expérience du placement. Ils sont à l’aise, et c’est ce que je dois travailler. Mais petit à petit, je m’améliore, ça va dans le bon sens. J’ai déjà eu un petit déclic mental pour y aller sans crainte. Mais c’est de l’expérience, du feeling, du ressenti, et aussi avoir une bonne équipe autour de moi, comme à Paris-Nice, quand Anthony Turgis m’avait parfaitement placé. C’est un tout, avec le temps, ça pourra sourire plus régulièrement. Et puis j’affectionne beaucoup plus les sprints quand une sélection a été faite au préalable, quand la course a été un peu dure.
Ton début de saison, et donc notamment cette deuxième place derrière Tim Merlier sur Paris-Nice, ça a changé ton statut ?
Déjà, au sein de l’équipe, mon statut avait quelque peu changé suite à ma saison dernière. L’équipe a confiance en moi, que ce soit le staff, les dirigeants, les coureurs, parce que j’ai prouvé que je pouvais être régulier. Je fais partie des coureurs qui peuvent être protégés, parce que j’ai un profil rapide, mais qui passe les bosses. Dans le peloton, je commence à me faire un petit nom, mais mon statut n’a pas réellement changé encore (rires).
Je pense que sur des courses World Tour, ça ne se battra pas pour prendre ma roue, mais sur certaines courses, j’arrive en étant parmi les favoris. Comme sur la Route Adélie de Vitré, où je fais troisième alors que j’étais un des favoris au départ. Mais il reste beaucoup à faire, pour preuve, je n’ai pas gagné ces courses-là.

Ce bon enchaînement de début de saison, ça a poussé ton équipe à revoir ton planning ? Tu n’as pas fait Paris-Roubaix par exemple, contrairement à l’an dernier…
Le planning était déjà plus ou moins établi. J’avais émis le souhait de faire le Région Pays de la Loire Tour. L’an dernier, je l’avais déjà fait et j’avais enchaîné avec Paris-Roubaix, mais ça avait été de trop, et à Roubaix, j’étais trop fatigué, pas prêt, et avec le recul, vu le déroulement du Région Pays de la Loire Tour, où ça a roulé dur tous les jours, c’était une bonne décision. Je ne suis pas encore le plus à l’aise sur les pavés, mais j’espère bien figurer sur ce genre de courses dans le futur.
Le début de saison a été bon, l’objectif était d’arriver sur Paris-Nice avec une bonne préparation. C’était ma première course World Tour d’une semaine, une découverte. J’avais l’envie d’aller bien figurer sur les sprints, et j’ai réussi à faire deuxième d’une étape. Mais il y avait l’objectif de passer les étapes plus dures et d’aller au bout, et j’ai réussi à le faire. Je voulais prendre de l’expérience, prendre la température.
Qu’en est-il d’un éventuel début en Grand Tour ?
Rien n’est fixé pour le moment, mais bien sûr, j’ai envie d’y être. Quand on voit les 10 premières étapes du Tour, il y en a quelques-unes qui peuvent être intéressantes pour un profil comme le mien. Mais ça va dépendre de l’équipe, rien n’est assuré, il va falloir s’entraîner pour. Tout coureur rêve de faire le Tour de France, mais au fil des années, le vélo se professionnalise de plus en plus, ça demande de plus en plus d’entraînement pour faire le Tour, le finir et encore mieux, être performant. Il faudra bien m’entraîner, faire un bon bloc de course avant, et l’équipe décidera.
Tu n’aurais pas préféré débuter sur un Giro ou une Vuelta ? On connaît la pression sur les coureurs français pendant le Tour…
Ça aurait été bien d’avoir cette approche avec un autre Grand Tour au préalable, mais pour cette saison, on ne fera que le Tour de France, donc impossible. Il y a deux ans, pour ma première saison pro, on avait fait la Vuelta, mais je n’avais pas été retenu. Mais si je me sens prêt à aller sur un Grand Tour, autant aller sur le Tour de France. C’est la course dont tout le monde rêve, tout le monde m’en parle, la famille, les amis. Tout cycliste rêve de le faire. Si je le fais, je ne verrai l’ampleur qu’une fois dedans. Mais sur le papier, je n’ai pas plus de pression que ça. J’ai envie de découvrir des courses de ce niveau-là. Mais comme je n’arriverai pas comme le grand favori, cela fera moins de pression, et il y aura beaucoup de bonnes choses à faire pour créer la surprise.
Le statut ProTeam de TotalEnergies est particulier, et on sait que la chasse aux points UCI occupe les esprits toute la saison. Quel est le message de vos directeurs sportifs ?
On a conscience qu’on vient sur les courses sur invitation, on ne fera pas toutes les courses, mais on a quand même un beau calendrier. Les organisateurs nous font souvent confiance, parce qu’on participe souvent à une course de mouvement. On a un beau planning de course. Et du côté de l’équipe, on n’a pas plus de pression que ça. Bien sûr, on veut aller chercher des points, pour assurer les prochaines saisons.
Et la bataille est rude avec des équipes comme Uno-X ou Tudor, mais on n’a pas tant de pression que ça. On a toujours ces valeurs de faire au mieux, d’emmener notre leader jusqu’au bout, et miser sur les valeurs du collectif. Le discours est d’être offensif pour l’équipe, de garder cette équipe de baroudeurs, mais en essayant de figurer sur tous types de profils. On fait un beau début de saison, il nous manque quelques belles victoires, mais il ne faut pas précipiter les choses.

À titre personnel, ce serait une déception de terminer la saison sans victoire ?
Je ne le cache pas, j’ai un profil rapide, je suis là pour faire des résultats. Des places d’honneur, c’est toujours bien, j’ai eu la chance d’en faire sur de nombreuses courses. Mais je suis quelqu’un qui aime gagner, je suis un compétiteur. C’est sûr que ce serait décevant de ne pas gagner cette saison, mais je ne me dis pas « il faut gagner à tout prix ». Ça arrivera quand ça arrivera.
Tu penses que tu manques d’un réel poisson-pilote ?
L’an dernier, c’est un peu ce qu’il m’avait manqué sur quelques courses, et j’en avais fait le retour à l’équipe. J’avais raflé quelques places d’honneur, mais je pense que si j’avais été accompagné pendant le final, il y avait moyen de faire mieux. Cette année, on a mis des choses en place, on a monté un projet sprint autour de moi et de Jason Tesson, qui a malheureusement été rapidement stoppé.
Ça a été hyper gratifiant pour moi qu’un Anthony Turgis, un des leaders de l’équipe, puisse m’emmener dans le final d’une course. Ça me donne envie d’aller au bout des choses. Sur les dernières courses, j’ai eu Lorenzo Manzin ou Florian Dauphin avec moi, des coureurs qui ont de l’expérience, qui n’hésitent pas à donner pour moi. C’est une question d’adaptation. Un sprint, ce n’est pas qu’un train, lui s’écarte à tant de mètres de l’arrivée et ainsi de suite. Un sprint ne se passe jamais comme on veut. Il faut du temps, de la communication, et petit à petit, les choses se mettent en place.
Ta reprise est fixée à la Lotto Famenne Ardenne Classic (le 4 mai, NDLR). Tu as une idée de la suite de ton programme ?
Après la Famenne, je vais aller sur les courses bretonnes, le Tour du Finistère et le Circuit du Morbihan. C’était une envie de ma part, mais aussi de l’équipe. Ce sont des courses qui me conviennent, mais qui sont assez dures. Ça me fait forcément penser à Julien Simon (rires), qui a gagné, je ne sais plus combien de fois ces courses. C’est un challenge pour moi.
Et je pense forcément à cette arrivée à Cadoudal, qui me rappelle les souvenirs de ma deuxième place aux Championnats d’Europe juniors là-bas. De plus, le circuit se rapproche de celui des Championnats de France chez moi, aux Herbiers. Arnaud De Lie avait gagné là-bas, il y a deux ans, donc si ça peut être le même genre de course, ce sera intéressant. Pas de Tro Bro Leon donc, mais ensuite, j’irai faire la Classic Dunkerque.
À propos des Championnats de France, quelles seront tes chances là-bas ? C’est une course toujours particulière…
C’est d’abord un objectif pour l’équipe. Mais moi, j’y pense depuis très longtemps, je ne m’en cache pas. Avant même de passer chez les pros, je savais déjà que cette année, ce serait aux Herbiers. C’est une motivation depuis de nombreuses années. J’imagine qu’il y aura beaucoup de monde pour me soutenir, moi et l’équipe. Mais je l’ai dans un coin de la tête. Il faudra tenter des choses, et que ce soit moi ou l’équipe, il ne faudra pas avoir de regrets à l’arrivée.
D’autant que cela fait un moment que l’équipe ne l’a plus gagnée…
Elle ne l’a jamais gagnée sous l’appellation TotalEnergies. La dernière fois, c’était Thomas Voeckler, déjà en Vendée, à Chantonnay (en 2010, NDLR). La Vendée lui avait réussi !
Tu es passé professionnel voilà seulement trois ans. Tu te vois encore dix ans sur le vélo (Émilien Jeannière a 26 ans, NDLR) ?
Franchement, je ne m’interdis rien du tout. Le vélo, le sport de haut niveau, ça demande beaucoup. Il faut prendre du recul. Tant qu’on prend du plaisir, tout va bien. Je suis passé chez les pros un peu plus sur le tard, j’ai eu pas mal de choses qui m’ont freiné. On me promettait un bel avenir quand j’étais en juniors, mais j’ai quand même fait six ans chez les amateurs ! C’est un peu la morale de l’histoire, le vélo devient comme tous les autres sports. On va recruter chez les juniors, et même avant. Il y a des pépites, mais aussi beaucoup de pertes, des coureurs qui craquent rapidement et qui feront sans doute des carrières moins longues. Personne n’est pareil, j’ai été à maturité plus tardive, les difficultés du passé m’ont forgé, et maintenant, je passe plus facilement au-dessus. Cela a fait de moi le coureur que je suis.


