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Cyclisme sur route

Juliette Labous : « Le Giro est un objectif personnel »

Etienne Goursaud

Publié le

Juliette Labous : "Le Giro est un objectif personnel"
Photo Icon Sport

CYCLISME – Entretien avec Juliette Labous (FDJ-Suez), une des meilleures coureuses françaises et 2ème du Tour d’Italie 2023. Après huit saisons à l’étranger, au sein de l’ex-formation DSM, elle est revenue en France, à la FDJ-Suez début 2025. Elle raconte ses années aux Pays-Bas, son retour en France ainsi que son début de saison. Marqué par le succès historique de son équipe, lors du Tour d’Espagne, avec le sacre de Demi Vollering. Juliette Labous se prépare pour le Tour d’Italie, dont elle sera co-leader avec Evita Muzic, sa compatriote et 4ème du Tour 2025.

Juliette Labous : « On ne devient pas une leader en claquant des doigts »

Tu as un parcours particulier. Souvent, les coureuses et coureurs commencent dans une équipe française avant d’aller à l’étranger. Tu as fait l’inverse. C’était un désir de découvrir tôt ce qui se faisait hors de France ? Ou une opportunité ?

C’était plutôt une opportunité. Il faut rappeler que, quand j’étais junior, le cyclisme féminin était beaucoup plus développé à l’étranger. J’ai eu l’occasion d’aller rejoindre cette équipe néerlandaise. Dans une nation qui est la numéro un du cyclisme féminin. C’est ce qui m’a attiré. Au final, j’ai passé huit belles saisons là-bas. Mais j’avais besoin de changer d’environnement. J’avais dans un coin de ma tête que si je devais changer, ce serait pour la FDJ-Suez. C’est un choix qui s’est fait naturellement. Je ne regrette pas du tout.

En étant à l’étranger, tu en apprends plus en cycliste ou en tant que personne ?

J’ai envie de dire les deux. En faisant huit années, je me suis forcément développée en tant que personne. Je suis arrivée en 2017 à l’âge de 18 ans. J’ai grandi en même temps que mon équipe et j’ai appris beaucoup de choses (Sunweb, puis DSM). J’ai appris le cyclisme professionnel, mais aussi les relations de travail avec les autres coureuses, tout en développant quelques amitiés. J’ai dû tout apprendre, donc c’est difficile de dissocier les deux.

Si tu devais retenir des passages marquants ?

Ce que j’ai appris, notamment autour du travail d’équipe. J’ai énormément appris en tant qu’équipière et c’était important pour moi de passer par ces cases-là. Pour devenir ensuite leader. Il faut savoir ce que c’est d’être une équipière et ce n’est pas en claquant des doigts qu’on devient une leader et qu’on se fait une place dans un virage. C’était la discipline qu’il fallait avoir. Quand j’ai arrêté mes études, j’ai pu faire ce sport à 100 %, tout en étant sérieuse. C’est dur de ne retenir que quelques moments, pendant ces huit ans.

Juliette Labous : « J’ai manqué de lucidité dans l’Amstel Gold Race »

On revient sur ton début de saison. C’est très solide. Il ne manque que cette victoire. Cela se joue à quoi pour le moment ?

Tu évoques Burgos, pour le coup, il m’a manqué quelques watts en plus pour être au niveau de Marlen (Reusser) et aller chercher la victoire. Elle était un peu au-dessus, car j’ai très bien géré mon chrono. On peut toujours parfaite des choses, comme sur la position. Et on travaille là-dessus. J’étais très contente de moi. Ce qu’il m’a manqué, dans une course comme l’Amstel, où je passe à côté de la victoire (4ème), ce sont des erreurs en trop. Je ne sais pas si j’aurais gagné, on ne peut pas refaire le monde. Mais j’ai manqué un peu de lucidité. J’étais un peu prise dans l’euphorie, car cela ne m’est pas arrivé souvent d’être dans ce final dans une course d’un jour. C’est une déception.

Pour les autres courses dans lesquelles je suis dans le Top 5, ce sont des courses sur lesquelles j’ai aidé Demi Vollering. Forcément, là, il n’y a aucune déception. C’est même des courses que j’ai adorées. Notamment au Strade Bianche qui reste peut-être la course dans laquelle j’étais le mieux physiquement de la saison. J’avais des jambes de fou et la course a été un tableau parfait collectivement avec les filles. C’est pareil pour la Vuelta, où je suis dans le Top 5. Le plus important était la victoire de Demi. Ceci dit, j’aimerais bien gagner et j’aurais bien aimé gagner en ce début de saison, notamment avec le maillot bleu-blanc-rouge. Je vais continuer de travailler et éviter de refaire les mêmes erreurs.





Tu l’as évoqué, tu as un rôle de dernière lieutenante pour Demi Vollering sur certaines courses. Mais tu t’es souvent invitée dans des Top 5. Tu es plus forte qu’en 2024 ?

Je pense oui. Depuis quelques années, j’avais envie de développer ce côté punch qui pouvait me manquer. Notamment pour répondre aux attaques, quand des coups se font dans les courses. J’ai beaucoup travaillé cet hiver avec l’équipe et mon entraîneur pour palier cela. Je l’ai vraiment senti lors des courses. Ce qui m’a permis de me faire plaisir. Même sur les courses sur lesquelles j’étais équipière, j’ai pu faire des résultats meilleurs ou similaires à quand j’étais leader unique. Cela me fait plaisir et m’encourage encore plus pour la suite. Cela me tire vers le haut et c’est agréable.

Juliette Labous : « Une Vuelta compliquée au début, puis on est allé crescendo »

La FDJ-Suez a remporté son premier grand tour de son histoire en Espagne. Comment l’as-tu vécue ? Et comment cela a été vécu collectivement ?

Cela a été une semaine assez intense. Personnellement, ça a été dur au début, car je suis malade après Liège-Bastogne-Liège et j’arrive un peu enrhumée sur la Vuelta. On perd Vittoria Guazzini dès la première étape, je fais une grosse chute sur la troisième étape. Puis les choses se sont débloquées le jour où Demi a remporté sa première étape. Cela commence à aller mieux puis on est allé crescendo. Et même si cela a parfois été compliqué, c’était très chouette avec l’équipe.

Demi était un peu stressée par moments et on a essayé de la rassurer. Quand Anna van der Breggen gagne son étape, il ne fallait pas paniquer. À partir de ce moment-là, tout s’est passé comme on l’a voulu ! Demi gagne dans la foulée et la dernière étape est celle que j’ai le plus appréciée. On n’avait même plus besoin de se parler avec les filles, on savait ce qu’on avait à faire et cela s’est passé comme on le voulait. C’était top de courir comme cela et d’avoir la victoire au bout.

On imagine qu’avec le statut, il y avait une petite pression sur vous. Vous aviez le rôle de favori pour la toute première fois.

Effectivement, même moi, dans mon ancienne équipe, je n’étais jamais la favorite et je n’avais pas cette expérience de cela. C’était aussi une première, comme pour tout le monde, une découverte. C’était bien que ce soit sur la Vuelta, comme cela, on est prêtes pour le Tour de France, dans la gestion de cette pression.

Juliette Labous : « Quand on va rouler, beaucoup de gens nous reconnaissent »

Parallèlement, le cyclisme féminin français n’a sans doute jamais été aussi fort qu’aujourd’hui. Pauline Ferrand-Prévot a gagné Paris-Roubaix. Ce genre de victoire peut-il être un déclic pour l’ensemble des Bleues ?

Je pense. Cela donne envie de faire pareil. Quand on regarde la Vuelta, personnellement, j’ai été impressionnée par le niveau des Françaises. On est trois dans le Top 10, comme cela avait été le cas sur le Tour l’an passé. Sur la dernière étape, qui était l’étape reine de cette Vuelta, on est quatre dans le Top 10. Ce n’était jamais arrivé. On est troisième au classement mondial. C’est vraiment bien de voir cela et on est dans une bonne dynamique. On se tire vers le haut, quand on voit une française qui marche, cela fait plaisir et on doit se servir cela.

Tu as émergé avant l’explosion de la médiatisation du cyclisme féminin. Tu sens ce changement sur ces dernières années ?

Clairement et notamment avec le retour du Tour de France en 2022, qui marque un vrai changement médiatique. C’est un changement surtout pour le grand public, car les spécialistes étaient déjà là à nous regarder. Mais c’était beaucoup plus difficile de regarder les courses, il fallait aller chercher les résultats à droite à gauche. Maintenant, c’est beaucoup plus facile. Quand on va rouler, beaucoup de gens nous reconnaissent. Ce qui n’était pas forcément le cas avant, sauf localement. Cela a pris une autre dimension, on a énormément de retours positifs, de gens qui nous disent qu’ils adorent regarder les courses. Le niveau a augmenté, car on met plus de moyens dans les équipes, avec des sponsors qui sont arrivés. Cela tire tout vers le haut.

Juliette Labous : « Le podium du Giro serait déjà un bel accomplissement »

Il y a eu un apprentissage de cette médiatisation à faire ?

Oui, un petit peu. Depuis mes années cadettes, cela a été très progressif pour moi, notamment sur la gestion des interviews. Mais quand on est arrivé au Tour 2022, on est tombé dans quelque chose dans laquelle personne n’était vraiment prêt. Notamment dans le cyclisme féminin. Tout a été multiplié par 10 ou plus. Ce Tour s’est très bien passé, mais après, j’ai fait un début d’ulcère. Je pense que j’étais très stressée pendant le Tour et même durant la préparation. Mais cela m’a fait du bien d’avoir cette expérience, pour apprendre à mieux gérer les sollicitations médiatiques. Maintenant, je commence vraiment à être habituée, comme la plupart des filles, dans le meilleur niveau mondial. On est obligée d’apprendre à gérer cela.

Le Giro approche, tu vas l’aborder en co-leader avec Évita Muzic. Tu as déjà terminé sur le podium en 2023. Quel va être ton objectif ?

Si l’une de nous deux est sur la première marche, ce serait réellement un rêve. Le maillot rose dans l’équipe, ce serait vraiment chouette. Mais retourner sur le podium serait déjà un bel accomplissement. Il y aura des filles favorites, comme Elisa Longo Borghini ou Marlen Reusser. On n’a pas à avoir peur avec Évita et on a montré qu’on pouvait faire partie des toutes meilleures et rien n’est impossible, avec l’équipe que l’on a. Il faut être ambitieuse et viser très haut.

Tu es focus 100 % sur le Giro ou tu as déjà le Tour dans un coin de ta tête ?

Oui, je l’ai dans un coin de ma tête. Mais le Giro est un objectif personnel avec Évita, alors que le Tour de France, ce sera 100 % pour Demi. On n’aborde pas ces courses de la même manière, notamment au niveau de la pression. J’essaye de ne pas trop penser au Tour de France, où il y aura forcément une grosse pression, même si je ne suis pas leader. Il faut prendre étape par étapes. Je n’ai pas encore analysé le parcours du Tour de France au kilomètre, comme je l’ai fait pour le Giro.

Juliette Labous : « Passer sur une course de deux semaines, cela permettrait au cyclisme féminin d’encore passer un cap »

Tu fais partie des coureuses ayant la meilleure capacité de récupération et d’endurance, dans le peloton. Le Tour aura une étape en plus en 2025, cela peut te favoriser ?

J’avoue que j’étais contente de cette étape en plus. On en parlait avec Évita, quand on évoquait nos débuts sur le Giro, il y avait déjà 10 jours de course. Et c’était souvent entre le 8ème et le 10ème jour de course, qu’il y avait des filles qui craquaient et que cela m’avantageait. Clairement, je suis contente qu’il y ait une étape rajoutée et j’espère que cela va continuer de progresser. Même s’il faut laisser le temps aux organisateurs et que cela n’est pas évident. Ils savent qu’on voudrait avoir plus.

C’est un vrai souhait collectif ?

Oui, je pense. Que ce soit dans mon équipe ou dans mon ancienne équipe, on était bien motivée pour deux semaines. Cela impliquerait un jour de repos, alors qu’actuellement, on est sans jour de repos. Je pense que cela ne se courrait pas de la même façon. Là, on court comme si chaque étape était la dernière, dans le but de gagner le plus rapidement possible. Avec que peu de place aux échappées, car les favorites veulent gagner des étapes. Cela créerait une autre dynamique dans la course. Même au niveau du grand public. Certains peuvent dire : « Elles ne font que neuf jours, on ne peut pas appeler ça un Tour de France ». Cela permettrait au cyclisme féminin de passer encore ce cap.

Sans aller au terme de souffrance, est-ce que tu regrettes ce genre de remarques que tu évoques ?

Clairement, c’est toujours un peu énervant. Surtout qu’on voudrait courir plus de jours. Après, il faut aussi le prendre avec détachement. Les connaisseurs savent de quoi on parle et apprécient les courses que l’on fait. Et il faut apprécier ce que l’on a.

Juliette Labous : « Il ne faut pas regarder les messages négatifs »

Tu fais partie de cette génération qui vit avec les réseaux sociaux. Tu as envie d’être un modèle pour de jeunes cyclistes, pas forcément uniquement des filles ?

Oui totalement. Même à travers le fait de courir comme je sais le faire, d’être sincère et d’être moi-même. Et d’imaginer quand j’étais petite, quand je regardais des courses – plutôt de garçons – ou que j’allais voir des athlètes. C’est vraiment important pour moi d’avoir toujours ça en moi et de pouvoir inspirer de nouvelles générations. C’est aussi cela du sport, cela part de l’enfance. C’est aussi la beauté du sport, de pouvoir inspirer les jeunes.

Pour les réseaux, cela peut être dur à gérer, de trouver le bon équilibre entre y être et arriver à s’en détacher un petit peu. Il n’y a pas toujours que de bonnes réactions et pas que des bonnes personnes. Mais il y a aussi beaucoup de personnes qui apprécient et qui regardent. C’est une question d’équilibre. Quand je suis allée rouler dans le Cormet de Roselend, j’ai vu des gens d’une trentaine d’années, qui faisaient le tour du Mont-Blanc et trop contents de nous voir. C’est aussi pour cela qu’on fait du vélo et qu’il faut en faire.

On parle beaucoup du fléau des parieurs et des messages d’insultes dans le tennis, est-ce que vous en êtes épargnées à vélo ?

Un petit peu moins du côté des parieurs, mais il y a des commentaires méchants. Mais j’ai la chance d’avoir une communauté plutôt saine. Il faut arriver à prendre les commentaires avec détachement. J’en parlais avec Demi (Vollering), qui a plus d’abonnés qui moi et plus de messages. Même si c’est le même pourcentage de commentaires haineux, de haters, cela se voit davantage. Au final, la majorité sont des gens qui prennent plaisir à nous suivre, parce qu’ils aiment le sport. Il faut se rappeler de ces personnes qui nous tirent vers le haut. Et pas de ceux qui nous critiquent et qui ne sont pas vraiment des fans de sport.

À l’heure où on se parle, tu es en pleine prépa pour le Giro, avec de longues sorties d’entraînement. Quand c’est le cas, tu arrives à t’évader lors de ton entraînement ?

Quand j’ai quatre ou cinq heures au programme, je suis contente, car ce sont des séances sans trop de contraintes. C’est quelque chose que j’aime. Je sais que tout le monde n’est pas forcément dans cet état d’esprit-là. J’ai rencontré des équipières, qui aiment s’entraîner et savoir leurs données directement. Moi, j’aime ce côté de juste faire du vélo.

Tu ne vis pas dans le coin le plus moche de France non plus.

J’aime bien faire des tracés sympas pour profiter des paysages. Que ce soit chez moi, ou en stage et profiter de la beauté autour de moi.

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