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Athlétisme

Alessia Zarbo (athlétisme) : « Ma priorité a été de retrouver un mode de vie qui me correspondait »

Etienne Goursaud

Publié le

Alessia Zarbo (athlétisme) Ma priorité a été de retrouver un mode de vie qui me correspondait
Photo Icon Sport

ATHLÉTISME – Entretien avec Alessia Zarbo, néo-recordwoman de France du 10 km et du semi-marathon. L’Antiboise a réalisé une année 2025 qui est la plus accomplie de sa carrière à 24 ans. Un record porté à 14:58.59 sur 5000 m et des records de France sur 10 km (31:00) et semi-marathon (1h08:20). Elle se confie sur son année, qui arrive après une année 2024 très compliquée. Marquée par son malaise lors du 10000 m des Jeux Olympiques. Elle évoque cette période difficile. Et ses changements qui ont amené cette belle année 2025.

Alessia Zarbo : « J’ai longtemps été dans un cercle de blessures »

Tu viens de vivre une année 2025 exceptionnelle, avec deux records de France et des records personnels. T’attendais-tu à une telle saison ?

Alessia Zarbo : « Non… (elle hésite). Mais vu que j’ai pu enchaîner les mois d’entraînements, ce qui n’était pas le cas dans les cinq à sept dernières années. Je n’avais que rarement pu enchaîner plus de trois semaines de course à pied comme je le voulais. Les deux années où je prends les records de France jeunes, j’ai pu enchaîner deux mois d’entraînement. Je me suis toujours dit que le jour où je pourrais enchaîner plusieurs mois d’entraînement, cela allait être le palier qui permettrait à mon corps de franchir un palier.

C’est ce qui s’est passé. J’ai bien repris au mois de mars et j’ai pu enchaîner jusqu’à fin août, date de ma première grosse performance et ce « sub » 15 minutes sur 5000 m. Disons que je ne m’attendais pas à cela en commençant la saison. Mais, au fur et à mesure, tout cela s’est inscrit dans une logique. Ce ne sont pas des performances qui sortaient de nulle part.

Tu évoques l’impossibilité d’enchaîner les entraînements par le passé. Qu’est-ce qui bloquait ?

J’ai eu ma première blessure, l’année avant de partir aux USA, en 2018. Là où remonte ma dernière saison complète. Depuis, j’ai toujours été dans un cercle, avec différentes blessures. Quand j’étais aux USA, il y avait aussi les études. J’ai enchaîné la malchance, de la blessure jusqu’au coup de fatigue, avec l’apogée au moment des JO, l’an passé. J’ai mis du temps à trouver une période de stabilité. Où je voulais me baser, comment je voulais m’entraîner. Je suis revenue vivre en mars chez mes parents à Antibes. En reprenant ce qui avait toujours marché pour moi. Depuis, c’est la continuité. Mais je m’entraîne, comme je m’entraînais au lycée et quand je revenais les étés des USA. La façon qui me correspond, je pense.

Alessia Zarbo : « Je me suis toujours dit que le jour où je fais moins de 15 minutes au 5000 m, j’aurais l’impression de jouer dans une autre cour  »

Tu évoques le déclic physique. Est-ce qu’il y a eu également un déclic mental qui a précédé ou suivi ?

Non. C’est horrible de dire ça et je comprends la question. Pour le coup, d’un point de vue mental, approche de la compétition, j’ai toujours été la même.

Parmi les chronos, est-ce qu’il y en a un qui t’a plus surpris que les autres ?

(Elle hésite). Le 14:58 sur 5000 m quand même, même si j’ai aussi envie de dire le 31:00 sur 10 km. Mais je savais que j’étais capable de faire 31:20. Surtout, je n’avais jamais pensé à un chrono qui me ferait rêver sur 10 km. Alors que sur 5000 m, je me suis toujours dit que le jour où je passais sous les 15 minutes, j’aurais l’impression de jouer dans une autre cour. Bon, il y a quelques années, moins de 15 minutes, c’était vraiment fou. Désormais, c’est un peu banalisé.



Quand j’arrive aux États-Unis, il y avait le groupe d’entraînement « Bowerman » basé à Portland. Avec les meilleures américaines. Qui étaient les Américaines super fortes, qui avaient toutes couru sous les 15 minutes. Cela ne me paraissait pas faisable, je me demandais comment elles en étaient arrivées là. C’est des filles que je connais personnellement. Des gens sur qui je pouvais m’identifier. Les coureurs Kényanes font 14:30 depuis longtemps, mais j’ai plus de mal à m’identifier. Faire ce 14:58, cela m’a surpris.



Alessia Zarbo : « Ma priorité de 2025 était de remettre les choses dans l’ordre et de me retrouver à 100 %  »

C’est un chrono, même si un peu banalisé comme tu le dis, qui te rapproche du haut niveau mondial.

C’est aussi ce que je me suis dit, en voyant ce chrono-là. Ce 5000 m n’était pas vraiment préparé, car je ne croyais pas aux mondiaux. Les minima étaient je crois de 14:47 pour les JO (NDLR : 14:52). Les entrées en Diamond League sont à 14:50. Au final, je n’en suis plus si loin.

C’est un regret de ne pas aller à Tokyo ? Ou ce n’était pas le but de la saison.

Ce n’était pas un objectif de base. Ma priorité de 2025 était de remettre les choses dans l’ordre, de me retrouver à 100 %. Retrouver un mode de vie, un corps qui me correspondait. Me retrouver à 1000 %. Tout cela ne s’inscrivait pas dans la logique de Tokyo. Je ne pensais pas forcément ma saison comme cela, car je ne pensais pas faire ces chronos-là. Si j’avais absolument voulu faire Tokyo, je n’aurais pas eu la saison que j’ai eue derrière. Je n’ai aucun regret à avoir sur cela.

2023 et 2024 ont été deux années de courses à la qualification olympique. Cela t’a fait du bien de revenir sur une course aux chronos ?

Je n’ai jamais vraiment réfléchi à la question. Les deux sont bien, je m’étais qualifiée aux JO via les cross et j’aime les cross. Je serai à Allonnes, la semaine prochaine. Mais c’est sûr que le chrono est plus parlant. Je fais beaucoup d’entraînements spécifiques au niveau chronométrique. Le chrono parle à tout le monde. C’est une autre logique de course.

Alessia Zarbo : « Je ne compte pas le nombre de fois où j’ai été à moitié à l’agonie dans ma chambre à l’INSEP »

Les JO ne se passent pas bien pour toi, avec ton malaise sur 10000 m. As-tu eu peur pour toi ?

Je ne sais même pas si je peux répondre, car j’ai très peu de souvenirs, tout comme j’ai très peu de souvenirs de l’année 2024. J’avais de la fatigue chronique depuis près de quatre mois. Ce n’était pas vraiment mon premier malaise, même si c’est le plus spectaculaire. Mais je ne compte pas le nombre de fois où j’ai été à moitié à l’agonie dans ma chambre à l’INSEP. En me disant que je n’avais plus de forces. Je suis même allée aux urgences au mois de juillet. Cela me rendait folle qu’on me dise que c’était dans ma tête. Aux urgences, ils ont bien vu que ce n’était pas dans ma tête. Je n’ai pas eu spécialement peur, car je savais que quelque chose n’allait pas.

Tu sais ce que tu as eu ?

Pas exactement, mais le corps a lâché Dans la mesure où j’étais dans une fatigue chronique depuis longtemps. Je le voyais à mes pulsations très fortes à l’entraînement. En compétition, je suis arrivée à ma limite et beaucoup trop tôt.

Alessia Zarbo : « Mon corps a eu un trop plein »

Et pour expliquer cette fatigue cette année-là ?

Cela a été un tout. Comme je disais, cela faisait plusieurs années que j’enchaînais les blessures à répétition. Quand je me blesse, je m’entraînais à vélo et en natation sur des quantités qui peuvent paraître surhumaines, pour quelqu’un qui n’a pas ma structure d’entraînement. Un trop-plein malgré tout pour le corps. À cela s’ajoute le manque de stabilité en 2024. Je n’avais pas de chez moi. J’étais entre chez mes parents, chez mon copain dans une autre partie du sud de la France.

Je montais à Paris de temps en temps, pour m’entraîner à l’INSEP. Quand j’étais à l’INSEP, je dormais parfois dans Paris, parfois à l’INSEP, parfois à l’extérieur de Paris. Cela a fait que mes taux hormonaux sont partis dans tous les sens. Des gens l’ont remarqué, mais pris beaucoup de poids. Pourtant, je n’ai pas mal mangé. C’était comme si mon corps était dans une sorte de stress. Je n’aime pas trop ce mot, car il est interprété un peu n’importe comment et je suis la personne la moins stressée de la planète. Mais c’est un stress physiologique extérieur permanent. C’était un trop-plein.

Alessia Zarbo : « J’ai commencé à être pas bien tellement longtemps avant les JO de Paris, que je n’ai pas pu me projeter »

Tu as quand même pu vivre le rêve olympique ?

Non.

C’est un regret ?

Dans un sens oui, car si j’avais eu la forme que j’ai actuellement, j’aurais abordé les Jeux de Paris en rêvant. Mais j’ai commencé à être pas bien tellement longtemps avant les Jeux, que je n’ai pas réussi à me projeter. Je n’ai jamais eu l’impression de perdre quelque chose ou de passer à côté de quelque chose, car je n’ai même pas eu le temps de me projeter. Je garde quand même de super souvenirs. Des personnes avec qui j’ai noué des contacts, même si je ne suis pas restée longtemps au village olympique. Mais je dis non, car c’est trop loin de ce que les gens pensent du rêve olympique. Le fait de partir et d’arriver au village olympique en décalé n’a pas aidé.

Je n’ai pas été mélangée aux autres sports. Je ne passe que trois nuits au village olympique et à l’INSEP, j’y étais depuis trois mois, donc cela ne changeait pas grand-chose pour moi. Paradoxalement, je garde un meilleur souvenir des Jeux Olympiques de la Jeunesse (NDLR : Buenos Aires en 2018). Alors c’est peut-être la magie de la première. On est arrivé tous les sports et tous les athlètes français sur Paris, pour prendre le même vol et passer trois semaines ensemble. Dans ce village, dans cette petite ville. Trois semaines par rapport à trois jours, cela n’a rien à voir.

Alessia Zarbo : « Si j’arrête la piste maintenant, j’aurai un sentiment d’inachevé »

On revient à 2025. Parmi tes deux records de France, il y a celui du semi-marathon. Que tu prends à Mekdes Woldu, une excellente marathonienne. Te vois-tu sur marathon, dans un futur proche ?

Pas dans un futur proche. J’adore la route et j’adore m’entraîner sur route, sur le côté communauté. Une course dans laquelle il y a 15000 dossards. Je suis dans une ville sportive où tu croises plein de monde qui prépare des 5, des 10 km etc. J’adore cela. Mais je crois avoir la possibilité de me faire encore ma place sur la piste. La piste garde un certain prestige malgré tout et je veux y rester. Si je peux faire encore deux olympiades sur la piste, ce serait le top.

Tu vas un peu à contre-courant de la tendance actuelle où on voit de plus en plus d’athlètes se lancer tôt sur marathon.

Je me dis que je coupe la piste dès maintenant, je n’aurai pas la sensation d’avoir essayé. Comme un business inachevé. Je vois que dès que j’arrive à enchaîner les mois d’entraînements, je fais des performances. Même sur 1500 m, avec une petite préparation, je pense que je peux faire une belle performance. Peut-être pas un chrono parmi les meilleures françaises, mais un chrono largement correct.

Alessia Zarbo : « Je pense que le niveau européen est celui qui me correspond le plus »

T’es tu fixée des objectifs pour 2026 ?

Pas encore des choses très précises. Je ne suis pas quelqu’un qui analyse beaucoup les choses. Mais j’ai la chance d’avoir déjà fait les minima pour les championnats d’Europe, sur le 5000 et 10000 m. Si j’ai la possibilité de doubler à Birmingham, ce serait vraiment top. Je pense que le niveau européen, c’est ce qui me correspond le plus. Cela me donne presque plus envie que des championnats du monde. Sur des championnats du monde, ce n’est pas facile d’exister sur 10000 m. C’est vrai que Jimmy (Gressier) nous a tous fait rêver, mais il y a une domination chez les femmes des non européennes. Hors Nadia Battocletti, les meilleures européennes et américaines n’existent pas.

Tu parles de Jimmy Gressier. Penses-tu que sa performance peut te motiver toi, voire l’ensembble du demi-fond et fond français ?

Complètement. Je lui ai prouvé que j’avais raison (rires). Je le connais très bien, depuis plus de dix ans. Il me parlait toujours de l’Américain Grant Fisher, que je connais. J’ai toujours dit à Jimmy, que Fisher ne faisait rien d’exceptionnel, rien qu’il ne soit pas capable de faire aussi. Il a juste commencé plus tôt que Jimmy et a été très fort très jeune. Mais je lui ai dit qu’il allait le battre. Cela n’a pas manqué, il l’a battu. Je pense que Jimmy a montré qu’avec du temps et du travail et en faisant les choses correctement, on pouvait faire de grandes choses. C’était une course tactique certes, peut-être que sur une course ultra rapide, menée par les Africains, c’est plus difficile d’exister. Mais sa performance a fait un bien fou au demi-fond français.

Alessia Zarbo : « Il faut saisir les opportunités, car la vie est faite d’expériences »

Tu es partie aux USA pour étudier et t’entraîner là-bas. Est-ce que ce passage t’a apporté quelque chose ?

Malheureusement, j’ai eu pas mal de blessures, d’un point de vue sportif je n’ai pas pu saisir les opportunités offertes. Par contre, les blessures je ne me les fais pas là-bas. Je sais qu’on a cette idée aux États-Unis, on s’entraîne dur et on fait beaucoup de kilomètres. Mais dans mon école, c’était tout sauf cela. Je suis arrivée avec une blessure et je m’en fais une autre un été en étant en France. Par contre, cela m’a apporté une ouverture d’esprit sur l’entraînement, des opportunités et des connexions sociales qui font que j’ai l’impression que l’athlétisme, c’est là où j’ai vraiment envie d’évoluer. Dès que je vais sur n’importe quelle compétition, je me sens à ma place. Sans parler du niveau sportif. Mais d’un point de vue de la communauté du coureur.

On voit de plus en plus de Français y aller. Quel conseil peux-tu donner à quelqu’un qui veut se lancer ?

C’est une bonne question (rires). Il faut tester un maximum de choses là-bas. C’est un de mes regrets. J’étais partie pour la performance, mais je me blesse. Mais je voulais performer là-bas. J’ai eu mon record de France U23 du 10000 m. Je n’ai peut-être pas assez profitée de ce qui englobe l’université américaine. De l’expérience sociale. J’avais mon équipe, des gens très proches très rapidement. Je ne vivais pas sur le campus et je m’entraînais autant qu’actuellement.

J’aurais peut-être aimé faire plus d’évènements. Il faut saisir les opportunités, car la vie est faite d’expériences. Si on n’expérimente pas à 18-20 ans, on ne le fera jamais. Parfois, je me suis demandé si je n’ai pas perdu quatre ans de ma vie. Athlétiquement parlant, un petit peu. Mais la vie est longue, donc je n’ai rien perdu du temps. Mais sans mon entourage et mon soutien, je ne sais pas si j’aurais pu continuer à faire du sport de haut niveau, après toutes mes galères.

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