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Alexandra Tavernier : « Tout le monde sait que je suis en forme »

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Athlétisme : un plateau cinq étoiles pour le meeting d'Ostrava
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ATHLÉTISME – Alexandra Tavernier est en pleine préparation pour les Jeux Olympiques de Tokyo. Dans cet entretien, la championne de France revient sur cette préparation, marquée par l’amélioration du record de France (75.38 m), et livre son ressenti sur les Jeux Olympiques de cet été. La médaillée mondiale à Pékin en 2015 et européenne à Berlin en 2018 évoque aussi ses premières années de pratique et donne son sentiment sur la pratique des lancers en France.

Comment s’était déroulé le premier confinement (printemps 2020) et le retour à l’entrainement après ?

Le retour s’est plutôt bien passé. J’ai bien vécu le confinement en Haute-Savoie. J’avais la chance d’être descendue chez mes parents à temps pour profiter d’une petite maison et d’un petit jardin. On a pu s’entrainer dehors (avec Hugo, son petit frère et partenaire d’entrainement), dans un champ à côté de chez nous, assez facilement et, bien évidemment, en faisant attention à la sécurité. Donc pour nous, le confinement s’est plutôt bien passé, on a pu s’entraîner normalement, à part pour le volume de jets. On n’avait qu’une heure en dehors de la maison, donc, ce n’était pas le même volume de jets que lors des entraînements en temps normal. On appréhendait un peu cette retrouvaille en famille à quatre, dans une petite maison. Mais pour finir, on était bien, on s’est bien marré. De ce côté-là, on a été très chanceux.

Donc le retour dans les cercles de lancers n’a pas été trop difficile ?

Non, parce que juste après le confinement, je bats le record de France (74.94 m, au meeting de Lancers de Lyon Athlé, à Vénissieux, le 11 juillet). Donc c’était plutôt pas mal (rires). Ça s’est bien passé et j’ai pris le confinement de manière hyper positive, dans le sens où, on nous laissait un peu plus de temps pour s’entrainer pour les Jeux Olympiques, à savoir un an de plus. Cela nous a permis de travailler ce que l’on n’a pas le temps de faire habituellement à l’entrainement, c’est-à-dire tout ce qui concerne l’aérobie, le renforcement des muscles profonds, des muscles posturaux. On a vraiment pu travailler le b.a.-ba et je pense que ce fut un véritable plus pour nous. On avait vraiment du temps donc on a utilisé ce temps-là à bon escient.

Quand vous avez appris que les Jeux Olympiques étaient reportés, quelle fut votre première réaction ?

C’était obligatoire de prendre cette décision là donc je m’y attendais. Par contre, j’étais un peu déçue que les championnats d’Europe 2020, qui devaient avoir lieu à Paris, aient été annulés. Je pensais qu’ils allaient être reportés. Ma famille avait pris les billets pour venir nous voir et cela aurait été un bon entrainement pour Paris 2024, du fait qu’on reste dans la capitale, avec des Français et avec un public connaisseur aussi. En revanche, pour les Jeux Olympiques, c’était inéluctable qu’ils soient reportés. Il n’y a pas eu de baisse de moral par rapport à cela. Ce fut plutôt galvanisant, dans le sens où on a vraiment essayé de mettre à profit ce temps optionnel.

Depuis quelques mois, il y a des rumeurs qui circulent sur l’annulation des Jeux Olympiques. Est-ce que vous y pensez ? Est-ce que cela a un impact sur votre préparation ?

Non, les Jeux ne seront pas annulés, ne vous inquiétez pas (rires) ! Là-dessus, j’ai une quasi-certitude qu’ils seront maintenus. Après, on verra dans quelles conditions. Ce qu’on entend en ce moment, c’est surtout des Jeux Olympiques à huis clos. La décision du CIO, avec le comité qui organise les Jeux Olympiques de Tokyo, devrait être prise fin mars, pour savoir si oui ou non, les Jeux auront lieu à huis clos. C’est la seule décision critique qu’ils peuvent prendre, on est donc loin de l’annulation des Jeux. Et puis s’il y a l’annulation des Jeux, je vais à Tokyo et je lance quand même (rires) !

Il pourrait aussi être question d’organiser des Jeux Olympiques sans public étranger…

Je pense que ce serait injuste de faire ça. Comment peut-on autoriser une seule nation, même si c’est la nation accueillante, à aller aux Jeux Olympiques, alors que c’est censé être un mouvement fédérateur ? Les Jeux Olympiques représentent un évènement planétaire et rassemblent énormément de personnes. On ne peut pas dire : « Non, il n’y a que les Japonais qui iront voir les JO ». Comment est-ce que l’on peut expliquer, au niveau de l’éthique et de la déontologie, qu’il y ait qu’une seule nation qui puisse en profiter ? Pour moi donc, soit il n’y a aucun spectateur, soit il y a tout le monde. Après, cela reste mon point de vue personnel et si c’est une option qui est envisagée, c’est que c’est possible aussi. Mais cela signifiera que les athlètes japonais seront favorisés. Il n’y a pas de Japonais au lancer du marteau, mais pour les autres disciplines, je ne trouverai pas cela très juste.

Il y a un mois, vous avez battu votre propre record de France, pour votre unique sortie de la saison jusqu’à présent. Vous attendiez-vous à faire une telle performance à ce moment donné ?

Moi non, mais le coach oui. Avec mon entraineur (Gilles Dupray), on a l’habitude de marquer la performance qui va être réalisée sur des petits papiers, que l’on met ensuite chacun dans une boite. Mon coach n’avait pas mis de performance, mais juste «RF» (record de France). Il ne s’est pas trompé. Personnellement, je ne m’attendais pas à faire autant, et, sans prétention, avec autant de facilité. C’est davantage la facilité avec laquelle j’ai effectué cette performance qui m’a surprise.

Après, on a énormément travaillé. On a eu une préparation optimum depuis mars 2020. Donc, ce n’est plus une préparation de 7, 8, 9 ou 10 mois, mais une préparation de 18 mois. Cela change tout, donc forcément, il y a moins eu de baisses, moins de descentes, comparé aux années précédentes. La facilité avec laquelle j’ai réussi cette performance me rend encore plus heureuse car je me dis que cela peut aller encore plus loin. Il y a encore une marge de progression.

A Tokyo, est-ce qu’une autre médaille que la médaille d’or serait une déception, pour vous ?

On ne peut pas dire qu’une médaille olympique, quelle que soit la couleur, soit une déception. Après, si, évidemment, je fais deuxième ou troisième et que j’ai la même performance qu’une autre athlète, notamment parce que j’ai fait un deuxième jet moins bon, il peut y avoir un peu de frustration. Mais on ne peut pas être dégouté d’une médaille olympique. A moins que l’on s’appelle Usain Bolt ou Renaud Lavillenie et qu’on finit deuxième ou, également, qu’on soit largement au-dessus du lot et que ce soit une grosse déception, ce qui n’est pas mon cas (rires). Une médaille olympique, c’est toujours bon à prendre, quelle que soit la couleur.

A votre avis, à combien de mètres au minimum faudra-t-il lancer pour s’assurer le titre olympique ?

Je n’en ai aucune idée.

Et pour le podium ?

Aucune idée non plus. En fait, une certaine stabilité s’est installée depuis quelques années, au niveau métrique, pour obtenir la troisième place. Mais là, il y a beaucoup d’athlètes qui peuvent monter sur le podium. Je pense qu’on est à peu près six ou sept. On a toutes, à peu près, le même niveau. Donc, je ne préfère pas m’avancer là-dessus. Ces Jeux Olympiques vont être tellement atypiques que tout peut arriver.

C’est peut-être un peu tôt, mais est-ce que vous savez dans quelle forme sont vos principales concurrentes, pour le moment ?

J’ai une petite idée, mais on n’a pas forcément de retour des autres athlètes. Après, on fait pareil aussi, on ne montre pas forcément des gros jets sur les réseaux, on ne bat pas les records. Je sais que sur les trois Polonaises, deux reviennent d’une opération du genou (en 2018 pour Joanna Fiodorow et en 2020 pour Anita Wlodarczyk). Elles sont complètement rétablies. Eventuellement, la petite différence qu’il pourrait y avoir, ce serait sur la stabilité technique, il y aura peut-être moins de métronome, et encore. Concernant les Américaines (notamment la championne du monde en titre, DeAnna Price), elles sont très secrètes. Donc, au final, je n’ai pas trop de nouvelles.

On doit être toutes à peu près pareilles, on sait ce qu’on vaut. C’est tellement spécifique et propre à chacune et à chacun. Je pense que tout le monde sait que je suis en forme, étant donné que je suis la seule à avoir lancé. Je ne peux pas mentir sur mes perfs’ ! Le record de France, en hiver, c’est quelque chose d’assez significatif. Mais pour les autres, parce qu’elles n’ont pas lancé, je ne peux pas vous dire.

Malgré sa blessure au genou, est-ce qu’Anita Wlodarczyk reste favorite selon vous ?

C’est une très grande dame, une très grande championne. Elle a un mental absolument inouï. Elle a passé quasiment un an et demi sans toucher un marteau. Après, c’est comme pour le vélo, cela ne se perd pas. Néanmoins, on perd quand même un petit peu cette magie. De plus, maintenant, on voit que les Américaines lancent aux alentours de 77 ou 78 mètres. Pour Wlodarczyk, on aura vraiment la surprise. On ne l’a pas vu en championnat depuis 2018. Cela fait trois ans et c’est beaucoup dans la vie d’une athlète. Je ne pense pas que ce soit la grande favorite, comme elle l’était dans ses grandes années, mais elle reste toujours favorite. On n’enterre pas une championne olympique, championne du monde et recordwoman du monde comme ça !

Selon vous, qu’est-ce qui fait qu’elle domine la discipline depuis 10 ans ?

Elle a une technique remarquable, ce que nous, à l’heure actuelle, on n’est pas encore capables de faire. Son gabarit lui permet de lancer un peu comme les hommes. Elle est grande, elle est forte et elle est balèze, dans le sens où les marteaux lourds ne lui font pas peur. Quand elle lance le marteau à 4 kilogrammes, il vole comme si c’était une pichenette. Elle a une technique tellement remarquable parce que, qu’elle lance du 7, du 2 ou du 5 (kilogrammes), elle lancera toujours pareil. Pour être plus claire, elle passe de 0 à 100 km² en 2 secondes, quand nous, on fait du 0 à 100 km² en 5 secondes. Voilà la différence. Elle prend tellement d’énergie, de vitesse dans la boule dès les moulinets. Pour nous, il faut attendre le premier voire le second tour pour prendre autant d’énergie.

Revenons sur le début de votre carrière. Comment avez-vous découvert le lancer du marteau ?

C’est une question que l’on me pose souvent. Mais, je réponds toujours pareil parce que je ne m’en souviens plus (rires) ! Je n’ai pas trop de souvenir, à part peut-être un interclub, ce qui a impliqué quelques entrainements avant d’arriver en compétition, que je n’ai jamais quitté. Je suis aussi lanceuse du poids et de disque et j’ai fait des médailles aux championnats de France, donc j’étais assez polyvalente. J’étais dans le milieu du lancer très tôt, mais de là à expliquer comment j’en suis arrivée là, je n’en ai pas la moindre idée (rires).

Pourquoi est-ce que vous avez choisi le lancer du marteau finalement ?

Je pense que c’est, comme pour beaucoup de monde, lorsque l’on va loin et que l’on performe très rapidement, on y prend goût à cette reconnaissance, ce petit truc qui fait qu’on se sent «spécial». Donc je n’ai pas arrêté depuis. J’ai continué à augmenter de plus en plus. Et j’ai vraiment commencé à aimer cela parce qu’on a des sensations de fou. C’est quelque chose qui est tellement atypique dans la façon de faire. Cela demande énormément de concentration, de coordination, de technique, de force, de vitesse : c’est un décathlon en un seul jet !

Est-ce qu’une sportive ou un sportif, dans les lancers, en athlétisme ou même dans le sport en général, vous a inspiré et a compté pour vous à ce moment-là ?

Alors ce n’est pas une lanceuse. Tout le monde me demande si Mélina (Robert-Michon) est mon modèle. Bien évidemment, Mélina est une femme absolument formidable. Mais moi, c’est surtout un évènement qui m’a marqué. C’était en 2003, lors des Mondiaux de Paris, et je me suis dit :  je veux faire comme elles, je veux faire pareil. J’ai suivi l’heptathlon entre Eunice Barber et Carolina Kluft. Ce fut une révélation totale pour moi de voir ce combat pour la première place. Elles ont toujours été côte à côte pour essayer de savoir qui allait gagner. Malheureusement, ce n’est pas Eunice qui a gagné mais jusqu’au dernier 800 mètres, on ne savait toujours pas ! Il y a ce frisson et cette performance. Je trouvais cela magique et sublime. Ces athlètes arrivaient à se transcender et à donner du plaisir aux personnes à travers une télé. Ces Mondiaux de 2003 m’ont absolument renversé !

A titre personnel, lorsque vous avez débuté le lancer du marteau, est-ce que vous avez été confrontée à des difficultés pour pratiquer votre discipline ?

Non, pas beaucoup, parce que mes parents sont des lanceurs, qui ont fait 20 ans d’athlétisme chacun. On avait quand même de belles infrastructures qui nous ont permis de nous entrainer. On a toujours eu des lanceurs à Annecy. Là-dessus, j’ai eu de la chance car j’ai pu m’entrainer dans de bonnes conditions. Bien évidemment, elles ont été améliorées. Maintenant, il y a de très belles infrastructures, parce qu’on s’est battu pour les avoir. J’ai jamais eu trop de soucis parce qu’il y avait des lanceurs, avant moi, qui nous ont permis d’avoir la chance de pouvoir lancer sans trop de difficultés.

Plus globalement, sur la situation des lancers en France, est-ce que vous avez constaté une évolution entre le moment où vous avez débuté et aujourd’hui ?

Oui, il y a eu une évolution : je trouve que c’est de pire en pire ! On a de moins en moins de terrains pour lancer. C’est vrai que cela fait très polémique en ce moment. Il y a un article qui est sorti il y a très peu de temps là-dessus, dans lequel je dis les mêmes choses. J’entends ce que les gens disent mais pour moi, c’est de pire en pire. On a bien un terrain pour faire du sprint, on a un sautoir, mais pourquoi on n’aurait pas une cage ? Dans un stade d’athlétisme, il doit tout y avoir. Je ne vois pas pourquoi il n’y aurait que la moitié des infrastructures nécessaires. Plus ça va, moins on en a, parce que cela demande quand même un certain financement, de la place pour, généralement, un petit nombre de personnes.

On ne vous imagine pas très optimiste pour l’avenir alors ?

Il y a tout de même des coins en France dans lesquels il y a des cages de lancer et où on peut s’entrainer normalement. Mais c’est grâce aux gens sur place qui se battent pour les avoir. Généralement, c’est parce que c’est d’anciens lanceurs. Je parle, par l’exemple, de Pierre Aletti dans le Sud, Walter Ciofani pour l’INSEP ou de Magali Brisseault au Creps de Boulouris, à Aix-en-Provence. Voilà, c’est grâce à des gens comme eux qu’on arrive à avoir des infrastructures, et surtout, à les garder.

Alexandre Jeffroy


Journaliste/Rédacteur depuis octobre 2020 - Bolt qui foudroie le record du monde du 100 mètres, les derniers essais de Dominici, les premières charges dévastatrices de Bastarocket... de beaux souvenirs pour une grande passion, celle du sport. L’histoire du sport aussi. Comprendre le rôle qu’il a eu, celui qu’il a et celui qu’il aura dans notre société. Le sport au passé, au présent, au futur. Le sport tous les jours, matin, midi et soir. A défaut d’être un grand sportif, je suis et je raconte l’actualité et l’histoire des championnes et des champions qui savent se dépasser pour accomplir des merveilles.

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