Alice Finot : « Quand je viens courir, je viens donner le maximum »
ATHLÉTISME – Dicodusport est allé à la rencontre d’Alice Finot, spécialiste du 3 000 mètres steeple, puisque finaliste mondiale sur la distance cet été. Plus revue en compétition depuis, elle nous raconte ses Mondiaux, sa discipline, ses objectifs et d’autres choses au retour d’un entraînement en Espagne, où elle réside.
Depuis quand as-tu repris l’entraînement ?
J’ai repris mi-septembre, le 12, mais sans trop charbonner dès le début, parce que je revenais d’une blessure contractée aux Mondiaux.
Tu avais été blessée aux Mondiaux ?
Oui, sur la finale, en passant la ligne d’arrivée, je me suis fait une entorse. J’étais déjà tombée sur la dernière rivière, j’avais fait une belle chute, mais sans lésions. Et quand j’ai passé la ligne, je me suis fait cette blessure assez grave, qui m’a obligé à déclarer forfait pour le reste de la saison. Mais mon résultat n’est pas lié à ma blessure. Quand j’ai passé la ligne, j’étais exténuée, il y avait plusieurs filles allongées, une s’est relevée devant moi, et en essayant de l’éviter, j’ai fait un faux mouvement et je me suis tordue la cheville. L’organisation devrait faire attention à dégager les lignes d’arrivée, c’est dangereux dans ces conditions-là.
Justement, en parlant des Mondiaux, quand tu as battu ton record de France en séries, tu as ressenti une pression pour aller faire une médaille ?
Non, parce que je pratique l’athlétisme pour moi, et pour mon cercle proche. Donc j’ai vraiment une vision où le résultat est pour moi. Ça ferait plaisir à l’équipe de France, c’est sûr, mais cela ne va pas changer ma place dans ma communauté. Quand je viens courir, je viens donner le maximum en ma possession ce jour-là, et je sais qu’il y a des jours avec et des jours sans. Donc je n’ai pas vraiment senti de pression.
Mais est-ce que tu as des regrets sur la finale, que ce soit sur ta chute ou sur le déroulement ?
Non je n’ai pas de regrets. Comme je le disais, il y a des jours avec et des jours sans. Et ma philosophie, c’est « donner le meilleur de moi-même avec ce que j’ai ce jour-là ». Et ce jour-là, je me suis investie à 200% dans la course, mais la course a eu un scénario sur lequel je ne suis pas encore entraînée.
On l’a vu avec mon entraîneur, si on découpe en 3 fois 1000 mètres, le premier 1000 mètres a été couru en 2.57, et moi, je n’ai pas ma place avec les filles qui courent à ce niveau, donc je suis restée en retrait. J’ai vu que je suis passée en 3.01, et c’est clairement trop rapide pour moi. Du coup, je l’ai senti dans les jambes, et j’ai un peu explosé sur le deuxième 1000 mètres, que j’ai fait en 3.12. Mais paradoxalement, je me suis un peu régénérée, et je suis repartie fort sur le dernier 1000, que je termine en 3.08. Sans la chute, on a calculé que c’était du 3.02. C’était énorme d’avoir réussi à me régénérer pour faire un troisième 1000 mètres quasiment aussi rapide que le premier, alors que ce sont des changements de rythme à des intensités que je n’avais pas spécifiquement travaillé.
Cela nous a donné beaucoup d’infos avec notre entraîneur pour notre travail à venir. Quand la course part vite, même si j’explose, je dois faire 3.06 aux 1000 mètres pour rester au contact. Je me suis accrochée comme j’ai pu, parce que j’ai un bon finish. En général, j’accélère à 400 mètres de l’arrivée, mais cette fois-là, j’ai tout donné à un peu moins de 800 mètres. Du coup, j’étais moins lucide en arrivant à la dernière rivière. Et j’ai fait une faute technique en partant de trop loin sur le saut. Mais c’est l’instinct de survie qui a pris le pas et qui a fait que je me suis relevée. Je me suis dit « finis cette course, t’as trop donné depuis sept tours, tu la finis ! ». Je me suis relevée, j’ai même dépassé deux filles devant moi. Du coup, je termine dixième.
Vous aviez travaillé sur un schéma de course précis ? Avec un objectif chiffré ?
Non, parce qu’à ce niveau-là, il faut savoir s’adapter à la course. Les objectifs chiffrés, c’est plutôt quand on doit faire des minimas, quand on participe à des courses avec un lièvre, quand on connaît les temps de passage prévus. L’objectif en grands Championnats, c’est émousser les autres, faire péter le peloton. Les filles qui sont au-dessus savent très bien le faire. J’ai beaucoup regardé comment se comportait Luiza Gega (championne d’Europe, NDLR). Elle a reproduit le même schéma aux Championnats d’Europe. Elle a émoussé le peloton en courant le premier 1000 mètres en 3.01, parce qu’elle connaissait ses qualités pour les avoir validées aux Mondiaux. Quand je l’ai vu courir aux Championnats d’Europe, je me suis dit qu’elle est solide en plus d’être intelligente. C’est comme ça qu’on gagne un Championnat.
Dans un scénario idéal, j’étais capable de faire un top 8. Mais la médaille, impossible, les filles au-dessus étaient trop fortes. D’autant qu’on a eu la course la plus dense de l’histoire aux Mondiaux, avec trois filles sous les 9 minutes. Aux Jeux Olympiques, la sixième termine en 9.16. Aux Mondiaux, sans ma chute, j’étais sur les bases de mon record de France en 9.14, et j’aurais fait 8ème avec ce temps ! Un top 8 était à ma portée, et cela aurait été dans la logique des choses vu ma progression cette année au niveau international.
Tu es tout de même satisfaite de ta saison ?
Oui. Un résultat en Championnat, c’est pas prédictible. Cela dépend aussi de la forme des autres, et de la condition physique, mentale et émotionnelle dans laquelle on arrive. Il peut se passer plein de choses sur un Championnat. Je pense que c’est aussi pour ça que j’avais pu créer la surprise aux Championnats d’Europe en salle en 2021 (2ème du 3 000 mètres, NDLR). J’étais dans une bonne période, et j’ai su saisir ma chance ce jour-là.
Torun 2021 – Championnats d’Europe d’athlétisme en salle : Alice Finot médaillée d’argent au 3000 m
Mais ce n’est pas parce que je peux faire partie de l’élite internationale que je vais à chaque fois être candidate au podium. Sur cette saison, mes objectifs étaient plutôt chronométriques. On a un grand objectif, les JO de 2024, il y a des étapes à passer, des chronos à valider qui vont me permettre de hausser mon niveau jusqu’en 2024. Quand j’ai commencé ma saison en mai, je me suis dit que si j’arrivais jusqu’aux Championnats d’Europe en août, c’était tout bon. Mais j’étais consciente qu’il pouvait se passer 1000 choses qui pouvaient écourter ma saison.
Tu pense que ton record de France peut être amélioré ?
C’est un objectif. Dans notre plan de carrière avec mon coach, les 9.14 de cette année doivent devenir une formalité. C’était une étape à valider. Mais les saisons ne se ressemblent pas toutes, il peut se passer plein de choses. Je suis revenue d’une blessure assez importante l’année dernière et j’ai réussi à reconstruire des bases solides. La saison prochaine, je veux être présente l’hiver et l’été. Donc il va falloir prioriser, pour essayer d’être présente et compétitive sur un ou deux grands Championnats.
Vous avez déjà dressé la liste des priorités pour cet hiver ?
Je veux déjà améliorer mon record sur 3 000 mètres, ce qui me donnera une bonne base pour le 3 000 steeple. Je vais faire une ou deux compétitions en salle, sur 1 500 ou sur 3 000. Puis les Championnats de France sur 3 000 mètres, avant les Championnats d’Europe sur cette distance, début mars, où j’ambitionnerai un podium. Ensuite, j’aborderai l’été de la même manière pour me présenter sur 3 000 steeple aux Mondiaux.
Donc les Mondiaux de cross-country ne rentrent pas dans tes plans.
Non, je ne peux pas tout faire.
Qu’en est-il des Mondiaux en salle (fin mars en Chine, NDLR) ?
On ne sait pas s’ils auront bien lieu. Et de toute façon, cela demanderait un trop gros pic de forme. L’hiver, c’est un tremplin pour la saison estivale. En plus, la saison est un peu décalée. Après la saison hivernale, je couperai, et je prévois de faire ma rentrée en compétition fin juin, et de faire monter mon pic de forme pour être au top fin août pour les Mondiaux.
Tout le programme que tu mets en place a pour objectif final Paris 2024 ?
On pense qu’avec la courbe de progression que j’ai aujourd’hui, je peux ambitionner de courir aux alentours des 9 minutes dans deux ans. Si bien sûr tout se passe bien, que je n’ai pas de grosses blessures qui m’obligeraient à une année blanche par exemple. Quand on a commencé à envisager ça, on se disait que 9 minutes, ça valait une médaille, mais aux Mondiaux, je n’aurais été que cinquième avec 9 minutes. On pense que je peux courir sur ces bases-là dans deux ans. Mais tout dépendra aussi de mes concurrentes. Mais je n’ambitionnerai pas seulement une finale aux JO de Paris, je penserai à une médaille.
Et après Paris, tu penses continuer ou changer de discipline ?
Je pense passer sur la route, parce que je pense que j’ai un bon profil pour le marathon. Dans deux ans, je pense que j’aurai suffisamment exploité ma vitesse sur la piste. Je me laisserai une olympiade pour apprivoiser la distance du marathon, parce qu’on ne peut pas faire ça d’une saison à l’autre (rires). Une coupure de six ou huit mois après les JO avant de me lancer sur la route, cela peut être un projet stimulant.
À la base, c’est pour ça que j’avais repris l’athlétisme. Je faisais des courses de quartier avec les copains, peu importe la distance. Et je pense que l’athlétisme, c’est le seul sport où des professionnels peuvent courir avec des amateurs. Quand je commençais à courir, je regardais les pro, et je voyais mes temps qui se rapprochaient des leurs, c’était super excitant. Et se mêler au public, j’adore ça. C’est une ambiance totalement différente de la piste, où tout le monde connaît les temps de tout le monde.
La course sur route permet d’avoir une approche différente, et de se reconnecter au grand public, pour ne pas rester dans notre bulle élitiste. En 2024, j’aurai 33 ans, ce sera un bon âge pour passer sur la route. Et je pense que c’est important d’avoir travaillé la vitesse sur la piste pour être un bon marathonien. Et moi, j’aime le seuil, partir courir plusieurs heures, ça me plaît. Je pense qu’avec du travail, je peux apprivoiser le marathon.
D’ailleurs, comment as-tu atterri sur 3 000 mètres steeple ?
Sacrée histoire (rires). J’ai repris l’athlétisme quand je suis arrivée en Espagne. Je travaillais, et je me trouvais du temps libre pour courir, je courais un peu sur toute les distances, jusqu’au semi-marathon, mais sans réel entraînement. Comme je m’améliorais, j’ai décidé de reprendre dans un club. Mais je courais vraiment n’importe quelle distance, en fonction des courses disponibles. Du coup, j’ai continué à m’améliorer, et le club a vu mes qualités et a voulu m’entraîner sur piste. Et comme je pouvais rapporter des points dans les compétitions de club, ils m’ont demandé de me spécifier sur 1 500 mètres et 3000 mètres. Et au vu de ma vitesse et de mon endurance, j’étais la plus à même de rapporter des points sur 3 000 steeple. J’ai trouvé ça ludique (rires), et comme je suis aussi une cavalière, j’étais familière avec les obstacles.
Alors j’ai commencé à en faire, mais j’aimais bien le 1 500 mètres aussi. Du coup, j’allais aux Championnats d’Espagne pour m’aligner sur 1 500 mètres. Sauf que là-bas, ce n’est pas comme en France. Les étrangers n’ont pas le droit de passer en finale. Du coup, même quand je gagnais ma série sur 1500, je ne pouvais pas me frotter aux meilleures. J’ai alors demandé à mon entraîneur de me préparer pour une distance où il n’y avait pas de séries, juste la finale. Donc c’était soit le 3 000 steeple, soit le 5 000. Mais j’y suis allée un peu par défaut au départ, parce que je voulais vraiment me confronter avec les meilleures spécialistes nationales. Donc j’ai commencé à en faire comme ça, mais je m’améliorais sur plusieurs distances.
Mon entraîneur m’a alors conseillé d’arrêter de m’éparpiller, parce que je courais tout et n’importe quoi, même les courses à obstacles comme les Gladiator Races. Il m’a dit que je pourrai atteindre l’élite nationale, voire internationale, mais en me centrant sur une seule discipline. Il pensait que j’avais une plus grande marge de progression sur le steeple, et que je pourrai trouver ma place au niveau international. La densité est énorme que ce soit sur 1500 ou sur 5000, où les filles courent en dessous de 15 minutes. Je voulais voir mes limites sur une discipline, et on en a conclu que le 3000 steeple était vraiment ma discipline. Et maintenant, je préfère un 3 000 steeple qu’un 3000 plat.
Tu as obtenu un diplôme d’ingénieur. Tout cela est entre parenthèses pour l’instant ?
Oui, depuis juin 2021. J’avais pris un congé sabbatique jusqu’à septembre 2022. Et en fonction de ma saison, j’allais décider si je continuais, et surtout si j’avais les moyens d’en vivre pour pousser jusqu’à 2024. Pari gagné (rires). Ma formation d’ingénieur m’a donné les bonnes clés pour aller démarcher des entreprises et vendre mon projet, celui d’une ingénieure qui a l’expérience du terrain et qui a décidé de devenir athlète professionnelle.
Les entreprises utilisent mon image en interne pour motiver leurs collaborateurs, j’y anime des conférences, des séminaires. Ça m’a donné un plus d’arriver sur le tard pour créer un environnement stable, parce que gens ont pu adhérer à mon profil. Je remercie ces entreprises qui croient en moi, Kephren, Neo Systems, Vivago, et qui profitent des JO de Paris 2024 pour avoir une athlète qui représente leur société.
La place de l’athlétisme en France est mineure. Tu penses que Paris 2024 peut faire avancer les choses ? Parce que l’athlétisme est censé être le sport roi des Jeux.
Je ne sais pas si ça marchera. C’est culturel, le sport professionnel, ce n’est pas très bien vu. Ce n’est pas censé être à but lucratif, et cela ne favorise pas la croissance de grands champions qui pourraient influencer les générations futures. Il faut changer ce point de vue culturel, où le sportif pratique cela à ses heures perdues, au lieu de considérer cela comme un métier comme un autre. Il faut avoir des têtes d’affiches, des gens qui font rêver, comme Usain Bolt a fait rêver le monde entier, comme Armand Duplantis le fait actuellement.
Est-ce que le fait que les Jeux aient lieu à Paris va créer une émulation pour que les gens s’y intéressent plus ? Je pense que c’est l’objectif, je l’espère en tout cas. Le mouvement est très important, plein de choses se règlent par le mouvement. On est dans une société où on soigne nos maux par des médicaments, alors que le mouvement peut aider les gens en entreprise, dans leur vie personnelle. Si on était habitué à régler les choses par le sport, de se soigner chez des ostéopathes, des kinés, des nutritionnistes… Tout ce que le sport m’a appris, je le garderai toute ma vie, parce que je me rends compte que c’est comme ça qu’on vit sainement. Je souhaite à tout le monde de découvrir ça, parce qu’on vit mieux avec le sport.



Huart
10 novembre 2022 à 22h27
j’arrête de commenter.
il me faut maintenant vos solutions