Arbitrage vidéo : rugby, attention aux dérives !
Dans le cadre de notre dossier « arbitrage vidéo », place au cas du rugby, l’un des sports qui utilisent le plus l’arbitrage vidéo. Pour nous accompagner et nous éclairer, deux spécialistes, Marie Sempéré, journaliste sur Eurosport et Raphaël Poulain, ancien joueur professionnel.
Deux passionnés de rugby avec un avis un peu différent sur les choses, cela résume bien la situation dans laquelle est le rugby par rapport à l’arbitrage vidéo aujourd’hui.
D’une utilisation ciblée à une utilisation pour tout
Son utilisation remonte à plus de 15 ans sur la scène internationale, mais l’outil n’est pas encore utilisé sur toutes les compétitions comme nous l’explique Marié Sempéré : « Elle est utilisée depuis 2001 pour les compétitions internationales puis en 2006 en Top 14. La vidéo n’existe pas encore en Pro D2 sur la phase régulière du championnat, elle est uniquement utilisée sur les phases finales. A priori, elle devrait faire son apparition sur la phase régulière à partir de la saison prochaine (sujet en discussion). Pour les filles, la vidéo n’existe pas sur le TOP 8 que ce soit phase régulière ou phases finales, elle est par contre utilisée sur les matches internationaux qui sont diffusés. »
Si à la base, la vidéo devait seulement être utilisée pour valider ou non un essai, la donne a changé aujourd’hui, comme le rappelle Raphaël Poulain : « Elle devait, à la base, aider l’arbitre à valider un essai ou non. Son rôle a bien évolué depuis car elle permet à l’arbitre de détecter et sanctionner le jeu déloyal. »
Des décisions pas toujours unanimes
La décision finale appartient à l’arbitre de champ et comme l’explique Marie Sempéré, chaque arbitre est différent : « Oui, il y a parfois des décisions prises par l’arbitre de champ après avoir consulté son arbitre vidéo qui sont vivement contestées. Comme dans le jeu courant, c’est toujours l’interprétation de l’arbitre qui le pousse à prendre une décision et tous les arbitres n’ont pas les mêmes sensibilités. »
Pour la journaliste d’Eurosport, même si l’erreur fait partie du jeu et que la vidéo en gomme certaines, l’arbitrage influence encore le résultat de certains matchs : « L’erreur est humaine et il faut savoir accepter les décisions de l’arbitre car cela fait partie du jeu et il a un rôle extrêmement important dans la conduite des matchs, mais parfois certaines décisions peuvent avoir des conséquences lourdes, quand il s’agit par exemple de ne pas accorder un essai qui donnerait le bonus à une équipe : quand on fait les comptes à la fin du championnat, tous les points ont leur importance que ce soit pour la qualification en phases finales ou le maintien. »
Un recours à la vidéo abusif et des matchs hachés
Le risque de la vidéo à la disposition des arbitres est souvent le même : un abus de son utilisation ou du temps de prise de décision comme le rappelle Marie Sempéré : « Maintenant, comme toutes les bonnes choses, il ne faut pas en abuser : certaines décisions prennent de longues minutes à être prises et cela casse le rythme du match, ou bien certains arbitres peu sûrs d’eux font appel 10 fois à la vidéo dans un match et cela peut être frustrant. Revoir la même action des dizaines de fois peut également altérer un jugement et semer le doute selon l’angle qui capte l’action ; alors que sans la vidéo et sur le vif, l’arbitre aurait peut-être fait un choix différent. Il faudrait peut-être limiter son utilisation à un certain nombre de fois par match ou à limiter le temps de la prise de décision de l’arbitre pour éviter ces dérives. »

© Fox Sports
👍 La vidéo est-elle bénéfique au rugby ? L’avis de Marie Sempéré, journaliste sur Eurosport
« Je pense que c’est bénéfique car c’est vraiment un outil qui aide les arbitres à prendre des décisions dans un rugby qui va de plus en plus vite et où il y a beaucoup plus d’enjeux financiers et de pression des clubs qu’avant ; et encore une fois, la moindre décision peut avoir de lourdes conséquences pour un club. A mon sens c’est également un outil primordial concernant la sécurité des joueurs car les images concernant les actions de jeu déloyales sont décortiquées, il y a parfois des décisions sévères sur le terrain avec des cartons rouges distribués, les joueurs sont également sanctionnés par les commissions de discipline pour des gestes dangereux.
Le fait d’être plus exposé qu’avant doit inciter les joueurs à ne plus commettre d’actions dangereuses qui peuvent être synonymes de blessures graves comme c’était le cas à l’époque où la vidéo n’existait pas. On peut donc considérer que c’est aussi un outil de prévention. »
👎 La vidéo est-elle bénéfique au rugby ? L’avis de Raphaël Poulain, ancien joueur professionnel.
« Sur le papier c’est une bonne chose… Sur le papier. Aujourd’hui, tout le monde peut donner son avis et influencer l’arbitre via la vidéo : le public se met à gueuler dès qu’il voit un « mauvais » geste sur le terrain. Il crie encore plus lorsqu’il revoit l’action sur les écrans du stade (surtout quand c’est un joueur de l’équipe adverse qui est concerné, comme par hasard, et jamais quand c’est l’un des siens). Cela peut influencer l’arbitre. Les joueurs qui voient les actions à l’écran sont de plus en plus « agressifs » avec l’arbitre, oubliant son rôle d’autorité. C’est l’une des dérives qu’a amené l’instauration de la vidéo : le non respect de l’arbitre. Il y a aussi les coachs qui parfois pètent un câble en revoyant les images. Il faut dire qu’ils travaillent toute la semaine pour régler le moindre détail et en voyant parfois des décisions d’arbitrage à l’écran ça peut rendre fou.
L’erreur, humaine, n’a plus sa place avec la vidéo. Les présidents de club qui investissent énormément d’argent dans ce sport et qui ne comprennent pas eux aussi les décisions des arbitres, se posent parfois en victime. L’arbitre a perdu de sa crédibilité avec la vidéo selon moi. Le problème c’est qu’aujourd’hui la vidéo déshumanise le sport où chacun apporte son point de vue, ce qui fait perdre à ce rugby son côté indécis et donc sa beauté. On se retrouve aussi avec des matchs de deux heures ou l’arbitre est devenu l’acteur principal, et non plus l’un des acteurs, ce qui peut mettre énormément de pression à chaque match (rappelons que l’arbitre en France n’est pas « professionnel », ce qui est une aberration au vue de ce qu’on lui demande chaque week-end).
Aujourd’hui, les moindres faits et gestes des joueurs sont analysés. On voit même certains joueurs se jeter par terre à cause d’une légère nuquette ! Relève-toi pépère t’es pas dans un film à Hollywood et, en plus, tu passes pour un con ! Que l’arbitre continue à être respecté par tout le monde, et qu’on arrête ces matchs à rallonge, j’ai l’impression de regarder « autant en emporte le vent » chaque week-end (beau film mais qui dure plus de 4h). »
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Oui 81%, 331 voix331 voix 81%331 voix - 81% des votes
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