Baptiste Thiery : « Je me suis vite remotivé après les JO »
ATHLÉTISME – Entretien avec le perchiste et décathlonien Baptiste Thiery, qui a battu son record à la perche, avec un bond à 5.80 m. Il revient sur son début de saison, mais aussi sur son année 2024, marquée par une finale aux championnats d’Europe, mais aussi une non-qualification aux JO. De son choix de se consacrer davantage à la perche, malgré de belles dispositions également, sur les épreuves combinées. Baptiste Thiery évoque aussi la suite de sa carrière et se confie sur sa discipline, si particulière dans l’athlétisme.
Baptiste Thiery : « Ce saut à 5.80 m est une étape très importante »
On t’a quitté un peu frustré à Rouen. J’imagine qu’il devait y avoir plus de satisfaction après Caen ?
Baptiste Thiery : Oui effectivement. À Rouen, j’étais encore sur des réglages techniques qui me donnaient la perspective d’aller plus haut. Cela faisait quelque temps qu’à l’entraînement, je faisais de bonnes choses. 5.75 m, c’était une marche, mais à Caen, j’avais une barre en tête. À vrai dire, c’était plutôt 5.85 m. Mais ce saut ce 5.80 m est une étape très importante. J’ai en tête le reportage sur Armand Duplantis, dans lequel il parle du fait que 5.80 m était une barre importante pour rentrer dans un cercle un peu plus fermé de perchistes. C’est chose faite et je suis très satisfait, bien que je reste frustré de ne pas avoir pu concrétiser ensuite, sur la barre à 5.85 m.
C’est vrai que 5.85 m, c’est double minima. Mondiaux en salle et mondiaux de Tokyo.
L’hiver est assez relevé, les minima sont à 5.85 m. Surtout, sur le plan des bilans mondiaux, il faudra sauter à plus de 5.80 m pour se qualifier. Quand je revois mon saut à 5.80 m, je me dis que si je fais la même chose à 5.85 m, cela aurait pu le faire. J’ai laissé filer et je dirai que je n’ai pas été assez pro. Mais c’est quand même une belle soirée.
ENFIN ! 🔥
🫡 Record personnel pour Baptiste Thiery qui s’élève à 5,80 m au Perch’Xtrem de Caen ✈️
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Baptiste Thiery : « Une douleur à l’épaule qui m’a gênée à Val-de-Reuil »
Tu as enchaîné avec Val-de-Reuil 48 heures après. On est dans la configuration d’un grand championnat. C’est important d’avoir cette simulation de ce que tu peux retrouver plus tard ?
C’est important sans vraiment l’être. Ma programmation a été faite comme telle, car je n’étais pas encore sûr de pouvoir participer au Perche Élite Tour de Rouen. J’avais prévu d’enchaîner deux compétitions, pour rattraper le coup. Ayant fait Rouen et Caen, je me suis retrouvé dans une situation dans laquelle je devais récupérer, tout en ayant cette dernière compétition. Cela m’a mis dans le thème des grands championnats. Mais cela n’a pas super bien marché pour moi, car j’avais une douleur à l’épaule ce dimanche. Ceci dit, à chaque fois que j’ai pu aller en finale, j’ai toujours pu gérer cet enchaînement qualif-finale. Je ne me suis pas mis la pression de cet enchaînement, tout en sachant que c’est bien de savoir qu’on peut potentiellement enchaîner.
À Val-de-Reuil, on ne voit aucun de tes sauts, c’est intéressant de savoir que tu n’étais pas à 100 % là-bas.
Ce n’est pas un secret, mais à Caen, sur mon saut à 5.80 m, pour me rééquilibrer dans les airs, je me retrouve avec les deux mains en arrière. Je me fais un peu mal à l’épaule. Rien de très grave, ce n’est qu’une inflammation. C’était un peu juste pour sauter à Val-de-Reuil. Le pire, c’est que j’y fais un très bon échauffement, le meilleur de ma saison, ce qui est paradoxal. Mais au moment de la compétition, je suis un peu gêné et un peu cramé. Je ne me prends pas trop la tête sur cette contre-performance, mais il y a des choses à retenir.
Baptiste Thiery : « Le décathlon, c’est comme faire un foot entre amis »
On repart un peu en arrière. En 2022, tu participes aux championnats d’Europe sur Decathlon et tu franchis les 8000 points. Depuis tu n’en as fait qu’un seul. C’est définitivement derrière toi ?
Ce n’est pas définitivement derrière moi, mais disons que je n’ai pas les mêmes prétentions sur le décathlon. Depuis que j’en fais en cadet première année, je partais sur un déca par an, pour me faire plaisir et toucher à tout. C’est aussi ce qui me caractérise. Je ne mets pas la pression de forcément performer dessus. Cela a marché en 2022, car j’avais envie de poursuivre un peu le truc et que j’étais dans une zone un peu morte à la perche. Disons que dans la perspective du haut niveau, je m’amuse beaucoup plus à la perche. Le décathlon me permet de dédramatiser l’athlétisme quand cela devient compliqué. C’est comme si on allait faire un foot entre amis.
C’était quand même un sacré pari, car tu étais devenu international A sur les épreuves combinées et sans être le perchiste que tu es aujourd’hui.
Oui, mais c’est un pari sans l’être. Je me gardais le choix de faire un décathlon. J’ai des aptitudes qui font que si je me remets à bosser deux ou trois mois sur le décathlon, sans prétention, je peux refaire un résultat. Mais un résultat pour rentrer sur les grands championnats. Pas mieux, je pense. Alors que je sens que j’ai quelque chose sous le pied à la perche. Et quelque chose qui n’est pas encore totalement exploité. Ma technique est encore très perfectible et j’ai des déclics à l’entraînement. Cela me donne des perspectives.
Baptiste Thiery : « Quand j’ai commencé l’athlétisme, mon rêve était de porter le maillot de l’équipe de France
Et si tu avais des doutes, ils ont rapidement été balayés en 2023, puisque tu te qualifies pour les mondiaux 2023.
C’est cela et je le vois aussi comme une petite revanche personnelle, car la Fédération a essayé de m’orienter sur le décathlon, parce qu’il n’y avait pas beaucoup de place à la perche. On avait décidé pour moi que ce serait le déca, sauf que j’en avais décidé autrement. Me retrouver à Budapest, c’était un message fort. Encore une fois, ce n’est pas suffisant, dans le sens où, désormais, l’objectif n’est plus de se qualifier en grand championnat, mais d’aller chercher une médaille.
C’est ce que tu disais à Rouen
Quand j’ai commencé l’athlétisme, mon rêve était de porter le maillot de l’équipe de France. C’est ce qui me faisait triper, mettre la combi de la France, voilà (rires). Sauf qu’au bout d’un moment, on se rend compte que ce n’est pas fini et qu’on veut toujours plus. Je me rends compte que des choses sont carrément possibles. Et qu’il ne faut pas louper les occasions, sinon c’est trop tard.
Baptiste Thiery : « Je me suis vite remotivé après les JO »
En 2024, tu fais une saison paradoxale. Tu es performant à Rome, mais tu ne vas pas aux JO. Tu l’as vécu comme une blessure ?
Cela a été très dur pour moi. J’ai eu un hiver très compliqué. Je fais 5.75 mètres d’entrée de jeu avant une descente aux enfers. Avec la maladie, des blessures. Je suis bien revenu l’été, notamment aux championnats d’Europe. Je fais une bonne compétition, je me remets sur pied. Malheureusement, j’ai donné tout ce que j’avais et arrivé aux France, au moment décisif pour se qualifier aux JO, je me fais avoir sur la stratégie « Trials » que la FFA a mis en place. Ma régularité n’a pas été récompensée et il fallait être en forme le jour J.
Sur ça, j’ai des regrets. Je suis vite rentré en Martinique pour me ressourcer. Ceci dit, la remontée a été très rapide, en me remotivant rapidement. Je me suis rendu compte que les résultats de la perche aux JO n’avaient pas été les meilleurs. Je me suis vite resitué dans le paysage de la perche et à me dire que 2024 n’était pas la fin de l’athlétisme pour moi. Qu’il y avait quelque chose derrière et que cela commençait dès maintenant à l’entraînement. Cela a été compliqué de reprendre, mais mentalement, j’étais prêt. Et je montre que je suis prêt.
On sait que la perche est de plus en plus concurrentielle en France. Pour toi, c’est plus dur de se qualifier en grand championnat que d’y briller ?
Clairement, le plus dur est de s’y qualifier. On donne parfois toute notre énergie pour s’y qualifier, même quand on est un athlète installé au niveau mondial. Il y a cette crainte des France. Qui ne peuvent pas être une préparation pour un grand championnat. On y laisse des plumes et il peut y avoir un relâchement au moment d’aborder un championnat international. Maintenant, comment faire, quand 5-6 athlètes peuvent se qualifier ? Il faut bien trancher et le plus facile, c’est de le faire aux France. C’est l’éternel débat.
Baptiste Thiery : « Un paramètre d’apréhension à prendre en compte à la perche »
C’est vrai qu’on demande aux athlètes de briller à Rome, à Angers puis à Paris
C’est ça et inconsciemment, je m’en suis voulu d’avoir tant donné à Rome. Mais quand on porte le maillot de l’équipe de France, on ne peut pas se retenir. Quand je vois Anthony Ammirati dans la sélection olympique, quelqu’un que j’apprécie beaucoup. Mais qui a pu se préparer pour la vraie échéance qui était les championnats de France. C’est paradoxal de se dire ça d’un championnat de France, par rapport à des championnats d’Europe. J’en aurais appris beaucoup, vis-à-vis de cela.
Quoi qu’en disent certaines personnes, l’athlétisme français progresse et ce genre de situations va se répéter.
Bien sûr.
Par le décathlon, tu as touché à énormément de disciplines. Pour toi, est-ce que la perche est la plus mentale de toutes ?
Ouais incontestablement. Il y a un paramètre d’appréhension du risque qui entre en jeu. On connait le syndrome du perchiste qui n’arrive pas à piquer. Cela m’est déjà arrivé même si aujourd’hui, je ne ressens plus cela. Mais j’ai des collègues qui peuvent le ressentir et on est vite rappelé à la réalité. Mine de rien, c’est considéré comme un sport à risques. On met notre santé en jeu à chaque saut et on s’envoie en l’air sur un engin qui plie, qui a des courbes bizarres dans les airs et qui se déplace.
Forcément, il y a une part de risque qui est plus importante que sur d’autres épreuves. Tout en étant sujet à tous les risques liés à l’athlétisme, avec les blessures. Quand je m’entraîne sur le décathlon, c’est aussi là où je prends beaucoup de plaisir, avec quasi toute la totalité des épreuves, sauf les haies et la hauteur, où j’y vais sans me prendre la tête. C’est vraiment un jeu. Quand je vais à la perche, cela reste un jeu, mais un jeu dans lequel il faut garder la tête froide.
Baptiste Thiery : « Je suis passé par la prépa mentale pour surmonter mes problèmes de piqué »
Tu es passé par la difficulté à piquer. Comment as-tu surmonté ce blocage ?
Tout simplement avec de la préparation mentale. Pour moi, ce genre de problèmes, c’est comme si on se pétait un ischio. C’est une prise en charge à avoir. Quand cela m’est arrivé, j’étais assez jeune et c’était tabou de voir une préparatrice mentale ou une psychologue. J’avais du mal à y aller. J’ai galéré un an avec la perche et en allant la voir, en deux semaines, c’était réglé. À vrai dire, je m’en suis voulu. Maintenant, au moindre début de problème, je vais la voir, je ne me referai pas avoir et je ne laisserai pas un blocage se réinstaller.
Tu es passé par la visualisation ?
Oui, mais aussi un truc dont on sous-estime beaucoup l’impact, notamment pour les problèmes de piqué et du sport. Je le dis, car j’aime transmettre, mais à l’époque, j’ai perdu mon grand-père et cela avait été très dur pour moi, car c’était quelqu’un de très important pour moi. Je me suis rendu compte que les deux choses étaient liées. Un problème extérieur auquel on ne pense pas forcément peut agir, tant sur le piqué à la perche que des soucis sur la performance globale pour un sportif. Cela peut brider, que quelque chose ne se débloque pas, comme un petit frein.
Baptiste Thiery : « Je ne suis pas casse-cou »
Te considères-tu comme quelqu’un de casse-cou ?
Non. En tout cas, pas parmi le monde de la perche dans lequel il y a plus casse-cou que moi. En revanche, je ne me considère pas comme quelqu’un de trop frileux. Je reste réfléchi au vu de ma pratique de haut-niveau. Un Ethan Cormont ou un Renaud Lavillenie vont être plus casse-cou.
Pour toi, un bon perchiste, qu’est-ce que c’est ?
C’est quelqu’un qui arrive à sauter à la perche régulièrement, qui ne se blesse ni physiquement ni mentalement. C’est quelqu’un qui va réussir à arriver assez vite et avec des perches qui vont lui permettre de se propulser le plus haut possible. Il faut être technique, avoir des repères dans les airs. On peut varier sur les paramètres. Je sais que j’ai de bonnes qualités de course et c’est comme cela que je m’en sors. Techniquement, c’est moins bon. Je connais des perchistes qui sont excellents techniquement et qui ont des qualités physiques un peu moindres. C’est un juste milieu qui demande de bien se connaitre, pour trouver la bonne recette.
Baptiste Thiery : « Le Perche Elite Tour est un vrai apprentissage »
Qu’est-ce qui va être le plus dur ? La régularité à 5.80 ou 5-85 m ou franchir la grosse barre ?
On m’a toujours appris que quand on est régulier à une barre, on vaut 10 centimètres de plus. L’idée est d’abord de refaire 5.80 m, ce qui est important pour moi. Après, si au prochain concours, je fais 5.85 m, je ne dis pas non. Mais il faut être régulier. Avec 5.80 m, tu passes presque à coup sur en finale. Des barres importantes. Il faut en être régulier. Puis, pour aller chercher des médailles, il faudra se sublimer, pour aller chercher des barres plus importantes.
Tu as pu faire tes performances lors des Perche Elite Tour, peux-tu me parler de cette ambiance particulière ?
J’en parlais avec des collègues d’entraînement. On a la chance d’avoir ce circuit, on rend jaloux certaines disciplines de l’athlétisme. On a trois grosses étapes avec une ambiance de malade. Je pense à Rouen, Caen et Clermont. J’ai connu très tard les Perche Elite Tour, car je viens de Martinique. J’ai connu cela qu’à très haut niveau. Mais pour ceux qui ont la chance de le connaitre en étant jeune, cela commence dès qu’on a 9-10 ans, avec des concours à 10h du matin. Pour moi, c’est une mine d’or d’apprentissage. On fait sa compétition et à 20 heures, il y a les experts de la perche qui vont sauter.
Pour un jeune, cela met les étoiles dans les yeux de voir des légendes comme Duplantis, Nilsen qui sautent. Cela sert d’exemple. C’est comme à l’école, avec ce qu’il faut faire et reproduire pour la suite. Et c’est enrichissant. C’est aussi une réunion tous les week-ends de la perche, avec les meilleurs entraîneurs de France qui se réunissent, qui débattent. Cela contribue à enrichir une discipline qui ne demande que cela.
Mine de rien, cela prépare, au niveau ambiance, à un grand championnat
C’est sûr. Sur un concours comme Rouen ou Caen, on ne s’entend pas parler sur la piste. Ce sont des choses qu’il faut prendre en compte. Pour l’avoir vécu, quand on arrive en grand championnat, cela peut effrayer de ne pas s’entendre respirer dans un stade de 60000 personnes. Ce sont de bonnes évaluations de passer par ce genre d’étape.


