Bruno Vandestick : « Je vois cette année des victoires se jouer dans le dernier tour »
WEC – 24H DU MANS : Alors que l’épreuve phare du championnat du monde d’endurance se dispute ce week-end et verra le retour du public en Sarthe (50 000 spectateurs sont attendus), Bruno Vandestick, speaker de l’épreuve mancelle depuis 1993, nous a fait l’amitié de répondre à nos questions. Entretien avec celui dont la voix mythique ne laisse personne indifférent.
Bruno, tout d’abord en tant que speaker officiel de la course et grand passionné, quel est le sentiment qui prédomine tous les ans à l’approche des 24h du Mans ?
C’est un sentiment très particulier, c’est un sentiment fort. La perspective de cet évènement donne des ailes. C’est une admiration pour cet héritage qu’elle nous laisse (la course). C’est quand même le sentiment de tout voir et d’intervenir dans le cadre d’un évènement de portée historique, qui depuis 1923 a vu de grands constructeurs, de très grands pilotes venir tenter de gagner cette course. Beaucoup y sont parvenus, d’autres pas. C’est ce qui fait sa grande histoire. Aujourd’hui, à l’heure de la remise en question des énergies fossiles, d’une interdiction de la vente de véhicules à moteur thermique à partir de 2035, la formule 24h sera la plus appropriée pour faire une démonstration aux yeux du grand public, des bienfaits des choix techniques que les constructeurs ont commencé à décider et décideront pour continuer de véhiculer notre quotidien à très court terme.
Pour les uns, ce sera de l’électricité à 100%, pour d’autres l’hydrogène va prendre une place très importante. La question est d’avoir plus de conscience des priorités urgentes de notre société actuelle, à propos du dérèglement climatique, et de se dire qu’on ne peut pas rester les bras croisés, sinon c’est être condamné à disparaître.
Vous êtes la « voix du Mans » depuis 28 ans. Est-ce que l’approche de la course a changé depuis vos débuts ?
Non. Il y a des choses qui changent, d’autres pas. Ce qui ne change pas, c’est la présence d’un public qui joue un rôle essentiel. Les concurrents qui vont aux 24h du Mans, les sponsors qui donnent les budgets, ils le font pour convaincre du grand public. La finalité du message, elle est pour les personnes qui sont ou dans les gradins, ou devant télévision. Nous, on s’occupe des spectateurs, ceux qui se sont déplacés. Et à ces personnes-là, il faut surtout donner les clés pour bien comprendre la course. Et ça passe par un commentaire, une information continue. Il faut faire en sorte qu’ils s’approprient la course sans les assommer. Qu’ils comprennent pourquoi une voiture qui ne passe plus, pourquoi elle disparaît de leur champ de vision. Sur un tour de 3’30 au Mans, vous pouvez suivre une voiture 10 secondes, jamais plus de 20 secondes.
Cela veut dire que sur un tour, vous ne voyez pas la voiture pendant 3’15 ou 3’20. Il faut que la course que vous êtes venus voir vous parle. Des gens qui rentrent dans une enceinte sportive mais qui ne connaissent pas les tenants et les aboutissants sont perdus au bout d’un quart d’heure. Le public, il faut lui parler, il faut le passionner, l’associer à la course. Si on en a marre de venir pour informer le public et le faire vivre, il ne faut pas devenir speaker.
Maintenant, il y a beaucoup de moyens de communication qui ont augmenté. Il y a plus d’écrans géants, il y a aussi l’application qui permet d’avoir le classement dans sa poche. En 1993, vous aviez des hauts parleurs et quelques écrans géants. En 2021, vous avez toujours des hauts parleurs mais beaucoup plus d’écrans géants. Ce qui ne change pas, c’est la voix pour dire ce qui se passe.
Durant les trois premières manches du WEC, nous avons pu apercevoir les nouvelles Hypercars (qui remplacent les prototypes LMP1 dans la catégorie reine). Quel est votre ressenti sur leurs performances et leur fiabilité jusqu’à présent ?
Je suis complètement enthousiaste par cette catégorie. On met l’accent sur l’hybridation, même si pour l’instant il n’y a que Toyota qui est hybride puisque c’est un constructeur qui a développé une ingénierie hybride applicable à ses voitures de série, ce que n’a pas Alpine et Glickenhaus. Peugeot va l’avoir (en 2022). C’est une voiture qui permet à un constructeur de donner un sens à sa participation, c’est-à-dire faire une démonstration des qualités de son système d’hybridation. Le LMP1 le permettait avant, la catégorie Hypercar le permet toujours aujourd’hui avec un autre aspect : la voiture est drastiquement beaucoup moins chère que la LMP1 sans que ce soit au détriment de la qualité du spectacle. Qu’une voiture mette 15 secondes de plus au tour, ça ne change rien.
Toute première photo de classe avec la nouvelle catégorie Hypercar 📸#WEC #LeMans24 pic.twitter.com/v2bznLDr5N
— 24 Heures du Mans (@24heuresdumans) August 17, 2021
Dans quelques mois, Peugeot fera son grand retour dans le championnat du monde d’endurance. Et en 2023, pour le centenaire des 24h, des grands constructeurs tels que Audi, Porsche et Ferrari seront présents. De quoi redonner une pleine attractivité au WEC et aux 24h du Mans, décriés ces dernières années par le peu de concurrence face à Toyota (seul constructeur au Mans en LMP1 depuis 2018) ?
La course est faite de cycles. Finalement, quand vous regardez la Formule 1, heureusement que Max Verstappen est là. Parce que jusque-là, Mercedes n’avait pas de concurrence. Heureusement Alpine gagne un grand prix car il faut le rappeler, on ne peut toujours pas rouler en Red Bull, et Ferrari a des résultats en dents de scie jusque-là. Par conséquent, je ne vois pas où était la super attractivité de la F1 avant que Verstappen gagne. L’avantage que le Mans a, c’est qu’il y a quatre courses dans la course (Hypercar ; LMP2 ; GTE Pro ; GTE Am). Le bras de fer Porsche-Ferrari en GTE Pro n’est pas anecdotique, et on a vu des arrivées très serrées en GTE Am. Je vois cette année des victoires se jouer dans le dernier tour. Il faut toujours remercier ceux qui sont là. Toyota joue le jeu, Alpine même si ce n’est pas une Hypercar 100% nouvelle a quand même donné du fil à retorde aux Toyota à Monza. C’est parfois un principe que les gens ont de décrier.
Que doit-on attendre de cette édition ? Alpine peut-il jouer les trouble-fêtes comme Rebellion l’avait fait en 2020 ?
Oui, même s’il n’y a qu’une voiture au lieu de deux (par rapport à Toyota et Glickenhaus). En vitesse pure, je ne suis pas sûr qu’elle puisse toujours dépasser dans les Hunaudières, entre Mulsanne et Indianapolis, la Toyota. Une chose est sûre, c’est que c’est une voiture très aboutie, en plus comme la voiture est moins puissante que l’année dernière, ça la rend encore plus fiable. Sincèrement, ça va réduire le droit à l’erreur de Toyota. On sait qu’au moindre faux pas, Alpine sera là et ne fera pas de cadeau. Glickenhaus, c’est la grosse inconnue mais quelques coups d’éclats – passage en tête au gré des ravitaillements le samedi, c’est toujours quelque chose qui est possible.
Quel est votre favori pour la victoire ?
Toyota peut légitimement viser la victoire. Mais l’équipe a toujours raison d’être extrêmement modeste et humble dans son approche. L’humilité est sa première qualité car rien n’est jamais gagné d’avance. Par contre, Toyota est indéniablement le constructeur à qui il faut dire merci. Pour tout, pour cette présence, parce que c’est un constructeur généraliste qui a montré l’exemple. Si aujourd’hui, il y a un constructeur qui est le symbole de l’hybridation par excellence, c’est Toyota qui a été le premier à avoir une gamme hybride et réelle aux yeux du grand public. Sa présence sportive a été en quelque sorte la démonstration de la capacité de faire des voitures hybrides performantes. Pour tout ça, pour cette fidélité aux 24h du Mans et à l’endurance depuis 2012 et quantités de déconvenues (notamment en 2016 et l’abandon de la #5 dans le dernier tour), si Toyota gagne, cette marque ne l’a pas volé.
En 2017, il y a eu une hécatombe en LMP1. Pensez-vous qu’une LMP2 peut s’inviter sur le podium cette année (et plus) ?
Je ne crois pas en une hécatombe Hypercar. Mais je crois en une possibilité de voir une LMP2 dans le top 3 scratch. Une hécatombe pas forcément, des faits de course qui pourraient faire qu’une LMP2 soit dans le tiercé de tête, oui.


