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Carnet noir – Bernard Tapie est mort

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Carnet noir - Bernard Tapie est mort
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Il a été le dirigeant sportif novateur qui a fait entrer le sport en France, et le football en particulier, dans une nouvelle ère. Bernard Tapie est mort aujourd’hui, il avait 78 ans.

Le génie du temps

Bernard Tapie avait le génie du temps, de le sentir et de s’y fondre. Entrepreneur et dirigeant d’entreprises dans une France prise dans les mutations des années 1980, il a imposé son ton et sa patte. Sauveur d’entreprises en danger, président de club de football, ministre, parlementaire, détenu de droit commun, acteur et grande gueule, Bernard Tapie aura tout fait et tout été. Il a surtout été celui qui a senti l’importance que le sport prendrait en France. Il a participé à faire du football hexagonal ce qu’il est aujourd’hui.

Au milieu des années 1980, le sport qui gagne en France, c’est le vélo. Hinault, Fignon, Madiot, Bernard, Mottet, Claveyrolat, Marie… Le réservoir semble inépuisable des coureurs capables de gagner des Grands Tours ou des Monuments. Bernard Tapie n’entend que ça : gagner. Il en a fait sa marque de fabrique depuis qu’il s’est imposé dans le milieu des affaires.

Depuis les années 1970, il fait parler de lui et son style est déjà controversé. Une première société d’assistance aux personnes victimes de crise cardiaque doit interrompre son activité rapidement après sa création. Plus tard, il se spécialise dans la reprise d’entreprises en difficulté. Son premier gros coup s’appelle Manufrance. La marque ligérienne qui barrait le maillot stéphanois dépose le bilan. Bernard Tapie acquiert le droit d’utiliser la marque en 1980. Quelques semaines plus tard, il met la main sur La Vie Claire, bientôt Terraillon, Look, Wonder, Donnay et Testut.

Les arguments de Bernard Tapie

En 1983, l’occasion inespérée se présente. Cyrille Guimard et l’équipe Renault-Gitane ne croient plus en Bernard Hinault. Au vieux Blaireau convalescent, le Druide préfère Fignon et LeMond. Qu’à cela ne tienne, Hinault s’en va. Il cède aux avances financières de Bernard Tapie qui a les arguments pour cela. Le plus décisif : l’équipe sera construite pour lui, par lui et autour de lui. Le Breton ne s’attendait pas à d’autres égards. Autour de lui, Kim Andersen, Jean-François Bernard et Maurice Le Guilloux pour ne citer qu’eux. Pour les encadrer, un autre choix d’Hinault : Paul Köchli.

Question gros sous, Bernard Tapie ne s’embarrasse pas et fait sponsoriser l’équipe par trois entreprises qu’il contrôle. Terraillon, Wonder et Look sur le maillot. L’équipe, elle, portera – non sans humour – le nom d’une chaîne de boutiques : La Vie Claire.

Le style Tapie

La première année, l’équipe de Guimard dame le pion à La Vie Claire et ses moyens astronomiques. L’année suivante, Bernard Tapie offre un pont d’or à LeMond qui rejoint Bernard Hinault. L’objectif semble clair : un troisième Giro et un cinquième Tour de France. L’Américain rongera tout de même son frein et c’est peu dire qu’il ne vivra pas bien la consigne qui lui est donnée de ne pas attaquer le Français. Bernard Tapie peaufine le style qui fera son succès dans le football. Un regard et un mot pour tout et tout le monde. Une conception personnelle de l’ouvrage qu’il n’est pas question de remettre en cause. Des sorties médiatiques qui agissent comme des paratonnerres.

Entre 1983 et 1991, l’équipe construite pour gagner des Grands Tours en remportera trois. Deux pour Hinault (Giro et Tour de France 1985) et un pour LeMond (Tour de France 1986). Quand les all-stars quitteront l’équipe, La Vie Claire devenue Toshiba misera sur la jeunesse et lancera, par exemple, la carrière professionnelle de Laurent Jalabert. L’équipe est dissoute en 1991 sur une dernière victoire : Röminger remporte Paris-Nice.

Gaston Defferre et Bernard Tapie sont dans un bateau

De toute façon, Bernard Tapie a la tête ailleurs. Depuis 1986, il est à la tête de l’Olympique de Marseille. Il a fallu toute la force de conviction, la séduction et l’entregent d’Edmonde Charles-Roux. L’épouse du Maire de Marseille est bien plus que ça. Résistante, Prix-Goncourt et femme libre, elle n’est pas du genre à s’en laisser conter. C’est elle qui convainc Gaston Defferre que Bernard Tapie est le candidat idéal pour reprendre un club à l’agonie sportive et financière. C’est elle aussi qui convainc Tapie qu’il est l’homme de la situation. Il rachète le club pour 1 Franc symbolique aux portes de la deuxième Division.

Le nouveau Président olympien commence fort et recrute Förster, Giresse et Papin. Pour structurer l’équipe, il débauche Michel Hidalgo de la DTN. Bernard Tapie n’a le temps de personne et l’argent de peu de monde. Il investit beaucoup et a l’exigence de résultats rapides. Trois ans après son arrivée à Marseille, le club bleu et blanc réalise le dernier doublé Coupe-Championnat de son histoire.

Dream Team

Le club a changé de dimension sous l’impulsion du duo Hidalgo-Tapie. Abedi Pelé et Klaus Allofs en 1987, Huard, Di Meco et Sauzée en 1988 puis Cantona et Vercruysse, l’OM prend des airs de Dream-Team. Briller en France c’est bien, mais ça ne suffit pas à Bernard Tapie. Il veut l’Europe.

En 1990, l’OM se fait éliminer en demi-finale de Coupe des Clubs Champions contre le Benfica Lisbonne. Tout le monde se souvient de la main de Vata. Le Président de l’OM ne met pas longtemps à dire qu’il a compris comment gagner la C1. L’année suivante, il engage Franz Beckenbauer. Le calcul de Tapie est simple : les arbitres y réfléchiront à deux fois avant de faire du tort à l’équipe du Kaiser. Problème : l’Allemand est coriace. Il ne laisse pas le Président faire les compositions. On aura tout vu !

Place au plus conciliant, Raymond Goethals. Une première fois, il emmène l’équipe en finale. L’enjeu paralyse l’équipe et à Bari, l’Etoile Rouge s’impose. Sur la pelouse, il y a certainement le meilleur onze marseillais de l’histoire. L’OM attendra 1993, Munich et le Milan AC pour empocher la première Ligue des Champions. Paradoxalement, l’équipe était la plus faible des 5 années passées.

Bernard Tapie à l’ombre

Quand Bernard Tapie dit qu’il a compris comment gagner la C1, il ne parle pas que de mettre Beckenbauer sur le banc. Habité par la finale de Bari, il a une obsession : que les Olympiens arrivent en pleine possession de leurs moyens à Munich. Une semaine avant la finale, l’OM doit jouer un match de D1 à Valenciennes. On demande à Jean-Jacques Eydelie de prendre attache avec Jacques Glassman. Les deux hommes ont joué ensemble à Tours et Eydelie doit convaincre Glassman et deux autres de ses coéquipiers de lever le pied. Contre une somme rondelette et pour éviter les blessures imbéciles.

Glassman cafte, Valenciennes en informe la Ligue qui porte plainte contre X. Au terme d’une affaire qui a bousculé le football français et failli le flinguer, Bernard Tapie est condamné en 1996. Corruption et subornation de témoins : 2 ans de prison et 8 mois fermes. L’Olympique de Marseille doit se déclarer en faillite et connait le purgatoire de la D2. La présidence Tapie se clôt en eau de boudin sur un palmarès pourtant presque imbattable : 4 championnats, 1 Coupe de France et 1 C1.

 

La combine à Nanard

Dans les cœurs marseillais, le temps ne fait rien à l’affaire. Bernard Tapie conserve un crédit quasi illimité auprès des supporters. Il faut dire que le style fort en gueule de Nanard a tôt fait de charmer les Olympiens. Dès son arrivée et fort des résultats retrouvés des Bleu & Blanc, Tapie a imposé à Marseille son personnage – sévèrement burné -. Dans les Bouches-du-Rhône, il n’hésite pas à user de son crédit pour se faire élire député en 1989. Plus tard, il sera député européen et conseiller général. Il fera de la lutte contre le Front National son cheval de bataille.

D’abord tenté par une aventure à droite, c’est François Mitterrand qui parviendra à le charmer. Fasciné par la force tranquille du vieux président, Bernard Tapie s’inscrit dans la majorité présidentielle et choisit les Radicaux de Gauche. François Mitterrand aussi sera fasciné par cet homme pas beaucoup éloigné de lui. Deux fois, il lui confiera le portefeuille de la Ville dans les gouvernements Bérégovoy. Ses ennuis judiciaires auront raison de sa carrière politique. Son immunité parlementaire est levée rapidement par des collègues qui goûtent peu son style atypique.

C’est pas les affaires qui quittent Bernard Tapie…

La figure de Bernard Tapie n’a pas cessé d’infuser le monde médiatique, politique et même culturel depuis. Sa peine de prison purgée, il fait l’acteur pour Lelouch, le chanteur pour Doc Gynéco, donneur d’avis et d’accessits sur les plateaux télé. L’OM ne traverse pas une crise, une Coupe d’Europe ou un titre sans que Bernard Tapie ne soit consulté, invoqué ou convoqué. En 2000, il remet le couvert avec le club phocéen, mais l’expérience a tôt fait de capoter, et Bernard Tapie quitte Marseille en 2002 après une saison terminée à la 9e place.

Convaincu qu’on l’a floué lors de la vente d’Adidas, Bernard Tapie repart en croisade. Cette fois-ci, c’est le Crédit Lyonnais qui est l’objet de son courroux. Il l’accuse de s’être sucré sur son dos et d’avoir ainsi trahi ses obligations de vendeur. Au terme d’une procédure complexe, l’État et Tapie conviennent d’un arbitrage qui accorde à Tapie 403 millions d’euros de réparations. Une somme coquette qui lui permet de revenir dans le monde des affaires en devenant le patron du journal régional La Provence. Un pactole qui devient immédiatement l’objet de contestations et de poursuites.

Depuis 2017,  Bernard Tapie se battait contre le cancer. Celui de l’estomac et de l’œsophage puis du poumon. Soutenu par sa famille et tout le peuple marseillais, il s’est éteint à 78 ans. 


Journaliste/rédacteur depuis mai 2018 - Dans mon sang coule à la fois le feu des penne à l'arrabiata et la glace du Grand Colombier. Amoureux des belles lettres et des Talking Heads, je supporte un club olympique. Intéressé par les relations qu'entretient le sport avec la société, je m'intéresse autant à Marc Cécillon qu'à Pep Guardiola, à Tonya Harding qu'à Philipp Roth. Enfant des 90's, on ne me fera pas croire qu'il y a eu plus beau à voir depuis Zinédine Zidane, Marco Pantani et Pete Sampras. La béchamel est une invention du diable, la Super Ligue aussi.

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