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Athlétisme

Charlotte Dumas : « Porter le maillot de l’équipe de France, c’est le Graal »

Etienne Goursaud

Publié le

Charlotte Dumas : "Porter le maillot de l'équipe de France, c'est le Graal"
Photo Clermont Auvergne Athlétisme

ATHLÉTISME – Interview avec Charlotte Dumas, spécialiste du 800 m, qui lutte pour une qualification aux Mondiaux en salle à Torun.

Charlotte Dumas : « On a du mal à profiter de ces moments de réussite »

Es-tu restée sur ton nuage après Miramas ?

Charlotte Dumas : On est vite ramenée à la réalité quand on sait que les Françaises sont très fortes sur 800 m. Faire les minima n’est pas toujours suffisant (NDLR : depuis l’interview, Clara Liberman a réalisé les minima à son tour). Le nuage a duré deux ou trois jours et je suis vite redescendue (rires).

Comment fait-on, quand on est athlète de haut niveau, pour savourer l’instant présent tout en sachant que cela peut ne pas suffire ?

Je ne suis pas certaine d’avoir la réponse à cette question aujourd’hui. Je pense avoir du mal à gérer ce genre de réussite, y compris dans ma vie professionnelle, avec cette tendance, quand cela se passe bien, à vite enchaîner et passer à autre chose. Nous, les sportifs, avons du mal à profiter de ces moments. C’est un vrai travail, car on s’entraîne aussi pour vivre ces réussites. J’ai encore du chemin à faire là-dessus.

As-tu progressé sur cet aspect ?

Oui, je pense. Mais je ne réalisais pas les mêmes performances auparavant, donc c’est difficile de comparer. Oui et non, j’ai envie de dire. En tout cas, c’est un travail que je mène avec ma préparatrice mentale.

Charlotte Dumas : « J’ai hâte de voir la suite des événements »

Ce record arrive dès ton deuxième 800 m de la saison. T’attendais-tu à être aussi performante, aussi tôt ?

Je m’attendais à tout et à rien, car je ne savais pas exactement où j’en étais physiquement. J’ai effectué un bon stage au Kenya, sans énormément de séances spécifiques 800 m, mais avec deux séances ciblées très réussies. J’ai lancé ma saison sans trop d’indications, même si je sentais que les jambes répondaient bien. Au retour du stage, elles étaient très fatiguées, jusqu’à la veille de ma première compétition. Ce n’était pas rassurant. Je me suis dit que je travaillerais au mental si les jambes ne répondaient pas. En revanche, si elles étaient là, je savais que je pouvais aller chercher quelque chose.

Tu avais déjà franchi un cap en 2025 avec les minima européens en salle. Là, c’est encore un autre niveau. Le vois-tu comme un grand pas en avant ?

Oui, clairement. Je progresse par étapes. En 2025, la saison estivale ne s’est pas déroulée comme je l’aurais souhaité. Enchaîner cette performance et me rapprocher des moins de deux minutes dès la deuxième course hivernale montre que le travail a payé, y compris celui de l’an dernier. J’ai hâte de voir la suite des événements, notamment cet été.



Charlotte Dumas : « La saison estivale a été compliquée sur le plan mental »

La saison avait pourtant bien débuté avec le record. As-tu payé ton hiver intense ?

Complètement. J’ai effectué un stage en Afrique du Sud avec l’équipe de France, qui s’est très bien déroulé, avec d’excellentes sensations et des chronos que je n’avais jamais réalisés sur des séances spécifiques. Mais le retour et l’enchaînement ont été difficiles. Il y avait beaucoup de nouveautés pour moi et, avec mon travail à côté, ce n’était pas simple à gérer. Plusieurs sponsors potentiels se manifestaient également. Tout était nouveau, peut-être un peu trop d’un coup. Il fallait passer par là et j’ai beaucoup appris.



Il y a aussi eu un enchaînement de compétitions que nous n’avons peut-être pas parfaitement calibré avec mon entraîneur. Avec le recul, on s’en est rendu compte. J’ai commencé à avoir des douleurs au tendon d’Achille, ce qui perturbait la planification à l’entraînement. La performance attendue n’est donc pas venue. Honnêtement, tout l’été, j’ai eu envie d’être en vacances tant c’était éprouvant mentalement.

Est-ce un apprentissage nécessaire du très haut niveau ?

Oui, bien sûr. Ce sont des expériences qui servent pour la suite. Il faut passer par là, comme pour les blessures. Cela permet de mieux savoir ce qui est bon ou non pour soi.

Charlotte Dumas : « Si je voulais progresser et viser plus haut, il fallait m’entraîner davantage »

La qualification se jouera aux Élites. Le fait de l’avoir déjà réussie l’an passé peut-il t’aider ?

Sur 800 m, tout est possible et cela ne sert à rien de trop anticiper. Je sens que j’ai mieux dans les jambes que mon record actuel, ce qui laisse espérer une belle course aux Élites.

On observe un vrai tournant en 2022 dans ta carrière. Y a-t-il eu un déclic ?

Le premier déclic a été le passage sur 800 m avec Grégory Duval, mon ancien coach. Je réalise 2’05 en salle avec lui en m’entraînant cinq fois par semaine. Je travaillais en CDI, je faisais une heure de route pour m’entraîner : ce n’étaient pas les bonnes conditions. Le cap a été de me dire que, si je voulais progresser et viser autre chose, il fallait m’entraîner davantage. Pour cela, je devais sortir de mon cadre professionnel et géographique.

Partager ma vie avec un athlète de haut niveau m’a aussi fait prendre conscience de certaines exigences. Au départ, je voulais garder mon coach, car je progressais avec lui. Mais il ne souhaitait pas entraîner à distance, ce qui est compréhensible. Après sept ans ensemble, nous avons décidé d’arrêter. Je suis alors passée avec Jean-François Pontier. Progressivement, nous avons augmenté le volume : six, huit, neuf puis dix séances par semaine cette année, avec un emploi du temps mieux aménagé, ce qui aide énormément.

Charlotte Dumas : « Avoir une activité à côté, cela me sauve sur le plan sportif »

Tu évoques beaucoup ton travail. Dans quel secteur évolues-tu ? Es-tu passée par une réduction de ton temps de travail ?

Cela fait un peu plus d’un an que j’ai arrêté mon CDI à mi-temps en distanciel. En 2022, j’ai créé mon entreprise d’architecture d’intérieur. À un moment, j’avais trois activités en parallèle avec l’athlétisme et cela faisait beaucoup. Il y a deux ans, je me blesse trois fois consécutivement et, après ces blessures, je me suis dit qu’il fallait changer certaines choses.

Ce n’était plus possible de tout mener de front. La grande décision a été prise en octobre 2024 : arrêter mon CDI et me lancer pleinement dans ma société. Aujourd’hui, je module mes heures comme je le souhaite puisque je suis mon propre patron. Mais j’ai toujours une activité en dehors de l’athlétisme.

Cela t’apporte un équilibre ?

Oui (rires). Ce n’est pas le cas de tous les athlètes, mais j’aime mon métier autant que l’athlétisme. Penser uniquement à l’athlétisme en permanence, ce n’est pas vivable. Avoir une activité à côté me sauve, sportivement parlant. D’autant plus quand on partage sa vie avec un sportif de haut niveau : il est important de penser à autre chose et de voir autre chose.

Charlotte Dumas : « Ce qui est compliqué, quand on vit le sport comme moi, c’est l’entourage qui ne le vit pas de la même façon »

À l’heure où l’on parle beaucoup de jeunes « cracks », ton parcours est singulier. Ta première sélection est arrivée à 28 ans. Avec le recul, que dirais-tu à la Charlotte de 18 ans ?

D’être un peu moins têtue et d’écouter davantage les personnes autour de moi, qui me conseillaient de passer sur le demi-fond. Je voulais avant tout prendre du plaisir et j’ai longtemps choisi le 400 m haies parce que c’était fun : les haies, les obstacles, le côté sprint… Mais je ne regrette pas ce parcours. Je n’avais pas la maturité nécessaire plus jeune, je l’ai acquise tardivement. Sans une certaine stabilité professionnelle, je n’aurais pas eu cette maturité sportive. Le fait d’avoir sécurisé mon avenir m’a permis de m’entraîner avec plus de liberté et de sérénité.

Tu évoques la maturité, mais tu as surtout eu le mérite de toujours y croire, là où certains auraient peut-être arrêté. As-tu croisé des personnes qui ont tenté de « casser » ton rêve ?

Oui, bien sûr. Ce qui est compliqué, quand on vit le sport comme moi, c’est surtout l’entourage qui ne vit pas les choses de la même manière. Certaines personnes ne comprennent pas pourquoi tu refuses une soirée, un repas de famille, ou pourquoi tu pars à l’autre bout du monde en stage sans avoir encore connu de sélection. C’est difficile à vivre. Porter le maillot de l’équipe de France, c’est un Graal : cela montre que tous ces sacrifices n’étaient pas vains. Maintenant, l’objectif est d’aller encore plus loin que simplement porter ce maillot. Et puis il y a aussi celles et ceux qui croient en toi depuis des années, même si l’attente est longue.

Crédit : Elie Cihan - Clermont Auvergne Athlétisme

Crédit : Élie Cihan – Clermont Auvergne Athlétisme

Charlotte Dumas : « Il y a encore des choses à améliorer »

Beaucoup de jeunes femmes arrêtent le sport à l’adolescence pour diverses raisons. As-tu envie d’être un exemple avec ton parcours ?

Chacun a son parcours. Je pense qu’on peut d’abord construire une partie de sa vie professionnelle, si on en ressent le besoin pour se rassurer, puis réussir sportivement plus tard. C’est ce qui s’est passé pour moi. Mais j’ai envie de dire aux jeunes filles comme aux jeunes garçons qu’il faut parfois oser prendre des risques. Des risques que j’ai pris plus tard et que j’aurais peut-être dû prendre plus tôt. Il ne faut pas avoir peur de laisser certaines choses de côté pour poursuivre le rêve de vivre du sport. C’est le discours que je tiens aujourd’hui avec le recul.

À 28 ans, on est encore jeune…

Oui (rires). Il y a des athlètes, notamment en demi-fond — je pense à Nicolas-Marie Daru ou à Rénelle Lamote — qui performent encore tardivement. Il y a dix ans, cela aurait sans doute été plus compliqué : on t’enterrait très vite. Ce n’est pas évident à gérer.

Connais-tu tes limites aujourd’hui ?

Pas du tout. C’est pour cela que je prends les choses au jour le jour, car je ne sais pas ce qu’il peut se passer. J’ai progressé dans beaucoup d’aspects de l’entraînement, mais je peux encore évoluer. Peut-être en travaillant moins à côté, par exemple. C’est évident qu’il y a encore des choses à améliorer.

Quels sont tes points forts et tes points faibles ?

C’est compliqué de répondre. J’ai une grosse base aérobie et mon coach me pousse, depuis mon arrivée, à aller vers des distances plus longues. Je pense pouvoir encore développer cette base foncière. Le fait d’avoir pratiqué le 400 m haies m’a également apporté de bonnes bases de vitesse et de coordination, même si tout reste perfectible. Quand on observe les meilleures mondiales, il faut être extrêmement rapide pour performer sur 800 m, et ce n’est pas forcément mon point fort aujourd’hui.

Charlotte Dumas : « Il y a encore des choses à améliorer »

Penses-tu déjà à Los Angeles 2028 ?

Bien sûr, c’est déjà dans un coin de ma tête. C’est dans deux ans et c’est l’objectif à long terme. J’y pense de plus en plus, notamment en regardant les Jeux d’hiver (NDLR : interview réalisée pendant les JO 2026). On se projette, on s’imagine là-bas.

On dit que le 800 m est l’une des courses les plus dures en athlétisme. Qu’est-ce qui te plaît dans cette épreuve ?

Beaucoup de choses. D’abord la diversité de l’entraînement, que j’adore : faire du sprint, de la musculation avec des charges lourdes, du travail dynamique, tout en développant le foncier et le seuil. J’aime par-dessus tout les championnats, le côté tactique, le fait de ne pas savoir exactement ce qu’il va se passer. Il y a quelque chose de très instinctif, presque animal : réagir au bon moment et prendre les bonnes décisions en fonction du scénario.

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