Corentin Moutet : « Mon rêve a toujours été d’être dans la télé que je regardais »
TENNIS – À 24 ans, Corentin Moutet est actuellement 67ème mondial et n°6 français. Il revient tout juste à la compétition après une fracture au poignet en début de saison, et joue sans être à 100% de ses capacités. Présent au Challenger de Bordeaux cette semaine, il a accepté de prendre du recul sur son chemin parcouru ces dernières années, ses progrès et ses ambitions.
Corentin, tu joues actuellement sans être totalement rétabli de ta fracture au poignet, ce qui t’oblige à jouer tes revers à une main. Comment tu gères ça ?
Jouer le revers à une main, ça me fait jouer différemment. Ça me fait travailler d’autres points de mon jeu donc c’est intéressant. Après, ce n’est pas l’idéal pour gagner des matchs. C’est quelque chose que j’aurais aimé éviter, mais maintenant que c’est là, j’essaye d’en tirer le maximum de positif. J’espère que ça m’aidera quand je pourrai retrouver mes deux mains.
Pourquoi ce choix de rejouer aussi tôt, et ne pas attendre d’être à 100% ?
Ce qui m’a fait reprendre, c’est l’envie de jouer, et le fait que je jouais bien à l’entraînement. Après, c’est différent des matchs. Si je bats des joueurs à l’entraînement, ça ne veut pas dire que je vais les battre en match. Mais tout mon jeu hormis le revers était là. C’est aussi une manière de préparer Roland-Garros et ses longs formats. Et surtout pour éviter de me re-blesser. Je préfère faire des matchs et retrouver la compétition pour réhabituer mon corps. On s’est dit « pourquoi pas », alors que le plan de base était de reprendre après Wimbledon pour profiter des Protected Rankings [des places réservées dans les tournois aux joueurs qui reviennent d’une blessure longue durée]. Mais ça ne m’empêche pas de faire le travail de mon côté pour me rétablir. On a des excellents kinés sur le circuit, il faut en profiter.
Retour en arrière… Ici-même à Bordeaux, il y a 6 ans, tu as battu ton premier top 100. Tu t’en souviens ?
Oui, bien sûr, Jaziri.
À l’époque, tu avais tout juste 18 ans, tu étais 360ème mondial… Avec du recul aujourd’hui, quel regard tu portes sur le chemin parcouru depuis ? De la fierté ?
Oui oui, mais même depuis le début. Ça a commencé depuis que j’ai 2-3 ans, donc le chemin était long. Il y a énormément d’heures de travail et de voyages, donc la fierté, elle est là. Même si je suis perfectionniste, j’ai toujours envie de plus. Mais la fierté, elle est importante, il faut être fier de soi. Je me souviens de ce match ici, j’étais plus jeune, j’avais encore une mentalité différente. Mais j’ai toujours été super ambitieux, donc je suis content de me rapprocher de l’endroit où j’avais envie d’être depuis que je suis petit.
Justement, quels étaient tes ambitions ou tes rêves à l’époque ?
En vrai, mon rêve a toujours été d’être dans la télé que je regardais. Mais tu ne te rends pas compte quand tu es petit et que tu regardes la télé. Tu ne te rends pas compte de ce que ça demande, comment tu fais pour finir dans cette télé-là. Après, les rêves se transforment en objectifs, et ils évoluent au fur et à mesure de la carrière. Mais je suis content d’être là aujourd’hui, et je sais que j’ai encore au moins 10 ans à essayer de continuer à m’améliorer et à vivre encore plus de choses.
Quel est ton meilleur souvenir sur le circuit professionnel ?
C’est d’avoir joué contre Nadal l’année dernière à Roland-Garros. Là, j’étais vraiment dans la télé que je regardais plus jeune, sauf que c’était moi qui jouais. Ce n’était pas mon meilleur match, mais c’est mon meilleur souvenir.
Pourtant, tu as gagné un titre, tu as aussi joué Djokovic…
Non, c’est pas pareil. Moi, quand j’ai commencé le tennis, c’était Nadal qui jouait, pas Djokovic. Nadal à Roland, symboliquement, c’était incroyable.

Corentin Moutet à l’issue de son match face à Rafael Nadal, lors de Roland-Garros 2022 – Photo Icon Sport
Sur quel aspect tu penses avoir le plus évolué depuis ton arrivée chez les professionnels ?
Je pense qu’il n’y a pas un aspect. Je pense que c’est en dehors du terrain, j’essaye toujours de me professionnaliser le plus possible. Essayer d’identifier les petites choses que je peux améliorer au fur et à mesure des années. Je me remets beaucoup en question. Je pense que c’est ça, il n’y a pas vraiment un point en particulier. Le fait de supprimer certaines choses que je ne faisais peut-être pas bien, c’est ce qui fait que je me suis amélioré physiquement et tennistiquement. Dans la tête aussi, je me suis endurci. Ce sont ces petits détails là sur lequel j’ai le plus évolué je pense.
Même en dehors du tennis, voyager toute l’année à travers le monde, ça t’a fait grandir ?
Oui, c’est sûr. Je ne regrette rien. J’ai vécu des choses que je n’aurais sûrement jamais vécues de ma vie sans le tennis. Donc, je suis hyper reconnaissant de ça.
Tu es un joueur qui s’exprime beaucoup sur le court, que ce soit positivement ou négativement. Mais j’ai l’impression que ça ne te fait jamais sortir de ton match, au contraire, ça te permet même de te remotiver, non ?
En vrai, je ne réfléchis pas, je suis comme je suis. Je ne réfléchis pas là-dessus, j’essaye d’être le plus authentique à moi-même. Comme je disais, en essayant d’améliorer ce qui peut me desservir, j’essaye d’être honnête le plus possible avec moi-même. Au final, je fais du mieux que je peux et je suis qui je suis sur le terrain. Après est-ce que c’est bien ou mal, je n’en sais rien, mais c’est difficile pour moi de faire différemment de qui je suis. Je ne sais pas si c’est ce qui me convient le plus, mais en tout cas ce qui est naturel pour moi.
Je te demande ça parce que des joueurs préfèrent eux rester dans leur bulle, rester concentré et sans montrer d’émotions…
Parce que c’est eux-mêmes, ils sont sûrement comme ça dans la vie aussi. C’est leur nature. Moi, ma nature, elle est comme ça, et je ne peux pas faire autrement que d’être moi-même.
Ce n’est donc pas quelque chose que tu cherches à régler ? Tu avais par exemple travaillé avec des préparateurs mentaux il y a quelques années…
Si, parce que tu essayes de t’améliorer sur des choses qui te freinent. Mais ce sont deux choses différentes, il y a la performance et puis il y a qui on est. Il y a des gens qui sont plus émotifs que d’autres. Mais moi, je ne cherche pas à me changer, certainement pas. Et puis surtout, je n’y arriverai pas, parce que je suis comme ça. Mais je peux essayer de m’améliorer, parfois moins me disperser, moins m’énerver avant des points importants… Des choses comme ça, oui, c’est sûr que j’essaye de les régler pour m’améliorer. Mais de changer la personne que je suis profondément, non.
Pour finir, quels sont tes objectifs à court, moyen et long terme ? Ta blessure t’oblige sûrement à avoir des temporalités différentes ?
À court terme, pour les prochaines semaines, je vais essayer de récupérer mon poignet. Essayer de refaire des revers à deux mains le plus rapidement possible en match. À vrai dire, c’est mon grand objectif aujourd’hui. Après évidemment, il y a forcément des sous-objectifs sur le terrain. Mais pour moi, c’est assez dur de me focaliser sur le jeu alors qu’il me manque un atout majeur dans mon jeu. Donc voilà, j’espère retrouver mon poignet et voir ce que ça donne. À moyen terme, c’est de jouer le plus rapidement possible contre les meilleurs joueurs du monde, dans les grands tournois.
Continuer à voyager et essayer de m’amuser le plus possible. À long terme, c’est d’arriver à trouver mon rythme et de m’amuser, tout en travaillant dur. En fait, trouver tout ce mix qui fait que c’est agréable pour moi. Mais je reste ambitieux et je vais donner le meilleur de moi-même. Où ça me mènera, j’essaye de ne pas trop y penser, parce que c’est la magie de la vie. Je n’ai pas vraiment d’objectifs chiffrés, on verra bien ce que ça donne.


