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Émilie Menuet : « Je suis revenue à mes premiers amours »

Etienne Goursaud

Publié le

Émilie Menuet Je suis revenue à mes premiers amours
Photo Emilie Menuet

TRAIL – Entretien avec Émilie Menuet, ancienne internationale en marche athlétique et qui est devenue internationale en trail et course de montagne. Elle est qualifiée aux championnats du monde de trail, qui se tiendront du 25 au 28 septembre en Espagne. Après avoir dû renoncer à la marche, à cause d’un souci à une jambe, celle qui a fait les JO de Rio en 2016, sur 20 km, s’est parfaitement reconvertie. La Tricolore nous raconte son parcours, du moment où elle a renoncé à la marche, jusqu’à son présent de traileuse.

Émilie Menuet : « J’ai accepté mon sort et que je n’y arrivais plus à la marche »

Ceux qui suivent la piste et la route ont l’image de toi des championnats de France Élite en salle, où tu termines en serrant les dents. À ce moment-là, qu’est-ce que tu ressens ?

Émilie Menuet : J’étais plutôt en forme sur cette course. Dans ma tête, je pouvais battre le record de France. Ceux qui le suivent le savent, mais depuis longtemps, j’ai un problème avec ma jambe gauche, quand je marchais. Elle bugue et je perds le contrôle et elle me fait mal. Cela me pénalisait dans pas mal de courses. Mais durant une grande partie de ma carrière, j’ai réussi à le contrôler le plus possible. En faisant pas mal d’exercices. Mais les deux dernières années, cela s’est amplifié. Typiquement, sur un 3000 m, cela ne me le faisait jamais. Cela arrivait sur du long, comme le 10 ou 20 km.

Là, cela me le faisait sur du court. Je m’arrête plusieurs fois, lors de cette course, pour m’étirer. Je n’arrivais plus à contrôler cette jambe. J’étais hyper déçue, car j’étais prête pour cet objectif. C’était quelque chose que je ne contrôlais pas et c’est hyper frustrant d’être à un bon niveau, mais de savoir que ce problème allait m’empêcher de performer. J’ai fait beaucoup d’examens, que ce soit à Angers, avec les médecins de la FFA ou à l’INSEP. C’est compliqué à mettre en évidence. Je suis passée par la case renforcement, j’ai fait plein de choses. On pense à un nerf qui bloque. Mais que faire pour que cela passe ? On ne le sait pas. J’ai accepté mon sort et que je n’y arrivais plus.

Émilie Menuet : « J’ai accepté mon sort, je ne voulais pas être malheureuse »

As-tu eu envie d’arrêter l’athlétisme ?

(Elle hésite) : Je ne me suis jamais dit que j’arrêtais. Mais j’avais perdu le plaisir sur les deux dernières années de la marche. J’étais habituée à progresser d’années en années et atteindre mes objectifs. Avoir ce problème qui s’amplifie, cela m’a frustrée. J’aimais l’athlétisme et j’aime me surpasser. Et avec ce problème, j’avais l’impression de ne pas réussir à me donner à 100 %. J’aurais pu mieux faire à la marche. Et ça, je me le dis encore aujourd’hui. J’ai fait beaucoup de cross, quand j’étais cadette et junior. Du coup, je savais qu’en courant, je n’avais pas ce problème. Alors que cela me le faisait déjà en marchant.

Je me suis dit que j’allais revenir à mes premiers amours. Ce pourquoi j’ai commencé l’athlétisme. À savoir faire des cross et courir. Au fil du temps et en venant à Font-Romeu, j’ai eu cette passion de la montagne et j’adorais aller faire des randonnées. J’ai eu envie de découvrir encore plus les chemins qu’on ne fait pas trop quand on reste sur la route (rires). C’est une discipline qui m’attirait depuis un moment, mais que l’on ne peut pas se permettre de faire, quand on est en carrière sur route et piste.

J’avais fait un ou deux trails par chez moi. Je m’étais toujours dit que, lorsque j’arrêterai la marche, j’aimerais recourir. Finalement, ces championnats de France ont été un peu le déclic. J’ai accepté que je ne pouvais plus marcher, malgré la forme qui était bonne. J’ai accepté mon sort, mais c’était dans ma tête depuis un moment. Je ne voulais pas être malheureuse.





Émilie Menuet : « Au moins, je peux me donner en courant et sans douleurs »

Et tu n’as pas ce souci quand tu cours ?

Je pense que c’est vraiment spécifique au geste de la marche. On attaque jambe tendue, avec le pied relevé et cela me comprimait derrière le genou, au niveau du poplité. Cela ne se joue à rien du tout, mais il y a tout un système vasculo-nerveux derrière. Je n’ai pas ce souci en courant. Au moins, je peux me donner en courant. Il faut savoir que sur ma course, lors des JO 2016, j’ai eu ce problème. Mais j’arrivais à le gérer. Tous mes coachs le savaient, tous les juges aussi, qui voyaient qu’à un moment, je buguais (rires). On se prend des cartons, car on ne marche pas bien. À Rio, cela me le fait pendant deux tours, puis je maîtrise, avant que cela ne revienne à la fin. Courir sans rien, c’est aussi une libération.

On évoque Rio 2016, à ce moment-là, c’est toi la meilleure française et c’était un évènement que tu sois qualifiée aux Jeux.

C’est clair. En plus, je me qualifie vraiment au dernier moment, sur la dernière course de l’année. C’était même trop tard pour les délais, mais la FFA m’avait quand même qualifié. C’était mon objectif de l’année, mais de là à le réussir, c’était énorme. Et c’était super chouette, il y avait Kévin (Campion) et Yohann (Diniz). On avait fait la préparation à Font-Romeu. Cela s’était bien passé, même si j’étais la seule fille à la marche. J’ai passé beaucoup de temps avec Christelle Daunay, qui était la seule française sur marathon. Elle m’avait pris sous son aile, comme une maman (rires).

Émilie Menuet : « Ne plus avoir l’œil fixé sur le chrono, cela fait du bien »

Tu as évoqué les quelques trails, quand tu étais marcheuse, comment as-tu réellement découvert cette discipline et cet univers ?

Mon grand frère s’était mis au trail, en faisant l’UTMB et ces courses-là. Il aime se mettre des challenges. Du coup, on l’accompagnait parfois sur des courses. C’était un milieu que je ne connaissais pas trop. Les séries, les compétitions de trail, les coefficients. C’est surtout le fait de courir qui me plaisait. Je le voyais comme un long cross ou tu cours dans la nature (rires). J’entendais plein de coureurs qui disaient qu’après leur carrière, ils se mettraient au trail. Il fallait le faire, y aller et essayer. Si tu n’essayes pas… Puis j’ai décidé de rester habiter à l’année à Font-Romeu, je peux profiter de la montagne en même temps.

On dit que la piste/route et le trail sont deux univers différents. As-tu une préférence désormais ?

C’est vrai que ce sont deux milieux différents. Je ne sais pas lequel je préfère. Sur la piste/route, il y a sans doute plus d’exigence au quotidien, car tout est calibré, calculé. Dans le trail, même s’il y a plein de pros qui font les choses à fond, il y a quand même ce côté de liberté de l’entraînement, qu’on n’avait pas sur la route ou la piste. Attention, j’ai aimé ce côté de l’athlétisme, avec le chrono. Mais, maintenant, j’ai besoin d’autre chose. C’est aussi une question de période de vie. De ne plus avoir l’œil fixé sur le chrono, cela fait du bien.

Émilie Menuet : « Être sélectionnée en Bleu, restait dans un coin de ma tête »

Cette découverte t’amène à retrouver le maillot de l’équipe de France en 2024. Quand tu commences le trail, tu penses retrouver le maillot bleu, ou tu te dis que c’est définitivement terminé pour toi ?

J’étais quand même ambitieuse, même si ce n’était pas de la prétention. J’aime bien me fixer des objectifs hauts. Et je me suis dit que j’avais un bon niveau de base en courant, même si je n’avais pas couru depuis longtemps, avec la marche. Cela allait revenir. En cross, j’avais des qualités quand j’étais plus jeune. En montagne, je me suis dit que j’étais bien en montée. Mais on ne se rend pas compte de ce que c’est, avant de pratiquer. On ne se rend pas compte à quel point les descentes, c’est super dur. On perd énormément de temps en descente. C’est tout un travail à faire. Mais j’étais ambitieuse dès le début. Et j’avais envie d’essayer de jouer avec les meilleures. Même si c’était d’abord pour me donner des objectifs, car je ne me rendais pas compte du niveau.

Ceci dit, le maillot de l’équipe de France n’est pas une obsession. Cet été, j’étais plutôt en mode : « Si ça passe, tant mieux ». Mais au mois de septembre, quoi qu’il arrivait, il y avait plein de courses chouettes à faire. C’est beaucoup moins comme en athlétisme, où il y avait deux ou trois compétitions à ne pas louper, car c’étaient les objectifs de l’année. Là, on a la chance d’avoir plein de circuits et pleins de course de haut-niveau, autre que celui de l’équipe de France. Mais j’ai toujours baigné dans le milieu haut-niveau. Donc être sélectionnée restait un objectif dans un coin de ma tête. Pour l’anecdote, en juniors, je fais 5ème des Championnats de France de cross et je loupe la sélection aux Mondiaux pour une place. Avoir deux sélections dans deux disciplines différentes, c’est quand même chouette.

Émilie Menuet : « On peut viser un super truc par équipes aux mondiaux »

Tu y retournes cette année, avec ta 3ème place aux Championnats de France de trail court. Tu ressens un truc en particulier, quand tu sais que tu es sur le podium ?

Je suis fière du travail accompli et heureuse de le partager avec Cécile (Jarousseau). On est vraiment copines et on s’entraîne souvent ensemble au quotidien. Quand je marchais, je ne faisais que cela, je m’entraînais comme une vraie athlète de haut niveau. Maintenant, je ne me considère presque plus comme une athlète de haut-niveau, car je ne m’entraîne que le matin, avant d’aller travailler (elle est kiné). Je n’ai plus ce côté que j’avais avant, tout en essayant de faire le maximum. C’est chouette d’atteindre ce niveau. J’avais le choix entre le trail long et la montagne, car j’étais qualifiée sur les deux disciplines. J’ai voulu tenter autre chose, avec le trail court, qui m’attirait.

Tu y vas avec quel objectif ?

(Elle hésite). Je ne sais pas trop, je ne connais pas trop le niveau. C’est une distance que je n’ai jamais faite, que ce soit en termes de temps ou dénivelé. Ce sera assez long, jusqu’à six heures d’effort. À voir franchement. Je sais qu’on peut faire un super truc par équipes. Visiblement, c’est le cumul du temps qui va compter et non l’addition des places. On va se battre pour chaque minute pour l’équipe, c’est chouette. Je veux donner le meilleur de moi-même. C’est difficile de s’évaluer individuellement. Peut-être le top 20. Le parcours va correspondre à des filles que l’on ne connait pas trop. D’autres vont souffrir dans les pentes. Je donnerai le meilleur de moi-même, comme cela, je ne serais pas déçue.

Émilie Menuet : « Ce sont les cross qui m’ont donné envie de venir à l’athlétisme »

Pour passer de marcheuse à traileuse, tu as dû travailler des aspects particuliers ?

J’ai l’impression que le plus dur à retrouver a été le dynamisme au niveau du pied, le rebond. En marche, on a de la force dans le pied, mais pas de rebond. J’avais l’impression d’être collée au sol au début. Cela revient, à force de courir, faire du travail de bondissements. Pour retrouver ces qualités de pied. J’avais développé d’autres qualités en marchant. Ce fut du travail, lors du passage de la marche à la course.

Tu as évoqué tes années cross, tu y es revenue en 2024. Même si le niveau est rude, une sélection en cross peut-il être un rêve ?

Pour le coup, je suis réaliste et humble. Je ne pense pas avoir le niveau pour faire partie des quatre-cinq meilleures françaises sur du cross. Quand je vois le niveau des meilleures filles. Si tout le monde est là, je n’ai pas leur niveau. Je me suis surprise en terminant 20ème des Championnats de France en 2024. Cela faisait 12-13 ans que je n’avais pas fait de cross. Mais le parcours de Cap-Découverte était très dur (NDLR : tout le monde s’accorde à dire que c’est un des plus exigeants au 21ème siècle).

Cela m’avait avantagé. Mais j’ai battu des filles que je ne pensais pas pouvoir battre. Je n’ai pas l’impression d’être hyper rapide, même si je vais de bonnes séances. Par rapport à des filles qui font de l’athlétisme, je me sens moins forte. Mais, je me souviens qu’en cadette et junior, je me débrouillais super bien, sans être bonne sur piste. Finalement, j’ai toujours aimé ce côté joueur et terrain vallonné en nature. Plus le cross est dur, mieux, j’aime. Sur les hippodromes (NDLR : parcours très plat), je n’étais pas très à l’aise.

J’aurais aimé refaire les Championnats de France de cross cette année. Mais j’étais malade un bon mois en février. Cela m’a gâché l’hiver et je n’avais pas la forme pour faire les cross. Mais cela m’a rappelé pas mal de souvenirs d’y revenir. Chez les jeunes, on est championnes de France quatre fois de suite avec mon club. C’est un de mes plus beaux souvenirs en athlétisme. Cela m’a donné envie de faire ce sport.

Emilie Menuet, lors des championnats de France en salle 2020 - Photo Icon Sport

Emilie Menuet, lors des championnats de France en salle 2020 – Photo Icon Sport

Émilie Menuet : « Je suis attentivement les résultats de la marche en France »

Je reviens sur la marche, mais depuis quelques années, la discpline explose en France chez les femmes. Tu continues à suivre ton ancienne discipline ?

Franchement, c’est fou ! Ana Delahaie (NDLR : médaillée d’argent aux championnats d’Europe espoirs, sur 10000 m marche) est venue cet été à Font-Romeu. On a fait du vélo toutes les deux. J’ai essayé de lui donner des conseils. Ce sont des filles qui étaient toutes déjà là, quand j’ai arrêté, même si certaines étaient jeunes. Ca me donne l’impression d’avoir eu un petit rôle. Dans le sens que j’ai montré que c’était possible et qu’il fallait y aller. D’aller aux JO, aux mondiaux.

Je n’avais pas le niveau qu’elles ont maintenant et je trouve ça trop chouette qu’il y ait cette densité à la marche. Même chez les garçons. Ce qu’a fait Gabriel (Bordier), les gens ne se rendent pas compte du niveau qu’il y a à la marche en France. On n’a jamais vu ça. C’est vrai qu’on parle souvent des disciplines, quand il y a des médailles aux Championnats d’Europe ou au niveau mondial. Même dans les catégories jeunes, il y a de bons résultats. Je regarde toujours attentivement, j’ai été voir la marche aux Jeux Olympiques, pour encourager.

C’est une discipline qui continue de souffrir médiatiquement. Et qui a disparu des Championnats de France Élites en salle.

C’est dommage, car le niveau français augmente. Cela pourrait attirer les jeunes dans les clubs. Au final, la FFA ont enlevé notre discipline. Ce sont des décisions fédérales. Mais, dans l’athlétisme français, on a cinq qualifiés pour Tokyo et c’est dommage. Les Championnats de France Élites en salle ont toujours été de super souvenirs pour moi. Une des rares compétitions où on a tout le monde avec nous. Cela ne coute rien de mettre un 3000 m au milieu du programme. Ce sont des décisions qui nous échappent. Mais le changement au semi et au marathon va faire du bien. On va mieux se rendre compte de la vitesse et cela peut donner un nouvel élan à la discipline.

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