Évita Muzic : « La Vuelta a été un déclic »
CYCLISME FÉMININ – Évita Muzic (FDJ-Suez) a terminé 6e du classement général la Vuelta début mai. Avec une 4e place aux Lacs de Covadonga. Pour la jeune Française, c’est le meilleur résultat de sa carrière en Grand Tour, « à la pédale ». Avant d’enchaîner sur le Tour du Pays Basque, avec une nouvelle 6e place au général. Elle s’est confiée après cette course. Mais aussi sur ses objectifs pour la suite de l’année 2023. Avec, forcément, le Tour de France 2023 qui se profile fin juillet.
Évita Muzic : « Je sais que je peux suivre les attaques »
Évita, avez-vous bien récupéré de l’enchaînement Vuelta/Pays Basque ?
Évita Muzic (FDJ-Suez) : J’ai fait cinq jours de coupure après le Pays Basque. Cela m’a fait du bien de souffler et de rentrer à la maison, après deux semaines et demie en Espagne. J’ai repris l’entraînement le week-end dernier. Là, j’ai repris les intensités aujourd’hui (mercredi). Tout va bien.
La Vuelta a-t-elle été un déclic mental ?
Je pense que oui. C’était le premier objectif de la saison. J’en avais discuté avec l’équipe, sur la chance d’être leader. Et je me suis retrouvée leader numéro un, car en début de saison, on ne savait pas trop pour Marta Cavalli. Je savais que j’étais en assez bonne forme. Même si j’ai eu la Covid-19 avant la course, qui m’a un peu entamé. Mais je m’en suis plutôt bien remise. Je ne pensais pas aussi bien réagir après, même si ce n’était pas un gros Covid. Et j’ai eu de bonnes sensations, en particulier sur les deux étapes de montagne. J’étais contente de pouvoir suivre les meilleures aussi loin. Notamment sur la dernière étape et ce col très difficile. J’ai pu voir que j’étais dans les quatre meilleures. Il y avait presque toutes les meilleures mondiales sur cette Vuelta.
C’est très satisfaisant et cela met en confiance, même si, quand on regarde en arrière, c’est dommage d’avoir perdu du temps en début de course. Dans ma tête, je ne pensais pas faire aussi bien après, donc on se dit : « Mince ». Cela aurait pu être encore mieux au général. Mais mentalement, je sais désormais que je suis capable de suivre les attaques, alors qu’avant, je montais au train, comme je le pouvais. Cela me permet de davantage peser sur une course.

« Des regrets sur la bordure et sur l’avant-dernière étape »
C’est un bon indicateur cette 4e place dans un long col, sachant qu’il y en aura également un sur le Tour cette année.
Clairement, oui. C’était un col difficile. Pendant trois ou quatre kilomètres, à chaque fois que je regardais mon compteur, je n’étais jamais sous les 12 % (rires). C’est un bon indicateur. J’ai aussi terminé 4e sur l’autre arrivée au sommet. Mais c’était une montée de 4 kilomètres. Un effort d’environ 10 minutes qui me correspond bien. J’attendais de voir sur un long col, même si normalement, ce sont des efforts de seuil qui se passent plutôt bien. On sait que sur une fin de Vuelta, la forme n’est pas la même. Je récupère plutôt bien. Mais il ne fallait pas avoir un jour un peu moins bien. Je suis contente d’avoir pu suivre longtemps les trois premières. Même quand j’ai lâché prise, je me suis accrochée pour terminer à la 4e place.
Cette Vuelta, ce n’est que du positif, ou il y a un regret d’avoir perdu du temps dans les bordures ?
Il y a deux regrets. C’est d’abord d’avoir perdu du temps dans les bordures. À un moment, on était à 15 secondes et je pensais vraiment qu’on allait pouvoir rentrer. Après quand j’ai vu 1:30 à l’arrivée, je savais que cela ne se reprendrait pas comme ça. Cela m’a sans doute coûté de jouer le podium. Et ce n’est pas donné à tout le monde de pouvoir jouer cela sur un Grand Tour. On n’a pas toujours l’opportunité d’être leader et en forme.
L’autre regret est sur l’avant-dernière étape. Sur l’arrêt pipi de Demi Vollering. On se retrouve à cinq devant. Et quand Annemiek van Vleuten fait la bonification, je n’avais pas vu que c’était la bonification. Sur le coup, sur le plat, j’ai eu un moment d’hésitation, car il y a deux filles devant moi et je pensais qu’elles allaient revenir. J’étais capable de la suivre sur le plat et dans la bosse d’après. Je pense que si j’arrive avec van Vleuten et Realini, je suis sûrement la plus rapide des trois. Cela aurait pu être une première victoire et limite, c’est mon plus grand regret. Car sur les bordures, on a donné ce qu’on pouvait. J’ai eu l’impression de louper une opportunité et en plus de me rapprocher au général.
Évita Muzic : « L’écart entre les filles s’est resserré »
C’est ça parce qu’au final, vous vous faites reprendre par le groupe derrière.
C’est rageant, parce que je suis van Vleuten dans le premier grimpeur, je passe troisième avec de bonnes sensations. Dans ma tête, le plus dur était fait. Forcément, c’est dommage. Mais on roulait à trois et même si j’espérais que cela ne rentre pas derrière, cela devenait compliqué. Il y avait un gros groupe, avec Marlen Reusser et Demi Vollering qui roulaient. Mais j’ai quand même des regrets.
Malgré tout, en 2023, vous vous êtes rapprochée de Demi Vollering et Annemiek van Vleuten. Qu’est-ce qu’il vous manque pour les accrocher ?
(Elle rit) Je ne sais pas trop. Je mets tous les moyens de mon côté pour optimiser ma performance. Et j’ai franchi un cap mental et physique. Mais je pense qu’il me manque de faire un vrai hiver complet. Cela fait deux années de suite où mon hiver est tronqué. Il y a deux ans, avec mon opération au genou. Et cet hiver avec encore des douleurs. Peut-être qu’avec un gros hiver, j’aurais pu avoir encore un meilleur niveau. Mais cela m’a rassuré. Dans le fait d’être capable de revenir assez vite. Mais il y a encore cette marge de progression. Elles sont au-dessus. Mais on voit que, parfois, je peux avoir un rôle à jouer.
« Je ne serais pas leader sur le Tour de France »
Effectivement, sur l’étape du Markstein lors du Tour 2022, vous concédez 8 minutes 30 sur van Vleuten et 5 minutes sur Vollering. Cela s’est bien resserré.
Cette année, van Vleuten survole moins. Ce qui m’a aussi permis de me rapprocher. Demi Vollering a franchi un cap, mais il y a de moins gros écarts. Après, sûrement que s’il y avait eu un long col avant, elle aurait pu s’envoler et creuser davantage les écarts. Mais je ne pense pas et je pense que les écarts se resserrent. Le niveau entre les filles est moins hétérogène. Et c’est une bonne chose.
Vous avez évoqué vos soucis de genoux. C’est totalement derrière vous ?
Oui. Sur les grosses courses où j’ai emmené de gros braquets, j’ai pu le sentir. Mais dans l’ensemble, c’est bien.
Cette place sur la Vuelta et celles sur les Ardennaises, cela réhausse les ambitions pour la suite de la saison ?
(Elle rit) Question piège ! On va dire qu’au fond de moi, cela peut être le cas. Même si on avait parlé cet hiver avec mon entraîneur et je m’étais fixé un objectif personnel de faire un top 5 sur un classement général. C’était forcément ambitieux, mais je me rends compte que c’était réalisable à la Vuelta, même si je fais 6e. Ce sera un objectif à réaliser. Mais je ne suis pas encore assurée de participer au Tour de France et quoi qu’il en soit, je ne serais pas leader. J’aimerais être de la partie. On va voir comment l’équipe envisage la deuxième moitié de saison. Pour le moment, je n’ai pas eu d’échanges avec eux, que ce soit au Tour d’Italie ou sur le Tour de France. J’aimerais avoir une opportunité sur une des deux courses. Mais cela dépendra aussi de la forme de Marta Cavalli, qui revient très fort. Et de Cecilie Uttrup Ludwig.
Evita Muzic : « Je commence à travailler le chrono »
Quel va être le programme ?
Le 4 juin, je participe à l’Alpes Gresivaudan Classic. Là où j’habite maintenant. Avant d’enchaîner sur le Tour des Pyrénées (9-11 juin), puis d’aller aux championnats de France chrono et en ligne.
Propice pour vous qui avez déjà été championne de France ?
C’est un objectif qui reste dans un coin de ma tête, même si ce n’est pas la priorité cette saison. Je ne suis pas allée reconnaître le parcours, mais je connais pas mal de monde qui l’ont fait. Ce sera très difficile. Et si c’est difficile, j’espère être de la partie pour aller chercher un deuxième titre.
Même si vous n’êtes pas encore sélectionnée, est-ce que le Tour est dans un coin de votre tête ?
Forcément. Je sors d’un bon premier Tour en 2022, sans être forcément leader au départ de la course. Je fais podium sur une étape et top 10 du général. Et j’ai envie d’y revenir. Même si le parcours sera différent, et peut-être un peu moins dur en haute-montagne. Mais il y aura des étapes piégeuses en début de Tour. Et le Tourmalet peut créer de gros écarts. Le chrono le dernier jour peut me permettre de décrocher un bon truc au général. Le chrono n’est pas ma spécialité, mais je commence un peu à le travailler. Ce qui fait que je ne serai pas forcément leader cette année là-bas. On va dire que dans le futur – qui se rapproche peut-être plus vite que prévu – j’aimerais être leader sur le Tour et faire un podium au général.

Évita Muzic : « Le Tour, c’est le plus gros objectif de tout le monde »
Vous trouvez l’étape du Tourmalet moins dure que le Markstein en 2022 ?
Peut-être pas moins dure. Mais il n’y a qu’une seule étape très difficile. En 2022, on avait l’étape des trois cols. Plus le Grand Ballon et la Super Planche le lendemain. C’était un gros enchaînement. Cette année, l’étape fera des écarts. Mais il y en a qu’une en haute-montagne.
Avez-vous senti un avant/après Tour 2022 concernant la médiatisation du cyclisme féminin ?
Je dirais que oui. Quand j’en parle aux gens, forcément, le Tour est un bon souvenir. On a fait un grand pas en avant pour le cyclisme féminin. Les audiences ont été très bonnes. On est parti sur de bonnes années, avec un Tour de France tous les ans. Les gens se sont rendus compte que c’était beau à regarder. Je pense que cette année, il y aura encore plus de monde. C’est la plus grosse course de l’année, le plus gros objectif de tout le monde. Il y a un peu de pression, les préparations changent. Par rapport aux autres années, où on allait sur le Giro. Cela peut aussi laisser des opportunités d’avoir des chances sur les autres courses.
« Commencer une course tôt le matin, ce n’est pas optimal niveau qualité du sommeil »
Au-delà du Tour, c’est tout le cyclisme féminin qui s’est structuré ces dernières années. Avec des épreuves mieux retransmises. Quel regard portez-vous sur cela ?
Clairement oui. Il y a quelques années, on ne pouvait suivre quasiment aucune course. Maintenant, quand je ne suis pas en course, je peux regarder mes coéquipières courir. Et c’est vraiment cool de regarder des courses, même non World Tour, avec GCN. Beaucoup plus de monde regardent et se rendent compte qu’il y a de belles courses.
Est-ce qu’il y a une course qui vous fait rêver et à laquelle vous n’avez pas encore participé ?
Je ne sais pas trop. Mais si on devait parler de courses non créées, peut-être un Tour de Lombardie. Ce serait bien de l’avoir chez les filles. Et pourquoi pas des courses en dehors de l’Europe, car on est souvent aux mêmes endroits.
Évita Muzic : « Encore un peu tôt pour rallonger le Tour de France »
Vous sortez du Tour du Pays Basque, avec des premières étapes aux départs très tôt. Comment faites-vous pour gérer cela ?
On va dire qu’heureusement que cela ne dure pas trois semaines (elle rit). Là, c’était un peu moins tôt que sur les Ardennaises, donc cela allait encore. Au moins, on a du temps l’après-midi pour la récupération. C’est sûr que c’est un peu bête. En plus, les premières étapes étaient très tôt et la dernière très tard. Après, on ne se rend pas compte des difficultés que peuvent avoir les organisateurs. Mais sur une course à étapes, en qualité de sommeil, la récupération n’est pas optimale. Sur la Vuelta, les horaires étaient parfaits. Maintenant, cela reste assez rare de voir des départs très tôt. Sauf sur les Ardennaises. Mais ce sont des courses d’un jour. Sur les courses à étapes, c’est plus délicat.

Est-ce que cela vous plairait de voir un Tour de France qui dure deux ou trois semaines ?
Je pense que trois semaines, c’est peut-être trop long. Deux semaines, cela peut être un bon format, mais on n’est pas encore prêtes à y passer. Le Giro, sauf l’an passé car on partait de Sardaigne, donc on a eu un jour de repos, c’est 10 jours de course, sans jour de repos. Donc on est largement capables de mettre 14 jours et un jour de repos. Mais sur une course de trois semaines, il y aurait peut-être moins de suspense. Au Giro, il y a des étapes peu passionnantes à regarder. Mais sur une semaine, on s’aperçoit qu’il n’y a pas d’étapes où les échappées peuvent aller au bout, comme chez les garçons. Ce serait pas mal de rallonger. Mais c’est encore trop tôt, car le niveau chez les femmes n’est sans doute pas assez homogène.


