Gabriel Bordier (marche) : « Ce chrono change pas mal de choses »
ATHLÉTISME – Entretien avec Gabriel Bordier, spécialiste du 20 km marche et en grande forme en 2025.
Le marcheur vient de réaliser une superbe performance à Podebrady (République Tchèque), lors de la Coupe d’Europe par équipes. Il a pris, pour la première fois de sa carrière, une place sur le podium européen, troisième de sa course. Cerise sur le gâteau, il s’offre un record personnel, avec un chrono de 1h18:23. Minima pour les championnats du monde de Tokyo. Il a enchainé ensuite avec un (possible) record du monde du 5000 m marche avec un chrono de 18:02.39 à Montreuil. Gabriel Bordier revient sur sa performance, se projette sur la suite de sa saison, avec les Mondiaux en prime.
(Interview réalisée avant Montreuil).
Gabriel Bordier : « On ne va plus me regarder de la même façon »
Quelques jours après ton record personnel, on peut imaginer que tu dois être plus que satisfait.
Gabriel Bordier : Oui et même un peu surpris, ce qui est bon signe. Il y a un peu de soulagement. Pour la suite de la saison, cela change pas mal de choses.
Au-delà du chrono, tu es 3ème de la course, sur une compétition dans laquelle la place est aussi importante que le chrono. Cela peut être un déclic ?
Pour moi oui. Mais aussi vis-à-vis des autres. On ne va plus me regarder de la même façon. Je ne m’attendais pas à terminer aussi bien classé, au vu des clients sur la course. Je visais plutôt aux alentours de la 5ème ou 6ème place. Refaire une deuxième fois, moins de 1h19 et de cette manière-là.
Peux-tu nous raconter cette course ?
J’ai abordé la compétition comme si c’était le premier 20 bornes de la saison. Lors des championnats de France, je me suis blessé, avec une tendinite la semaine d’avant, qui m’a gâché toute la semaine avant les France. Je suis arrivé à cette compétition un peu coûte que coûte, pour avoir ma qualification pour Podebrady. Avant de finalement abandonner, car je boitais. Je voulais faire moins de 1h20 voire 1h19:30 à Podebrady. Et si tout se passait superbement bien, moins de 1h19. En sachant que la seule fois que je les ai faits, c’était à Budapest (championnats du monde 2023, NDLR) dans une compétition qui n’était pas comme les autres, en termes de densité et des conditions de course.
« Je fais 13 kilomètres en tête »
J’avoue que je m’attendais à une médaille « facile », car on m’avait dit que certains cadres étaient sur le 35 et que cela écrémait le 20. Finalement, en regardant la startlist, il y avait de la densité. Et je m’étais vite rabattu sur des places inférieures. On est parti avec tout le peloton, avec un 1er kilomètre très lent en 4:02. Pas du tout ce que je visais, car je cherchais vraiment le chrono. Dès le 2ème kilomètre, je relance sur un bon rythme en 3:52. Tout de suite, j’ai de bonnes sensations et personne ne me suit. J’ai continué sur mon rythme, parce qu’il vaut mieux être seul que mal accompagné (rires). Finalement, je fais 13 bornes solo, avec des kilomètres entre 3:53 et 3:57.
Je me demandais quand est-ce que les autres allaient débouler, comme c’est souvent le cas. C’est seulement au 14ème kilomètre que je vois Paul McGrath (vice-champion d’Europe 2024, NDLR) me remonter à 3:48 et en étant très facile. Ce qui n’est clairement pas mon allure. Le seul contact que j’ai avec les autres, c’est à la fin du 17ème kilomètre ou deux Italiens, Andrea Cosi et Francesco Fortunato, me remontent. Finalement, Cosi lâche, mais Fortunato fait un kilomètre en 3:40 et je n’arrive pas à l’accrocher. Je savais qu’au finish, c’était dur de l’avoir. Mais je m’en tire avec cette troisième place, dans une course atypique.
Gabriel Bordier : « Montreuil, les France puis les Mondiaux »
C’était une course plus dense que Rome (championnats d’Europe 2024) ?
Oui et non. On était éclaté entre le 20 et le 35 kilomètres. Mais cela reste comparable en termes de densité. Rome n’était pas le championnat majeur de la saison. Ce qui rejoint cette coupe d’Europe, qui est plus une étape vers le grand championnat, les championnats du monde. J’ai réussi a élever mon niveau, par rapport à Rome.
Tu te « débarrasses » déjà des minimas pour Tokyo. Tu peux te préparer avec de la sérénité
J’avais prévu une compétition à La Corogne (NDLR, le week-end dernier) au cas où, pour faire les minima. Là, je vais pouvoir y aller pour me faire plaisir et débrancher les neurones, sur une densité peut être plus grande qu’aux mondiaux. Et construire la saison sereinement (il n’a pas fini la course NDLR). Sans ces minima, il est possible que la saison se soit arrêté aux championnats de France au mois d’aout. Le ranking n’est plus dans les critères et le top 16 mondial est plus dur que les minima à la marche. Cela montre la densité de notre discipline. Les minima de Doha, en 2019, c’était 1h21 ou plus. La Fédération semble avoir ouvert une porte avec Mekdes Woldu et Manon Trapp sur marathon. Mais, sauf catastrophe, pas de raison que je ne sois pas aux Mondiaux.
Quel va être ton programme ?
Il y a La Corogne, après, il n’y a pas d’autres 20 kilomètres. J’enchaîne avec le 5000 m du meeting de Montreuil le mardi d’après (record de France, il s’offre un possible record du monde de la distance, avec un chrono de 18:02.39). C’est une première depuis bien longtemps à ce meeting. C’est une très bonne chose et avec un gros plateau. Il faudra voir ce que cela donne, car tout le monde aura marché à La Corogne. Puis tout va aller assez vite, avec les championnats de France, puis les mondiaux.
🚨 𝗥𝗘𝗖𝗢𝗥𝗗 𝗗𝗘 𝗙𝗥𝗔𝗡𝗖𝗘 ! 🚀
😮 Sur les bases du record du monde jusqu’à mi-chemin, Gabriel Bordier explose le chrono national de référence de plus de 14 secondes sur 5000 m marche en 18’02″38 (ancien : Yohann Diniz avec 18’16″76 en 2014).
🩺 Le futur médecin qui suit… pic.twitter.com/sfZk31pGN0
— FFAthlétisme (@FFAthletisme) June 10, 2025
Gabriel Bordier : « 10h de travail par jour à l’hopital »
Ta performance à Podebrady s’inscrit dans la foulée de ta belle saison hivernale, avec un record au 5000 m. As-tu franchi un palier cette année ?
Sûrement en termes de chrono. J’ai confirmé les moins de 1h19 et 18:20 sur 5000 m. Après, je ne saurai pas situer le pourquoi de cette progression. À part avoir bien inclus les chaussures carbones à l’entraînement, chose que j’avais du mal à inclure en 2024. Ce qui m’a fait galérer avant les Jeux. J’ai utilisé ma paire qu’une semaine avant Paris, car j’ai appris que mon autre paire n’était pas homologuée. Là, je pense m’être approprié la perf. Mais je pense même avoir enlevé des choses de mon entraînement, notamment en avril, avec la tendinite. Je n’ai pas fait beaucoup de semaines à plus de 100 kilomètres. Et en préparation physique était passée en optionnel. J’ai ajouté de la légèreté et du plaisir.
Tu as fini tes études de médecine et tu es diplômé. Est-ce une libération, car ce sont des études contraignantes.
Alors oui, je suis docteur en médecine. Mais en médecine, on passe notre thèse avant la fin de l’internat. Il me reste encore un an à bosser en tant qu’interne à l’hôpital. Je suis censé être détaché d’un tiers de mon temps de travail, mais je fais quand même des journées de 10h (rires). Après, je serai libre de faire ce que je veux. Ceci dit, je peux aussi prendre une disponibilité, comme je l’ai fait l’été dernier, pour les Jeux de Paris, avec six mois de pause. Mais j’ai bossé tout l’hiver à temps plein, au service d’hématologie à Angers. Je suis revenu en rhumatologie, avec un aménagement qui permet de me libérer plus facilement. Mais il y a la libération de ne plus passer de partiels. Je rentre du boulot, j’ai fini ma journée, plus de travail personnel à fournir. Même si on se forme toujours au quotidien.
Gabriel Bordier : « De la frustration de ne pas être sur le relais aux JO »
Malgré une très belle place à Rome, tu sors d’une année un poil compliquée, notamment aux Jeux. Est-ce qu’il y a eu de la pression d’évoluer à domicile ?
Compliqué, le mot est peut-être dur. Moyenne oui, ce n’est pas mentir. Je regardais récemment, je fais quatre 20 kilomètres dans la saison. C’est une moyenne et les quatre sont en moins de 1h22. Et faire cela dans la marche, c’est un bilan loin d’être mitigé. Mais je n’ai pas forcément fait les places au bon moment. À Rome, ce n’est pas un échec.
C’est même une réussite.
Au niveau de la place oui. Les JO, je suis déçu. En individuel, j’ai beaucoup donné, je suis un peu devant en début de course. C’était peut-être un jour sans, où j’ai gardé de la fatigue des championnats d’Europe de Rome. Avec les France juste après, où je sortais d’une bonne gastro. J’ai accumulé pas mal de fatigue. La bêtise a été de préparer Rome. Quand tu vois tous ceux qui y ont perfé, personne n’a réussi à être bon aux JO. Aucun dans le Top 15. Alors que tous pouvaient viser une place de finaliste, voire mieux. Et les Européens sur le podium n’étaient pas à Rome. Je suis déçu de ma place, mais j’ai tout donné. Je garde de la frustration de ne pas être sur le relais. J’avais qualifié ce relais. J’en voudrais toujours à certaines personnes de la fédération.
Toute la délicatesse de n’avoir qu’un relais…
L’argument de la 10ème place d’Aurélien. Il y a eu que très peu de cartons rouges sur la course individuelle, ce qui a précipité le choix de la fédération.
Gabriel Bordier : « Difficile de se projeter sur une place à Tokyo »
Ceci dit, tu as su passer outre cette déception et vite te remobiliser.
Les JO ne sont pas encore digérés au fond de moi. Mais je vais le digérer en prenant un peu plus de légèreté sur les sélections.
Tu as remis la marche en avant en 2025.
Oui.
Comment vois-tu la suite de ta saison ? Tokyo, c’est loin. Tu dis que le regard des gens a changé envers toi. Est-ce que, de ton côté, cela peut rehausser tes ambitions pour Tokyo ?
La densité mondiale en marche est très élevée. 1h18:23, c’est un très bon chrono, mais avec cela, je ne suis que troisième de la coupe d’Europe, avec des gens capables de faire 1h18, qui étaient aussi sur le 35 kilomètres. Qui peuvent être sur le 20 aux mondiaux. Une place de finaliste semble envisageable. Après, aller à la médaille, quand tu sais qu’il y en a quatre qui peuvent faire 1h17, que le record du monde a été battu par un Japonais. Que ces Japonais seront à domicile cet été, même si cela n’a pas forcément marché pour eux aux JO en 2021.
On voit qu’à Rome, 1h20 suffit pour un podium alors que Budapest, en moins de 1h19, tu es 10ème…
Tout peut arriver, le chrono dépend des conditions. Sur la coupe d’Europe, Paul McGrath bat le record des championnats et je me demande si je ne le bats pas également. Le niveau explose tellement aujourd’hui… Après, je signe pour la médaille à Tokyo (rires).

Gabriel Bordier : « Si on peut donner envie aux jeunes de faire de la marche »
On voit que les Français ont suivi le wagon, voir remontent des rames dans le train de la marche mondiale.
Surtout chez les filles. Même si, chez les mecs, on n’a jamais eu cela. On s’est un peu fait dépasser par les filles (rires). C’est bien de suivre le mouvement. On voit Chloé Le Roch, Marine Merbitz et Léna Auvray chez les jeunes. Chez les hommes Bastien Picart, Quentin Chenuet dont j’espère qu’il va vite briller chez les grands. Dommage qu’on ne lui ait pas donné sa chance au mois de mai. Mais c’est la politique de la fédé. Mais c’est beau d’exister sur les compétitions européennes et qu’on se défende pour les meilleures places. Hors Yohann Diniz, ce n’est pas quelque chose auquel on était habitué.
Tu sens un engouement autour de ta discipline ?
Oui, plus on voit des podiums plus on a envie. Si on peut donner envie aux jeunes de se lancer dans cette discipline, cela va continuer de la démocratiser. Chose que Yohann a beaucoup fait par le passé en France. Sans lui, ce n’est pas sûr qu’on ait la génération actuelle. Il a démocratisé la marche et auprès du grand public. C’était une discipline taboue et s’entrainer devant les gens qui ne connaissent pas, il y avait toujours le risque d’une moquerie. Si on ne démocratise pas, on n’enlève pas cette image aux gens.
Dans une ère du développement du running et de Strava, est-ce que la démocratisation peut passer par insister sur les allures des marcheurs ?
A 3:55 tu n’es même plus un runner mais un coureur. Cela peut faire taire beaucoup de monde. J’ai un niveau qui fait que, quand je vais faire des endurances, je double les 3/4 des gens qui courent et ceux qui vont plus vite savent ce que cela vaut. Il y a forcément moins de moqueries. À 10km/h, ce serait peut-être autre chose. Mais plus les gens voient, se rendent compte, plus cela facilitera l’accès à notre discipline.
C’est important qu’il y ait de la marche à Montreuil, dans un meeting réputé. Le public va vous voir.
C’est toujours compliqué les meetings en France. C’est plus facile pour un concours ou un sprinteur, car sa course aura moins d’impact sur sa saison. Un déplacement, c’est une ou deux séances qui sautent, de la fatigue. Mais, c’est bien pour le public. Le 5000 m, c’est un beau compromis et c’est bien qu’un gros meeting organise cela. Et le public peut nous voir sur l’intégralité de la course.


