Gabriel Tual : « Dans une course, je pars pour gagner »
ATHLÉTISME – Interview avec Gabriel Tual, finaliste olympique et mondial sur 800 m. Le demi-fondeur girondin évoque sa récente fracture de la clavicule, qui retarde sa préparation pour les Mondiaux de Budapest. Il évoque les clés pour être au top en grande compétition, lui qui reste sur deux finales consécutives au niveau mondial. Gabriel Tual, avec sa compagne Margot Chevrier, perchiste internationale, évoquent la guerre pour se qualifier aux grandes compétitions. Et avec Paris 2024 dans un coin de la tête.
Gabriel Tual : « Sur le moment tout s’écroule, avec la peur d’en avoir pour longtemps »
Tu viens de te casser la clavicule, comment ça va après cet incident ?
Gabriel Tual (finaliste olympique et mondial sur 800 m) : Je vais bien. Parfois c’est difficile, mais c’est comme ça. J’ai hâte de reprendre l’athlé, même si je ne me suis pas vraiment arrêté. Mais l’envie de courir est bien là.
Tu ressens de la frustration ?
Là maintenant, c’est passé.
Margot Chevrier : Cela dépend à quel moment on se place (rires).
Gabriel Tual : Je suis désormais en mode challenge, je veux réussir à faire une belle saison. C’est une épreuve dans une carrière de sportif de haut niveau. Mais si on m’avait posé la question au moment de la blessure, la réponse n’était pas pareille (rires).
Margot Chevrier : Tu aurais eu envie de prononcer quelques insultes (rires).
Gabriel Tual : Évidemment, car sur le moment, tout s’écroule, tu as peur d’en avoir pour hyper longtemps.
Margot Chevrier : « Je le vois par terre, qui ne bouge pas, c’était un peu tendu »
Tu as pensé à Budapest au moment de la chute ?
Clairement, oui.
Margot Chevrier : C’est le premier truc qu’on a tous fait, de se dire que Budapest c’est mort.
Gabriel Tual : La seconde où je touche le sol, je comprends que je me casse la clavicule.
Margot Chevrier : C’est parce que tu ne sais pas comment va se passer la suite. Sur le moment, je le vois par terre et il ne bouge pas, c’était un peu tendu. Personnellement, quand j’ai su que c’était la clavicule, je me suis dit que ce n’était pas grave (NDLR : Margot Chevrier est actuellement en 5e année de médecine). Je sais que c’est quatre semaines, qu’il se fasse opérer ou non. Quand il fait la radio, il m’annonce un peu en s’effondrant qu’il doit se faire opérer. Moi je me suis dit que c’était peut-être la meilleure chose. Finalement, ça aurait été l’enfer qu’il ne se fasse pas opérer. Pour moi comme pour lui (rires). Car tu ne peux vraiment pas bouger du tout. Alors que là, il a une plaque et des vis et il est plus autonome.
Gabriel Tual : Et j’ai vite été dans une dynamique de repartir assez rapidement. Margot m’a beaucoup rassuré. Et ce qui m’a rassuré, c’est aussi de voir qu’une semaine après l’opération, j’ai pu retourner à la salle. On s’aperçoit qu’il y a tellement de choses à faire, que ce n’était pas la fin du monde. Cela m’a remis dans une bonne dynamique. J’ai eu dix jours de pause, que j’aurais de toute manière pris. Je ne suis même pas sûr d’avoir du retard sur la prépa. Limite, je m’entraîne plus que d’habitude.
Margot Chevrier : Tu n’as pas fait d’hiver, tu t’es bien préparé. Quand on voit la date des Mondiaux qui est tard. Regarde, l’an passé à Eugene, c’était en juillet et tu étais en forme.

Gabriel Tual : « Avec le recul ça peut être bénéfique »
Du coup, tu t’adaptes comment ?
Gabriel Tual : J’ai des séances de vélo le matin et du renforcement/musculation le soir.
Et tu arrives à faire quoi en musculation ?
Toutes les machines de jambes où je n’ai pas besoin d’utiliser mon bras. Tout ce qui est charge sur le dos, je ne peux pas. Mais je peux mettre lourd à la presse et cela correspond quasiment au même travail que le squat.
Finalement tu n’auras pas forcément de retard.
Cela peut même être bénéfique. Je retarde ma course et j’aurais de plus en plus envie de courir.
Margot Chevrier : Les demi-fondeurs, on les connaît. Vous ne faites jamais de break et vous vous entraînez tout le temps deux fois par jour. C’est bien physiquement et mentalement de faire autre chose.
Gabriel Tual : Cela va me remettre dans une dynamique positive. De mai à juillet, je serai à bloc, sans la fatigue mentale. Et capable d’en faire plus à ce moment-là.
« Le 800 m est une course où tout peut se passer »
Tu as participé à deux grandes finales au niveau mondial. Quel sera l’objectif à Budapest ?
Je prends l’exemple de Margot Chevrier. L’an passé elle fait 10e des Europe et elle est contente. Là, cet hiver, elle est 5e et déçue. Sans cesse, on relève le niveau. On se dit qu’on peut toujours faire mieux. Aux Mondiaux, j’étais très frustré. Même si 6e cela reste ouf ! De toute façon, je pars pour gagner. Après, il y a des choses atteignables et d’autres non. À Budapest, je joue a minima la finale. Et après tout le monde veut gagner. Si tu vises juste la finale, même quand tu es un peu en-dessous, ce n’est pas la bonne manière d’aborder la compétition. J’ai eu la finale. Et le 800 m est une course de folie où des trucs peuvent se passer.
Margot Chevrier : Comme Pierre-Ambroise Bosse en 2017.
Gabriel Tual : Il l’a montré. Et cela ne sort pas de nulle part. On sait que sur 800 m, il n’y a pas de leader. Et même s’il y en avait un, il peut se trouer. Il n’y a rien d’écrit. Donc je vise la gagne.
Tu as un profil intéressant, tu es un athlète qui a progressé un poil plus sur le tard par rapport à d’autres. Tu as toujours cru en tes chances ?
Oui ! À 21-22 ans, j’avais fait les Europe à Berlin (2018). En 2019, je fais 1:45. Je ne vais pas aux Mondiaux car on ne m’a pas pris. Mais j’étais dans les qualifiables. Il y a eu des moments de malchance. Plein de choses mises bout à bout. C’est comme cela. Je ne sors pas de nulle part et j’ai une progression linéaire.
Gabriel Tual : « Il faut que les années et les entraînements puissent murir »
Le 800 m nécessite de la maturité ?
C’est une course tactique. Il faut croire en soi. Il ne faut pas avoir peur d’y aller. C’est la guerre et si tu n’y crois pas, tu n’as aucune chance. Je ne veux pas avoir de regrets. Si quelque chose me vient en tête, je le ferai.
Margot Chevrier : Tu préfères te trouer sur une course sans tenter un truc, ou tenter un truc et te rater ?
Gabriel Tual : Mais moi, je tente. Sur un malentendu ça passe. Je repense à Bosse. Aux JO 2016, il fait 4e en tentant de jouer la gagne. S’il ne tente pas, il fait sans doute 2e. Il tente de battre David Rudisha. Je pense que c’est la bonne façon de voir les choses. Et si ça ne passe pas, il faut aller au charbon.
À Eugene, on te voit tenter et il ne manque pas grand-chose.
Il me manque 80 mètres (rires). Il faut une maturité tactique et physique. Et que les années et les entraînements passés puissent murir. Ce qui m’a manqué à Eugene, c’est la fraîcheur physique et mentale. Plus physique.
Margot Chevrier : C’est vrai qu’il y a trois tours et tu cours après les minima. Ce n’est pas confortable. On savait que les Mondiaux de Eugene étaient élitistes.
Gabriel Tual : Et pourtant, combien de fois on leur a montré qu’il ne fallait pas forcément faire 1:44.7 pour être performant en grand championnat.
« Je fais 17 courses en 2022, 1:45.5 de moyenne »
Tu en es un bon exemple, avec deux records battus lors des JO 2020.
C’est la particularité du 800 m.
Quelle est aujourd’hui ta qualité première ?
L’engagement et la régularité. J’ai fait des bilans avec mon préparateur mental. Ce n’est pas mal de revoir la saison et de l’analyser. Je fais 17 courses et ma moyenne, c’est 1:45.5. Je ne peux pas trop me plaindre. Il n’y a que Munich. Mais si les gens avaient été là, ils auraient compris. Ceux qui ont fait Eugene avant étaient râpés. Je me suis préparé exclusivement pour les Mondiaux et j’ai fait les Europe avec ce qu’il me restait.
J’étais frustré de ma 6e place à Eugene, c’était dur de me réentraîner seul ! Pourtant, même après Munich, je continue en Diamond League. Et en finale je fais 1:45.25. Il n’y a pas grand-chose à se reprocher la saison passée. J’ai fait une mauvaise course, en demies des Europe. Il faut quand même se dire que j’étais le seul européen en finale à Eugene.
Margot Chevrier : Ceux qui font séries/demies et finale à Eugene ont souffert à Munich, sauf peut-être Wilfried Happio. Ceux qui ont fait des trucs bien à Munich, n’avaient pas forcément performé à Eugene.
Gabriel Tual : « Entre les tours, il faut rester relax, pas se prendre la tête »
Et comment on fait pour gérer l’enchaînement de tours dans une grande compétition ?
Gabriel Tual : Sur l’attente entre les tours, j’arrive à bien gérer cet aspect. Cela ne me gêne pas. Le plus dur, c’est l’attente. Quand on entre dans la chambre d’appel. Cela dure entre 30 et 35 minutes et tout peut se passer. Dans la tête, c’est le bazar complet. C’est l’endroit le plus dangereux.
Tu es quel type d’athlète en chambre d’appel ?
Je suis dans ma bulle. Il y a des outils que j’utilise en prépa mentale, pour ne pas sortir de ma bulle. Rester dans mes pensées positives. La course peut être perdue avant d’être courue. Tu es avec tes adversaires sur une chaise et tu te regardes dans le blanc des yeux.
Margot Chevrier : Dis-toi que nous, c’est comme ça pendant 2 heures et demie.
Gabriel Tual : Avant la course, entre les tours, il faut essayer d’être relax, pas se prendre la tête. Si tu commences à stresser 2-3 jours avant, c’est mort. Il ne faut pas faire n’importe quoi évidemment, mais il faut rester chill. Savoir penser à autre chose. Après ma demie des JO, mon préparateur mental m’a conseillé d’aller jouer, faire d’autres trucs. J’avais deux jours d’attente. Pour éviter de cramer cet influx nerveux. J’ai la chance de super bien dormir. Et j’arrive vite à switcher.
Margot Chevrier : « Gabriel, je ne sais pas comment tu fais pour ne pas faire de compétitions de l’hiver »
Tu as fait impasse sur la saison hivernale, ce qui est souvent le cas. C’est quoi le quotidien d’un athlète, quand l’échéance est encore lointaine ?
Gabriel Tual : Je n’ai pas besoin d’avoir tout le temps des objectifs. J’aime bien m’entraîner.
Margot Chevrier : Je ne sais pas comment tu fais (rires).
Gabriel Tual : On a un groupe à Bordeaux, c’est cool et on est tous potes.
Margot Chevrier : Nous aussi.
Gabriel Tual : Après, c’est un choix que j’ai fait. J’ai repris la saison mi-octobre. En trois mois, c’est trop dur de faire un cycle de réathlétisation, d’aérobie et de spécifique. En 2018 ou 2019, je ne fais pas de saison hivernale et je claque mes records l’été. Je trouve que faire un pic de forme l’hiver, cela diminue celui de l’été. Et je veux viser l’été. J’arrive à me focaliser huit mois sur un objectif. Mentalement et dans mon engagement chaque jour, c’est décuplé.
Gabriel Tual : « Les Diamond League rapportent beaucoup de points »
Puis tu cours déjà beaucoup
Dix-sept 800 m en 2022, c’était déjà compliqué (rires). On l’a vu avec Benjamin Robert qui était dans le dur à Bruxelles et Zurich l’an passé. Le corps dit stop et on ne peut rien faire.
Margot Chevrier : C’est vrai que quand j’enchaîne trois compets en un week-end, même sur de la perche, à la 3e je n’ai pas la même envie. Même si tu es en forme. Puis quand tu fais 20 compets, la 20e n’a plus la même saveur. C’est presque trop régulier.
Gabriel Tual : Et encore, vous la perche est un jeu. Nous quand on part sur un 800 m, on sait qu’on va souffrir. Que tu sois en 1:48 ou 1:40. Et parfois encore plus quand tu fais 1:48.
Margot Chevrier : Mais tu peux depuis un certain temps choisir tes courses. Moi, ce n’est le cas que depuis cet hiver. L’an passé, je dis oui à tout, car tout est bon pour marquer des points au ranking ou gagner de l’argent (NDLR : Gabriel Tual ayant participé aux JO et aux Mondiaux avec deux finales, il s’assure d’un bon ranking qui le protège davantage qu’un athlète n’ayant pas participé ni à Eugene ni même à Munich).
Gabriel Tual : Les Diamond League rapportent énormément de points et c’est important de ne pas rater sa première course.
Gagner en 1:46 en Diamond League, c’est comme faire 1:40 ailleurs.
Margot Chevrier : Sur le classement Crédit Mutuel Athlé Tour, je suis 6e. Alors que sur la table hongroise, je pourrais être deux. Mais tu pars à l’étranger pour marquer des points au ranking, du coup tu ne marques pas de points au classement. Les hurdleurs ne sont pas top 5, alors que les haies rapportent beaucoup. Du coup, il y a beaucoup de perchistes dans le classement. Avec les Perche Elite Tour. Je vais à Ostrava, je fais 4.52 m sur un Gold. Top pour le ranking mais 0 pour le Crédit Mutuel. C’est du financier mais cela ne reflète pas forcément qui est le meilleur athlète.
C’est bien, cela oblige les athlètes à rester en France. Mais tu ne peux pas les obliger à rester en France et à avoir des points au ranking pour aller en grand championnat. Et pour ma part, le choix est fait.
Gabriel Tual : Les gens ne saisissent pas les Diamond League. Si je gagne en 1:46, c’est comme si j’avais fait 1:41 voire 1:40 dans n’importe quel meeting (NDLR : le record du monde est à 1:40.91). Cela fausse beaucoup de choses.
Margot Chevrier : Cela devient de l’anti-sport. Tu vises parfois des compétitions aux conditions pourries, mais où tu sais qu’il n’y a personne et que tu vas marquer de gros points.
C’est du calcul d’apothicaire ?
Gabriel Tual : C’est ce que disait Margot, c’est hyper important. Tu peux faire une Diamond League et t’assurer de belles choses.
Margot Chevrier : Dans un sens, sa clavicule c’est pas si mal, car il peut être frais en septembre, pour faire les dernières Diamond League, les finales. Pour Paris 2024, ce sera dans le ranking. S’il calcule bien son coup, il sera frais à Budapest et après. On en est à décaler les saisons. Si tu sais que tu es un peu limite, tu joues sur les gros meetings de fin de saison. Pour garder le ranking pour les JO. Mais tu joues pour ta sélection ou pour des points ?
Gabriel Tual : « Je gagne ma vie depuis 2022 »
En sachant que, médiatiquement, il n’y a qu’un grand championnat qui offre une exposition médiatique nationale.
Toute ta vie, tu ne t’entraînes que pour le grand championnat. À la fin de ma carrière, j’aurais beau être 2e au ranking mondial, je m’en fous si je n’ai pas fait de médaille. En termes d’exposition et sur les réseaux sociaux, il n’y a que les France et les sélections qui comptent. Gagner les France, cela fait exploser ta médiatisation et sur les sélections, c’est encore mieux.
Tu arrives à vivre de l’athlétisme ?
Gabriel Tual : Maintenant oui.
Donc c’est récent ?
Depuis 2022.
Seulement ? La bascule n’était pas faite après Tokyo ?
Le temps que cela se mette en place. Avant Tokyo, je n’avais absolument rien.
Tu faisais comment ?
Papa et maman ! Sans rigoler, heureusement qu’ils étaient derrière moi, sans eux je n’aurais jamais pu être là.
Donc sans eux, tu arrêtais ?
Carrément !
Margot Chevrier : Je pense que tu aurais trouvé d’autres solutions. Je n’avais pas mes parents et j’ai trouvé des mécénats.
Gabriel Tual : Et mon club (NDLR : US Talence Athlétisme) m’a beaucoup soutenu. Mais c’était tout.
« Paris dans un coin de ma tête »
C’est terrible de se dire que tu es finaliste olympique mais que tu ne gagnes pas ta vie.
Aujourd’hui j’en vis, mais si demain cela s’arrête, il y a tout qui s’arrête. Il n’y a plus rien. Il faudra que je trouve quelque chose pour faire rentrer de l’argent. Une médaille (rires).
Le demi-fond reste peut-être plus bankable que d’autres disciplines, mais moins que d’autres.
En sprint, tu peux bien gagner ta vie, idem sur les longues distances. Sur la route, tu peux gagner pas mal.
Margot Chevrier : C’est sur du prize-money.
Gabriel Tual : Mais sur les distances intermédiaires, c’est plus compliqué. Idem pour les épreuves autres que la course.
Margot Chevrier : Courir, tout le monde peut le faire, donc ça parle. Les gens font leur footing, certes beaucoup moins vite, mais peuvent le faire. Alors que les sauts, lancers ou perche… Les gens s’identifient à ce qu’ils font eux, donc cela reste plus facile d’avoir de la visibilité. Vous avez sans doute même plus de visibilité sur les réseaux sociaux que les sprinteurs. Il y a pas mal de sponsors qui arrivent par rapport à cette visibilité. Il faut jouer avec ses atouts. Et le sprint n’est pas forcément mieux que le demi-fond. Peut-être sur les contrats.
Tu as parlé de Paris. Les Jeux sont déjà dans un coin de ta tête ?
Oui !
Plus que Budapest ?
Oui et je crois que c’est le cas pour tout le monde.


