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Hilary Kpatcha : « Avoir fait les minima, c’est un luxe »

Etienne Goursaud

Publié le

Athlétisme : Hilary Kpatcha : "Avoir fait les minima, c'est un luxe"
Photo Icon Sport

ATHLÉTISME – Interview avec Hilary Kpatcha, qui a vécu un superbe mois de juin. Avec un record personnel porté à 6.86 m à la longueur. Mais aussi une victoire pour son retour en équipe de France, pour les championnats d’Europe par équipes. Auréolée d’une médaille d’argent au total, lors de ces Jeux Européens. Un gros symbole à Chorzow, l’endroit où Hilary Kpatcha s’était très gravement blessée il y a deux ans. Elle nous parle de sa convalescence, de sa reconstruction. Elle évoque aussi son excellent début de saison et son désir de ne pas griller les étapes en vue de Budapest. Des championnats du monde où Hilary Kpatcha est qualifiée directement.

Hilary Kpatcha : « C’était une compétition qui me tenait à coeur »

Cela a dû être un gros symbole de remporter ton concours là où tu t’étais blessée gravement, il y a deux ans ?

Totalement ! C’était une compétition très importante pour moi. Cela me tenait à cœur. C’étaient les mêmes conditions qu’il y a deux ans, quand je me suis blessé. Mais aussi la première compétition où je remettais le maillot de l’équipe de France. C’est plein de symboles.

Le faire avec le maillot bleu doit renforcer cela, celui avec lequel tu t’étais blessée.

C’est le moment de renouer avec l’équipe de France, fermer la porte de cette histoire et de ce genou.

Tu y as repensé au moment de t’élancer ?

Non du tout. Disons que j’y ai pensé quand on m’a proposé la sélection. J’y ai réfléchi et je me suis rendu compte du contexte. Mais, c’était en amont, quand j’ai été sélectionnée, pas quand j’y étais. On a pris le temps de se dire : « Est-ce qu’on y va, est-ce qu’on n’y va pas ? ». Sur le moment, j’étais pleinement dans ma compétition et focus sur mon envie de gagner.

Dans le concours, il y a Ecem Calagan qui se blesse gravement. Cela n’a pas changé ta façon d’aborder la compétition ?

Un peu. En plus, elle sautait devant moi, donc j’ai tout vu pour le coup. Ce qui a été choquant pour moi, c’est de voir les juges se précipiter vers la planche et l’essuyer. Je me suis dit : « Ah ouais, elle a fait exactement comme moi » (NDLR : Il y a deux ans, Hilary Kpatcha s’était blessée à cause d’une planche mal essuyée). Cela a été un peu déstabilisant. Quand je saute juste après, il me semble que c’est mon moins bon saut. Cela a été un peu déstabilisant, mais je ne me suis pas dit que c’était chaud. Ceci dit, je n’ai pas eu de retenue particulière. Je suis restée concentrée sur mes sensations, pour remettre les choses techniquement. Il doit y avoir une petite part d’inconscience, car cela reste mon moins bon saut.

« Je me blesse l’année où j’arrête mes études pour me consacrer à l’athlétisme »

Quand tu te blesses il y a deux ans, as-tu eu peur de ne pas pouvoir revenir ?

Quand je me blesse le jour même, j’étais déjà dans l’optique du retour. Comme si je ne me donnais pas trop le choix. On pensait que je m’étais fait les croisés. Je savais que c’était grave. Mais, c’était encore plus grave que ce que je craignais déjà. C’est quand je me suis réveillée de mon opération, que j’ai capté que c’était vraiment chaud. Il y a eu une petite interrogation sur mon retour. Je me suis dit que j’allais essayer de faire le mieux pour revenir. C’est vrai que je ne me suis pas laissée trop le choix.

Comment as-tu géré cette période de convalescence ?

Cela a été super difficile. Cette année-là, j’avais arrêté mes études pour me consacrer à l’athlétisme. Et, je me retrouve ni athlète ni étudiante. J’avais l’impression d’être égale à zéro, de n’être rien du tout. Comme un grand vide. C’est ce que j’ai ressenti. Je n’arrivais pas à savoir comment me présenter aux gens. Avant de me requalifier comme athlète, il fallait toute cette convalescence, qui a été longue. Cela a été difficile mentalement. Ce qui m’a un peu sauvé, c’est le travail et le fait de m’entourer de personnes ultra-bienveillantes. Qui m’ont aidé à mettre en place mon projet.





Je n’étais pas bien dans ma tête. Mais j’ai su me remobiliser. En me rendant compte que mon ancien staff n’était pas forcément très bon. J’ai dû retrouver un nouveau staff que je trouvais compétent et qui était prêt à me suivre et croire en mon projet. Cela n’a pas été une année facile. En m’entourant et en programmant les choses, cela l’a fait (rires).

Hilary Kpatcha : « Je me blesse deux semaines avant mon record »

Le plus dur a peut-être été de retrouver des repères à la longueur ?

Cela a été la difficulté. J’ai été touché au genou de mon pied d’appel. Il a fallu retrouver de la force sur le pied d’appel. De la mobilité également. Au début, c’était catastrophique, car je clopinais. J’essayais de me dire que ce n’était pas grave. Quand on voit une athlète faire ça, on voit que c’est bancal. Cela me stressait un peu. Mais, je me suis dit qu’il fallait faire confiance au processus. À force de faire, mon corps allait s’habituer. J’ai bien fait de croire en cela.

Il t’a fallu un hiver pour t’adapter.

Remettre tout en place, gérer de nouvelles choses. J’ai repris mes études et je fais mon alternance en tant que chargée de recrutement. Il fallait gérer l’alternance, le sport, les cours. Cet hiver a servi à poser mes bases et trouver mon rythme. Tout est parti cet été. Il a fallu du temps d’adaptation pour tout concilier. Mais aussi mon corps en compétition. Bref, des paramètres et des process que j’avais lancés et qui devaient se mettre en place. Il fallait y croire.

T’attendais-tu à battre ton record aussi tôt dans la saison ?

Non ! Cela a été une surprise. Deux semaines avant mon record, on m’a dit que je m’étais fait une déchirure au carré fémoral (NDLR : un muscle du fessier). Une blessure pas trop comprise. Je me suis demandé ce que c’était. J’étais dans ce processus de faire confiance à mon corps. On m’a dit ça, alors que je n’avais plus de douleurs. Pourtant, l’IRM montrait bien que c’était touché. Malgré l’absence de douleurs. Cela sème la zizanie dans la programmation. Même dans mon esprit. Je me dis : « Tu as fait tout cela pour te déchirer le carré fémoral ». Les médecins ne savent pas trop gérer ces moment-là. Ils te disent de faire des PRP, de prendre six semaines d’arrêt. Finalement, on a décidé de faire confiance en mon corps, en mes sensations. On est allé à Pezenas pour tester ce muscle. Voir si cela tenait.

« Il faut montrer que l’on est capable d’enchaîner les gros concours »

Finalement, cela n’a pas trop mal tenu.

Au fond de moi, je savais que tout allait bien. Mon staff me disait de ne pas trop forcer. Car si je me pétais, je me pétais bien. C’était un compromis. Mais, je suis allée à la compétition avec beaucoup de relâchement. En étant hyper focus sur ma technique et concentrée. C’était comme si on libérait un lion en cage. Quand on m’a annoncé que j’étais blessée, on a dû réduire le rythme. Pour ne pas prendre de risques. Et, je suis allée à fond à la compétition.

On a parlé de ton record, mais est-ce que ce n’est pas plus important pour toi d’avoir enchaîné trois concours à 6.75 m ou plus ?

Je retiens vraiment ces trois gros concours. Le 6.86 m, ok d’accord, j’arrive et je pose ce saut et c’est une belle performance. Mais, il faut montrer que l’on est capable d’être à ce niveau-là. Les gens ont dû se poser des questions quand je fais mon record : « C’est bizarre, on ne la voit pas depuis deux ans. Elle nous fait 6.86 m ». Certains devaient se demander si j’étais capable de refaire cette performance. Ou si c’était un coup de chance.

Je retiens l’enchaînement des compétitions et la mentalité que j’avais dans cet enchaînement. Je ne me suis pas pris la tête. Le plus important pour moi est de construire ma saison. Je n’ai pas été là pendant deux ans et j’ai beaucoup à apprendre. Il faut que je renoue avec mon corps. À chaque compétition, on pose les bases et l’on construit. Pour trouver de nouvelles sensations sur lesquelles travailler à l’entraînement. Cela a été le fil conducteur de mes trois dernières compétitions.

Mais aussi en vue des JO et des Mondiaux. Je suis dans la construction. Prendre le temps de mettre l’énergie là où il faut. Des compétitions avec qualifications et finales, où il faut être carré, avec un saut bien dans l’axe dès les qualifs pour rentrer en finale sans perdre trop d’énergie. Ce que j’arrive à faire. Je ne suis jamais sous les 6.50 m. C’est bon signe.

Hilary Kpatcha : « Avoir fait les minima, c’est un luxe »

L’avantage, c’est que tu as fait les minima et que tu peux être en mode travail.

Je considère ça comme du luxe. Ma saison ne devait pas se décliner comme cela. Je devais enchaîner pour faire un pic de forme pour les Élites. Le fait d’avoir fait ces 6.86 m, cela me permet de construire tranquillement les JO et les Mondiaux. C’est du luxe, j’en ai conscience (rires).

Comment va s’articuler la suite de ta saison ?

On a fait un bloc de trois compétitions, qui ont été intenses. Je vais sauter soit le 17 à Marseille, soit le 18 à Budapest. J’enchaîne avec la Diamond League de Monaco le 21 juillet. Pour terminer sur les France, fin juillet. Je repars sur le même bloc.

Oui, cela ressemble à ce que tu as fait.

L’objectif, c’est de faire Budapest et Monaco, pour gérer des compétitions avec peu de récupération entre deux. Voir comment je me comporte et si je suis capable de bien enchaîner et voir comment réagit mon corps. On teste des choses, on teste mon genou aussi. Après les Élites, on est censé partir en stage de préparation pour les Mondiaux.

T’es-tu fixée des objectifs en termes de performance et/ou place ?

Pas du tout. Ce qui me tenait à cœur, lors des dernières compétitions, c’est de pouvoir gagner. Je me disais qu’il fallait que je trouve les ressources pour m’adapter et gagner. Et je préfère rester sur cela, plutôt que de me dire de viser une place ou performance précise. À Budapest, il faudra que je m’adapte aux filles autour de moi et trouve les ressources pour répondre. C’est ma capacité de réponse qui m’intéresse. Mais je ne me pose pas de questions de performance. Je veux vivre l’instant présent et être maitre de mes moyens, lors de ces championnats.

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