Nous suivre
Handisport

Jordan Broisin : « On me refuse de repasser devant une commission médicale pour être réévalué correctement »

Killian Tanguy

Publié le

Jordan Broisin « On me refuse de repasser devant une commission médicale pour être réévalué correctement »
Photo Icon Sport

PARA SKI ALPIN – Jordan Broisin (WL4) démarre sa saison ce week-end, avec une manche de Coupe du monde à Saint-Moritz (Suisse). Mais dans sa newsletter de décembre 2023, il révèle l’injustice qu’il vit depuis plusieurs années : « Après mes premiers Jeux en 2018, j’ai demandé à être réévalué, insistant sur le caractère gênant de mon handicap, vidéos à l’appui où l’on voit clairement mon bras traîner en arrière et le déséquilibre occasionné. On me l’a refusé. » Pour Dicodusport, Jordan Broisin a bien voulu revenir plus en détail sur cette injustice.

Comment vous sentez-vous en ce début de saison ?

La préparation a été un peu difficile cet automne. On n’a pas eu de bonnes conditions de neige et pas mal d’entraînements ont été annulés à cause de la météo. Ils se sont souvent faits sur des neiges un peu molles. Malgré tout, il y a de bonnes choses qui se mettent en place techniquement. J’ai aussi eu des difficultés avec ma prothèse, j’ai même dû laisser de côté le développement de ma nouvelle prothèse pour le début de la saison. Et dans la tête, il faut quand même retourner au charbon malgré la problématique de ma classification. C’est dur à gérer mentalement…

Quel problème vivez-vous au niveau de votre classification ?

Je suis désavantagé. Lors de mon accident (de moto, en 2009), j’ai eu deux nerfs touchés à l’épaule, qui se sont arrachés sur le moment. J’ai subi une greffe un an après l’accident qui a permis de rétablir une partie du deltoïde. Cela me permet de lever l’épaule et donne l’impression que mon bras bouge bien. Mais il me manque les rotateurs externes, qui permettent d’orienter la main vers l’extérieur. Ils sont assez prépondérants dans le ski pour l’équilibre. Souvent, ce qu’il se passe, c’est que j’ai la main qui rentre alors que je devrais plutôt essayer d’aller chercher vers l’extérieur. J’ai aussi une amputation qui a été prise en compte dès le début, mais elle est relativement courte.

J’ai beaucoup skié avec un ancien de l’équipe de France qui avait une courte amputation, et il me disait que, par rapport à d’autres qui avaient des amputations plus longues, on n’était pas avantagé dans notre catégorie. Surtout qu’année après année, de nouveaux sportifs avec des équivalences de handicap ont intégré notre catégorie. Donc, aujourd’hui, je me retrouve à courir avec des athlètes qui ont leurs deux jambes. La dernière injustice, la vraie, c’est que certains athlètes ont été revus récemment avec des règles plus récentes de classification. Mais moi, on me refuse de repasser devant une commission médicale pour être réévalué correctement. Ce n’est même pas que le médecin me dit que mon handicap est trop faible, c’est qu’on me refuse de passer devant les médecins qui décident de ma catégorie.

Pourquoi vous le refuse-t-on ?

J’ai été évalué en 2014, il y a bientôt 10 ans. Ils estiment qu’ils l’ont fait correctement et ne pouvant pas prouver que mon état s’est dégradé depuis, que je n’ai pas de raison de repasser dans une commission.

Qui bloque ce passage ?

Avant, c’était le Comité International Paralympique (IPC), qui gérait lui-même, directement, quasiment tous les sports. Mais depuis l’année dernière, un peu à l’image du CIO (Comité International Olympique), l’IPC ne s’occupe plus que de l’organisation globale des Jeux Paralympiques. Donc l’organisation des coupes du monde, des championnats du monde et des compétitions sont maintenant rattachés à la FIS (Fédération internationale de ski). C’est pour cela que j’ai osé refaire une demande récemment.  J’espérais qu’ils mettent leur nez dedans pour avoir des classifications plus en lien avec notre sport…





Mais finalement, les dirigeants sont les mêmes. Le nom et l’identité ont changé, mais rien n’a changé concrètement. La FIS est un peu frileuse vis-à-vis de nos handicaps et ne veut pas tout changer. C’est un problème récurrent, dans de nombreux sports. Il me touche particulièrement parce que j’ai l’impression que l’on me bloque volontairement. On nous dit que ça va changer, mais au final, rien ne change…

La Fédération Française Handisport vous soutient-elle ?

Mes coachs et mon directeur sportif ont compris qu’il y avait une possibilité de faire cette demande, donc ils ont soutenu ma démarche. J’ai aussi un courrier du médecin général de la Fédération Française Handisport (FFH). Plusieurs kinés et même un classificateur français m’ont dit qu’ils ne comprenaient pas que ma demande ne soit pas prise en compte. Le problème est que la fédération ne peut pas faire beaucoup plus pression, parce qu’elle essaye de garder de bonnes relations avec les organisations. C’est pour cela que, dans la newsletter, je dis que c’est un peu plus politique que sportif. Ils ne mettront pas en péril leur bonne relation avec ces organismes pour un athlète.

L’objectif est-il d’être réévalué d’ici aux Jeux de Milan Cortina en 2026 ?

C’est clairement ça. L’an dernier, les personnes qui géraient le parasport au niveau de la FIS avaient dit que toute personne qui demanderait à se faire réévaluer le pourrait. La FIS avait compris l’importance que les athlètes soient revus régulièrement devant les médecins pour être évalués correctement. Mais malgré ça, on m’a refusé cette étape-là. L’idée, c’est, au moins, d’avoir l’équité, d’être revu comme le sont beaucoup d’athlètes. J’aimerais bien qu’ils respectent le fait que tous les athlètes qui se présentent aux Jeux soient revus au cours des quatre dernières années. Ce serait déjà un grand pas en avant.

Pourquoi n’en parlez-vous que maintenant ?

Je n’en parle que maintenant, parce que je n’ai pas l’habitude de me plaindre et je n’aime pas me victimiser. Je trouve que ce n’est pas très sportif. Mais à force de me battre et de garder ça pour moi, je vois que je ne suis pas pris au sérieux et que ce n’est pas du tout pris en compte. En parlant, j’espère faire bouger les choses. Et puis mentalement, de l’accepter et de ne pas toujours me dire que je cours contre des personnes qui ont un handicap ou des compensations qui ne sont pas du tout équivalentes et que ce n’est pas forcément juste.

C’est aussi parce que le temps passe et que j’arrive de plus en plus vers la fin de ma carrière, même si je pense que je peux encore faire de longues années. Mais si rien ne change, mes chances de résultats ou de performances vont diminuer d’année en année. Je me sens progresser, mais mon handicap devient de plus en plus prépondérant et de plus en plus bloquant dans l’avancée de ma performance. Je travaille beaucoup physiquement pour essayer de le gommer, mais il n’y a aucun impact sur les skis.

Une dernière question, un peu plus légère. Que vous inspirent les Jeux dans les Alpes en 2030 ?

Ce n’est pas un objectif en soi. Je me suis mis Milan comme objectif, car les deux derniers Jeux Paralympiques auxquels j’ai participé, à Pyeongchang (2018) et Pékin (2022) étaient à l’autre bout du monde. Ma famille très proche et des amis ont pu venir à Pyeongchang, mais à Pékin, il n’y avait vraiment personne. Et je m’étais dit que de finir sur des Jeux, avec beaucoup de public, serait réellement d’une autre dimension. C’est ce que je vais chercher à Cortina. Donc dans les Alpes, quatre ans plus tard, ce sera un cran au-dessus comme ils seront vraiment à la maison.

On peut difficilement prédire notre avenir parce que les blessures arrivent vite dans notre sport, et rester à très haut niveau est vraiment demandant pour notre organisme. Je ne peux pas faire de projection dans six ans, mais ce serait merveilleux et moi ça me donne envie d’y aller. Beaucoup critiquent les Jeux à cause de l’impact écologique, mais les JO de Paris donnent envie à la population de faire du sport. Le sport est un enjeu de santé publique et rien que pour ça, donner envie aux gens d’aller faire du ski, pour moi, c’est aussi important.

Clique pour commenter

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *