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Athlétisme

Jordan Guehaseim : « Porter le maillot de la France, c’est quelque chose de spécial »

Etienne Goursaud

Publié le

Jordan Guehaseim - "Porter le maillot de la France c'est quelque chose de spécial"
Photo Jordan Guehaseim

ATHLÉTISME – Entretien avec Jordan Guehaseim, spécialiste du lancer du disque et qui a pulvérisé son record en 2023. A 26 ans, il est devenu le 9e meilleur français de tous les temps, avec un jet à 62.90 m. Il nous parle de son ambition olympique, avec des objectifs très élevés pour 2024. Il évoque son retour après trois années difficiles. Passionné de jeux vidéos et streamer sur Twitch, Jordan Guehaseim explique aussi comment il a su faire la passerelle entre ses deux passions.

Jordan Guehaseim : « Je reviens d’assez loin »

On imagine beaucoup de fierté quand on fait le bilan de la saison.

Jordan Guehaseim (9e français de tous les temps au lancer du disque) : Effectivement. Surtout que je reviens d’assez loin. De deux ou trois saisons où j’ai eu cette problématique comme beaucoup de sportifs de haut niveau. À savoir gagner de l’argent. J’ai dû davantage me concentrer sur les études et le travail. Cela a été un équilibre à trouver et quand il a été trouvé, j’ai pu me reconcentrer sur les lancers.

Il y a cette compétition à Fort-de-France où tu passes pour la première fois les 60 mètres. Un déclic, on imagine.

Vraiment ! Car cela reste une barre mythique en lancer du disque. C’est déjà énorme. Cela me permet de commencer à rêver à certaines choses intéressantes.

On parle des 60 mètres, mais cette barrière a été pulvérisée.

C’est ça (rires). Franchement, je savais que j’étais prêt pour cela. Dès le mois de février où, aux championnats de France, je fais 59.60 m. Mais je n’avais pas réussi à avoir ce déclic. On va dire que le climat caribéen me convient bien (rires). Je suis très content d’avoir eu cette régularité.

Il t’a fallu trois ans pour trouver ton équilibre.

C’est ça le plus difficile, quand on est sportif de haut niveau, on doit avoir un double projet. C’est le choix de la fédération.

D’autant qu’en France, les emplois du temps ne sont pas forcément bien aménagés.

Si on n’est pas dans des CREPS ou à l’INSEP, on n’a pas d’emploi du temps aménagé, ou alors c’est très minime et on ne sent pas la différence.



Jordan Guehaseim : « Jacques Accambray m’a dit qu’on se laissait un an pour performer »

Tu as eu envie d’arrêter ?

Les trois années ont été comme une phase d’arrêt. Je comptais même arrêter là-dessus. Mais j’ai fait confiance à mon coach actuel (NDLR : Jacques Accambray). Il m’a dit : « On se laisse un an. Un an pour briller. Et si cela ne fonctionne pas, tu prends ta décision ». Cela s’est passé comme ça.

On a parfois tendance à oublier qu’en lancer, c’est difficile de performer à 22-23 ans.

C’est vrai que cela requiert de la maturité. Sauf dans certains pays. Je pense à Kristjan Čeh.Mais c’est une autre culture. On parle de gens qui font ça depuis qu’ils ont six ans. Nous, on arrive assez tard. J’ai commencé vraiment à l’âge de 15 ans. Cela fait à peine dix ans que je pratique. Pour l’heure, ma progression est très bonne, je m’améliore extrêmement vite. Mais c’est une discipline dans laquelle on est au top assez tard. J’ai encore au moins dix ans devant moi. Je suis loin de ma fin de carrière.

Tu as commencé par quel sport ?

J’ai fait du football, je suis issu d’une famille de footballeurs. Je faisais 70 kilos et je courais partout (rires). Puis, il y a eu quelques changements physiques et morphologiques.



Au-delà de ta performance, tu honores aussi ta première sélection en équipe de France sénior. Qu’as-tu ressenti au moment d’enfiler ce maillot ?

Il y a eu une certaine nostalgie. Je savais que j’allais la faire, mais c’est vrai que c’est un honneur de représenter la France dans un championnat (NDLR : Coupe d’Europe par équipes). De revoir des collègues, des amis. Porter le maillot de l’équipe de France, c’est quelque chose de spécial, il y a quelque chose d’inexplicable.

Une sélection qui comptait en plus pour l’équipe.

Évidemment, ça compte aussi individuellement, car ta performance reste dans les bilans. Mais le but était bien de marquer le plus de points pour l’équipe. Pour la plupart, on a essayé de limiter la casse. Pour beaucoup d’entre nous, on approchait de la fin de saison, c’était difficile d’arriver avec une forme optimale. On a réussi plus ou moins à faire ce qu’on voulait, même si collectivement, cela ne s’est pas passé comme on le souhaitait. C’était une très bonne compétition.

Cela t’as-tu permis d’apprendre certaines choses ?

Oui et non. Certains discours lors de la compétition ont été un peu difficiles à entendre. C’était nouveau pour nous, certains venaient à peine d’arriver en équipe de France. Mais je pense qu’il y a toujours du bon, comme partout.

« Si je faisais 63 mètres en 2023, le but était la médaille en 2024 »

C’était en Pologne, un lieu où les lancers sont très populaires. C’est la première fois que tu lançais devant autant de monde ?

Je ne peux pas dire que c’était la première fois, car j’ai eu la chance de faire les qualifications des JO de la Jeunesse à Bakou. Il y avait beaucoup de monde. Mais cela fait plaisir d’être dans une compétition où on est pris au sérieux. Il y a des jeunes qui sont venus se prendre en photo avec nous, parce qu’on passait à la télé. C’était la première fois où je sentais que l’univers avait changé.

À moins d’un an des JO, tes ambitions sont décuplées ?

Pour être honnête, avec mon coach, on espérait faire plus cette année. Mais il y a eu cette blessure qui est survenue. Le corps n’est pas infaillible, ce serait trop facile. On savait que si je faisais 63 mètres cette année, l’année prochaine le but serait la médaille. On est à Paris et on sait qu’en lancer tout peut arriver. Et on l’a vu cet été avec Laulauga Tausaga, qui a explosé son record en finale. Il suffit qu’en 2024, je fasse un jet à 65 mètres, je sais que sur un jet, les 70 mètres sont faisables. Et c’est significatif de médaille. On parle d’un autre monde évidemment.

Pour te qualifier, tu vises les minima ou tu veux passer par la qualification au ranking ?

Les minima, c’est le rêve. Mais World Athletics en a fait quelque chose de très difficile pour faire primer la régularité. Pour moi, ce ranking n’est pas la meilleure solution, mais c’est ce que je vais essayer d’aller chercher. Il faudra faire beaucoup de compétitions, aller loin. Ce sera fatiguant. C’est un sujet important à discuter et tout un processus à mettre en place. Car il ne faudra pas arriver aux JO en étant cuit. Il y a beaucoup de choses à faire. Et si toutes les conditions sont réunies, je me sens capable de réaliser les minima.

Jordan Guehaseim : « Sans Mélina Robert-Michon, il n’y a pas de lancer du disque en France »

En France, une concurrence émerge, avec toi, Tom Reux, sans oublier Lolassonn Djouhan.

On commence à avoir quelque chose de bien. Beaucoup sont aussi derrière. Je me suis longtemps entraîné avec Lolassonn. C’est un peu mon mentor dans la discipline. Il y a eu Tom Reux qui a aussi explosé, qui est régulier à 60 mètres. Et il est capable de faire 65 mètres. Il faut avoir les bonnes conditions. J’ai réussi à revenir. Il y a un certain vivier. On sent que le lancer a été travaillé. Pour être honnête, sans Mélina Robert-Michon, on n’aurait pas de lancer du disque en France. C’est elle qui a implanté cette dynamique. On ne fait que suivre ses traces.

Jordan Guehaseim : « Jacques Accambray c’est l’olympisme lui-même »

Tu es entraîné par un ancien très grand lanceur. Est-ce que tu ressens son vécu d’athlète ?

Forcément ! Jacques a fait les JO et il a terminé 9e. En sachant que quatre personnes devant lui sont mortes avant leurs 60 ans. C’est quelque chose. Sa femme était recordwoman de France du disque (NDLR : Isabelle Accambray). Sa fille est une très bonne lanceuse (NDLR : Jennifer Accambray). Son fils est champion olympique de handball (NDLR : William Accambray). C’est une famille de sportifs et il y a quelque chose qui émane de chez Jacques. C’est l’olympisme lui-même.

Tu as eu l’occasion de rencontrer William ?

Pas encore, mais on discute lui et moi. Mais on n’a jamais eu l’occasion de se voir. Il évolue dans le club d’Orléans. La distance forcément et on n’a pas les mêmes activités. Mais cela ne devrait pas tarder à se faire.

Jordan Guehaseim : « On peut jouer au jeux vidéos et bouger à côté »

À côté du lancer du disque, tu as une autre passion des jeux vidéos. C’est depuis tout petit ou c’est arrivé au fur et à mesure ?

Cela a toujours été là. J’ai commencé sur Sega. Cela m’a toujours animé. Mon père m’a toujours dit que, même si je me donnais à 100 % sur le sport, je devais me trouver quelque chose d’autre, qui me donnait envie de rentrer chez moi. Les jeux vidéos m’ont marqué et ça va durer encore pendant longtemps.

C’est une sorte d’équilibre ?

C’est assez contradictoire. J’ai beaucoup discuté avec des streamers et des Youtubers. Des gens assez sédentaires, il est vrai. On a beaucoup l’image en France du joueur de jeux vidéos sédentaire. Et je suis content de casser ce parallèle. Une personne qui passe du temps devant les écrans peut être aussi sportif. Je suis très content de cela. Quand je joue, je joue aussi avec des sportifs. Notamment Marvin René (un sprinteur qui a participé aux JO 2016 dans le collectif relais). Il y a Christophe Lemaitre qui joue à Owerwatch. On a du mal à faire cette liaison et c’est un peu mon combat sur les réseaux sociaux. Même si on joue aux jeux vidéos on peut bouger à côté.

Jordan Guehaseim : « Ma communauté sur Twitch suit mes performances sportives »

Loin du cliché du geek.

C’est exactement cela que je veux changer.

Qu’est ce qui t’a motivé à te lancer sur Twitch ?

J’ai des collègues qui ont bien réussi sur cette plateforme et sur Youtube. En discutant avec la ligue contre l’obésité, dont je suis un ambassadeur, même eux ont certains clichés autour de cela et autour du fait d’être devant les écrans. J’avais envie de montrer que c’était possible. Évidemment, je fais 140 kilos, mais pas que de graisse (rires).

Je veux surtout montrer qu’il peut y avoir du bon dans les jeux vidéos. Améliorer les fonctions cognitives. Tout n’est pas négatif.

Tu as réussi à réunir une belle communauté. C’est aussi une fierté ?

C’est agréable. Ils me suivent. Ces 2 500 personnes sont assidues aux lives. Ils suivent aussi mon actualité sportive, me demandent comment se passe ma préparation. Cela galvanise. Si un jour, j’arrive à faire une médaille, cela représentera beaucoup. Pas que pour moi, mais aussi pour ceux qui me suivent. Une médaille olympique ne se gagne pas seul, mais avec beaucoup de monde. C’est un projet avec l’entraîneur, la famille et tous ceux qu’on ne voit pas. Je pense que ce serait une médaille qui signifiera pour beaucoup et qui peut montrer aussi qu’on peut jouer aux jeux vidéos et être performant ailleurs. Et je me bats pour que tout le monde soit fier.

Si tu fais une médaille, tu vas être obligé de la montrer en live.

(Rires) Si je fais médaille, elle sera accrochée sur le live. Ce sera une fierté.

Jordan Guehaseim : « Une fierté d’avoir mêlé mes deux univers »

Tu as réussi à mêler tes deux univers. Preuve que ce n’est pas distinct.

Je suis tout à fait d’accord. C’était vraiment mon projet et je suis content d’avoir réussi à l’entremêler. C’est désormais la dernière ligne droite pour prouver que ces deux univers peuvent se compléter.

Quand tu es en live, tu es obligé de réfléchir à optimiser les choses pour plaire à ta communauté. Chose qui peut être retranscrite au moment d’intervenir devant une foule.

Totalement. Quand j’ai commencé, c’était sur une chaîne qui n’avait rien à voir avec le sport et les gens ne savaient pas que je faisais du sport. Effectivement, je me sens plus à l’aise à l’oral et pour m’exprimer devant des gens. Tu t’exprimes devant 100-150 personnes en live et de manière quotidienne. Cela impacte ta manière de parler et de réfléchir. Je suis assez content de cela. Cela a changé beaucoup de choses et je sens que je suis plus à l’aise. Au moment de répondre à des interviews post-compétition, j’ai moins cette boule au ventre. Cela m’a apporté que du positif.

Est-ce que aujourd’hui, tu as des gens qui t’accompagnent dans ton projet olympique ?

Malheureusement, non, en ce qui concerne les mécènes. Mon club (SCO Sainte-Marguerite Marseille) en revanche, me soutient énormément. Ils font un travail de fou furieux. Ils vont m’aider à préparer au mieux cette année olympique. On a vu avec les référents des lancers, qui vont tenter de placer des fonds sur nous. Pour nous aider. La Fédération fait un pas. Il faut des moyens pour voyager, participer à des gros meetings.

1 Commentaire

1 Commentaire

  1. Avatar

    Luc Vollard

    29 novembre 2023 à 15h10

    Jacques Accambray, c’est neuvième aux JO et non sixième. C’était en 1976 et 19e en 1972.

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