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Athlétisme

Kevin Menaldo : « Aider les sportifs à appréhender le haut niveau »

Etienne Goursaud

Publié le

Kevin Menaldo
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ATHLÉTISME – Kevin Menaldo a connu la gloire au saut à la perche. Celle de la médaille européenne et d’un record à 5,88 m. Avant d’être dégoûté par sa discipline. Reconverti dans le crossfit, il a dû affronter une nouvelle épreuve : celle du cancer. Désormais en rémission, il a décidé, avec sa compagne Charlotte Penhoët, de s’investir auprès des sportifs et associations sportives. Lui pour raconter son vécu de sportif de haut niveau. Elle pour aider les clubs à décrocher toutes les subventions et partenariats pour aider leur développement. 

Kevin Menaldo – « J’ai pris le cancer et ses échéances comme une compétition »

Vous venez de vaincre le cancer, racontez-nous cette épreuve.

Kevin Menaldo : C’était il y a un peu plus d’un an. Après plusieurs analyses de sang, des biopsies, suite à un état qui s’est complètement détérioré, avec une grosse perte de poids et un état de fatigue générale, j’avais la chaîne ganglionnaire des cervicales très gonflée. On m’a expliqué que ce n’était pas normal. Je suis allé faire des tests et on a rapidement découvert un Lymphome de Hodgkin, qui est une maladie du sang.

Ce n’est pas dans la catégorie des leucémies, mais c’est une maladie sanguine. Une maladie qui est assez répandue chez les jeunes de ma tranche d’âge, entre 20 et 30 ans. Ce qui est un peu bâtard avec cette maladie, il n’y a aucun lien génétique. C’est au petit bonheur la chance. Cela n’a rien à voir avec l’hygiène de vie, rien à voir avec un état de stress, ce qu’on peut retrouver sur d’autres cancers.

« Un cancer qui se soigne bien »

Cela se soigne assez bien, avec de la chimiothérapie et de la radiothérapie. J’ai eu la chance de ne pas aller en radiothérapie. Vu mon passé de sportif, ils ont expérimenté un traitement où j’ai pris l’équivalent de huit mois de chimio en quatre. C’était vraiment rude, mais ils savaient que je pouvais encaisser. J’ai reçu pas mal de chimio à l’hôpital, pendant trois à cinq jours d’affilée, des choses très difficiles. En semaine, je prenais également des cafés, deux fois par semaine. Des protocoles très hard. Aujourd’hui, je suis en rémission et on est sur un suivi de cinq ans obligatoire, pour pouvoir parler de guérison. Mais mon corps a très bien réagi au traitement.

Cette maladie arrive à 29 ans, vous êtes sportif de haut niveau, Vous l’avez ressenti comme une injustice ?

Complètement, on se dit qu’on a une hygiène de vie irréprochable, je fais ce que je peux pour me reconvertir après ma carrière, me reconstruire. C’est une période très compliquée pour tous les sportifs de haut niveau. On t’annonce ça et tu te dis pourquoi ? Avec le recul, tu le gères vachement mieux qu’une période lambda.

Le cancer, soit tu subis, soit tu le prends comme une épreuve à affronter.

Car le sport de haut niveau est une épreuve ?

Je n’ai pas encore évoqué ce recul par rapport à la maladie. Mais je me rends compte que, oui, sur le coup, j’ai passé un mauvais moment, mais le cerveau est bien fait. Tu ne te rappelles pas des douleurs. Mais tu sais plus ou moins que c’est un moment compliqué. Que j’ai pris comme une compétition. On t’annonce cela, c’est comme une échéance. Tu sais que tu vas avoir tant de préparation, avec tel nombre de chimio à une date précise.





Et le dernier scanner, c’est le jour de la compétition et on te dit si c’est bien ou pas. Oui, tu fais une bonne perf’ ou non tu ne fais pas une bonne perf’ ! Et si ce n’est pas le cas, il faut repartir à l’entraînement, en l’occurrence en traitement ici. Finalement, c’est très long sur le moment, mais cela passe vite, car le temps passe très vite aujourd’hui. On m’a annoncé ce truc, je l’ai encaissé et je l’ai affronté.

En sort-on renforcé ?

On relativise sur pleins de trucs. Quand on dit qu’on a un risque que ce soit létal, même si les chances de guérison sont importantes sur cette maladie-là, c’est dur. On te met de l’arsenic dans les veines, tu perds tes cheveux, c’est terrible ce que tu encaisses. Il n’y a que toi qui peut savoir comment tu abordes la chose. Soit tu as envie de subir en se disant que la vie est injuste et en te disant : « Qu’est ce que j’ai fait au bon dieu ». Soit tu le prends comme une épreuve qu’il faut relever. J’en sors renforcé.

Kevin Menaldo – « La perche ne me manque pas »

Vous avez arrêté la perche en 2018, est-ce que cela vous manque ?

Pas du tout ! Ce n’est pas ça qui me manque, car si j’ai arrêté ma carrière, c’est que j’avais de bonnes raisons. C’est surtout le manque d’adrénaline liée à la compétition. J’étais vraiment un mec de championnats, de compétitions. C’est pour cela que je faisais de la perche, j’aimais bien être dans un stade avec de la foule et avoir un objectif. Où il faut se montrer sous ton meilleur jour et ton meilleur niveau.

Vous avez vite atteint les sommets, avec le bronze aux championnats d’Europe et cette performance à 5,88 m ensuite. Y a-t-il eu beaucoup d’attentes autour de vous ?

Oui ! C’est dans la politique d’une fédération lambda. Quand tu es jeune et que tu commences à faire des championnats et très vite des médailles, tu as tout le système qui s’enclenche très vite. Du moins pour l’athlétisme. Les agents arrivent, la recherche de sponsors…

Ce qui est peut-être le plus dur ?

Complètement ! À l’entraînement, ton coach aide au quotidien à t’orienter, à te préparer, à te programmer pour l’échéance. Mais il n’est pas là pour ta vie professionnelle, en termes de gestion de contrat, de sponsors, de ton temps, de ton argent. Des choses beaucoup plus anxiogènes et énergivores que l’entraînement.

Vous avez eu des soucis ensuite au niveau de la perche, avec un problème pour piquer ?

Pour expliquer simplement, j’arrivais dans une période où je voulais arrêter, car je n’étais plus épanoui à sauter. J’étais passé presque dans une après-carrière où je devais sauter car c’était mon métier. Il fallait gagner de l’argent. Quand tu en arrives là, c’est que c’est le moment d’arrêter, car tu sautes pour les mauvaises raisons. Tu n’es plus passionné et tu commences à te trouver tout un semblant d’excuses, de raisons pour ne pas le faire. J’étais arrivé dans un truc où j’avais des appréhensions à sauter car je pensais que je pouvais me faire mal, voire me blesser. Cela, plus le fait que j’avais envie de sortir de ce système…

Vous étiez dégoûté de la perche ?

Complètement !

Finalement, il n’y a pas eu de culpabilité d’arrêter ?

Je n’étais pas en mode : « Qu’est ce que tu fous ? ». J’en étais à me dire : « Pourquoi aller faire ça, alors que je peux faire autre chose ? ». C’était un schéma d’auto-sabotage. Quand tu commences à sauter 5,80 m, cela veut dire que tu prends de grosses perches. Si tu commences à te poser des questions, ou avoir des irrégularités de marques, c’est terminé. Car tu peux vraiment te mettre en danger.

Kevin Menaldo – « En cas de blocage à la perche, il faut se poser les bonnes questions »

Quel conseil pourriez-vous donner à un perchiste qui fait un blocage ?

Il faut se poser les bonnes questions. « Est-ce que j’ai vraiment envie de sauter ? ». Soit cela te fait peur, soit tu n’as plus cette passion, soit une autre raison. Mais dès que tu as réellement envie de faire cela, que tu aimes cela, tu trouveras les solutions. Il y a beaucoup de choses disponibles aujourd’hui. De la préparation mentale, de la visualisation, de la méditation, de l’acupuncture. Des choses qui n’existaient pas avant. Il y a des thérapies qui marchent bien dans les sports extrêmes, l’EMDR, de la thérapie sur les mouvements oculaires.

De grands sportifs, sur des sports extrêmes, ont utilisé cela à la suite à des accidents de moto, de rallye. Mais ce qui marche le plus, c’est la thérapie, la visualisation. Si tu es sûr de toi, que tu as envie de sauter et que tu es en confiance, tu trouveras les éléments. Si tu ne les trouve pas, c’est qu’il faut arrêter. Chaque perchiste est passé par ce type de blocages. Sauf peut-être Renaud Lavillenie ou Mondo Duplantis, qui ne sont pas comme les autres. Mais c’est ce qui différencie le haut niveau de l’excellence. L’excellence, c’est la personne qui est plus forte que les autres sur tous les paramètres.

« Mondo et Renaud sont des sportifs à part »

Vous pensez que Mondo Duplantis et Renaud Lavillenie sont plus forts que les autres mentalement ?

Complètement. Regardez leur gabarit. Tu mets un Mondo ou un Renaud à côté d’un Pavel Wojciechowski (NDLR, champion du monde de la perche en 2011), tu les mets sur un tapis de lutte, tu ne les laisses pas 5 secondes. Alors que Mondo et Renaud ont sauté plus haut que ce mec-là. Un mec qui a fait 6 mètres. Mais techniquement, cela n’a rien à voir. Dans le saut à la perche, comme dans la plupart des disciplines, ce qui différencie le haut niveau du très haut niveau, c’est l’excellence. Et ce qu’il se passe dans la tête.

Tu mets deux personnes qui ont le même gabarit, le même physique et les mêmes performances sur 100 m, au départ de la course, lequel va gagner ? Celui qui est le plus fort dans la tête, la meilleure gestion du stress au départ, le meilleur temps de réaction et la plus grande confiance en lui à l’instant T. Et qui pourra exprimer au mieux son potentiel au moment donné. Alors qu’ils ont exactement le même physique.

Vous quittez la perche pour vous lancer dans le crossfit. Et avec une participation à Ninja Warrior. Vous l’avez vécu comme un défi ?

Pas du tout, c’est quelque chose qui est venu à moi. J’ai saisi l’opportunité car je trouvais cela fun. Pas mal de perchistes hommes et femmes avaient participé. L’émission aime bien ce profil de gens avec des facultés au niveau de la gymnastique, des repères dans l’espace. Et la perche répond bien à tout cela. Quand j’ai commencé le crossfit, le casting m’a contacté et je suis allé faire les tests.

Kevin Menaldo, à gauche, en bronze aux championnats d'Europe 2014

Kevin Menaldo, à droite, en bronze aux championnats d’Europe 2014 – Photo Icon Sport


Kevin Menaldo – « Un projet qui est complémentaire de celui de Charlotte »

Il y a ce nouveau projet d’accompagnement de clubs.

Charlotte Penhoët : Pour être précise, il y a ce projet-là qui est initialement le mien et qui est ce dans quoi je travaillais initialement. En accompagnant les associations, je me suis dit pourquoi ne pas me lancer à mon compte. Surtout qu’il y a un vrai besoin. Pour Kevin, c’est un projet un peu différent, il se lance dans ce qui est un accompagnement de sportifs de haut niveau, mais une partie également dans les associations. Dans du partage d’expériences, sous forme de conférences, d’échanges d’une heure, deux heures, demi-journées, auprès de sportifs. Mais il y a également une partie destinée aux entreprises. Des ateliers team-building, séminaires, soirées partenaires. Ce sont deux projets distincts mais qui sont tout de même liés.

Kevin Menaldo : Ils sont complémentaires, car cela reste au niveau du sport. Il y a vraiment une envie d’aider. Pour Charlotte, c’est aider tout ce qui est club et associations, pour trouver les subventions, se développer. Des choses qui sont très chronophages et en France, c’est compliqué avec l’administratif, de trouver les bonnes aides et les dispositifs à disposition. Avec le recul, je m’aperçois de mon côté, que je peux transmettre à des jeunes sportifs de haut niveau, leur expliquer ce qu’est une carrière de haut niveau, pendant 10 ans. Comment peut-on appréhender cela. On n’est pas préparés à cela. Tu es obligé de le vivre pour t’en rendre compte. Et quand tu l’as vécu, tu te dis : « Si j’avais su, j’aurais fait ça et ça ».

Quand tu es en équipe de France, tu fais des stages avec d’autres athlètes. Tu entends certains « vieux » parler mal. Toi tu as 25 ans, tu fais des médailles en championnats, tu gagnes de l’argent en te disant que tu es immortel. Puis il y a deux olympiades qui passent et tu te demandes ce que tu vas faire de ta vie, tu es chez Pôle Emploi à gagner 1000 balles par mois. Et c’est terrible. Tu n’es pas préparé à gérer. Je mets au défi de trouver un sportif de haut niveau, qui sait remplir une déclaration d’impôts. Qui sait gérer sa fiscalité, qui sait ce qu’est une SAS, une SARL, l’auto-entreprise. Quelles sont les charges, comment défalquer la TVA. Gérer les contrats et avoir d’autres solutions que de passer par les seuls agents en France, qui ont tout le monopole, et être obligé de les payer.

Quels manques avez-vous pu voir dans les différents clubs ?

Charlotte Penhoët : Le problème des clubs est que, la plupart du temps, ils ne sont pas gérés par des professionnels. Ce sont des bénévoles qui gèrent les salariés et c’est un peu problématique. Ils n’ont souvent aucune connaissance dans le management. Cela peut créer des tensions. Il y a un fonctionnement parfois un peu old-school.

Kevin Menaldo – « La FFA reste amatrice »

Vous n’avez pas peur de rencontrer des blocages au sein de personnes dans les clubs ?

Kevin Menaldo : Quand on voit certaines méthodes de fonctionnement de la FFA, on peut voir les problématiques avec les DTN qui se sont enchaînés et ridiculisés. Le président de la FFA  est plus un bon petit président de club départemental qu’un président de fédération, avec tout le respect que j’ai pour lui. Au bout d’un moment, à un an des JO, on est dans un amateurisme le plus total. On est très loin de l’époque Ghani Yalouz (NDLR : DTN de 2008 à 2016) où on avait sur chaque championnat, une équipe de France soudée, avec des vidéos de motivation avant chaque ouverture de championnat. On était là pour chercher des médailles, on avait tous la rage avant la compétition.

Vous pensez que l’athlétisme français a régressé ?

Charlotte Penhoët : Je ne pense pas que l’athlétisme française a régressé. C’est juste qu’il y a d’autres sports qui ont su plus rapidement prendre le train de la professionnalisation et que nous, on n’a pas encore eu ce réflexe-là. Ce côté professionnalisation, c’est clairement ce qu’il manque aux clubs d’athlétisme.

Qu’est-ce que vous proposez aux clubs ?

Charlotte Penhoët : Je travaille avant tout sur tout ce qui est subventions et les aides diverses. Dont l’aide à l’emploi, pour embaucher un salarié à temps plein, un apprenti, un service civique. Cela peut prendre plusieurs formes. Des formations auprès des salariés ou des dirigeants. Pour qu’ils apprennent eux même à faire leurs demandes. Le but étant qu’ils tendent vers l’autonomie. La deuxième possibilité est un accompagnement et un état des lieux de leurs besoins.

Je leur présente les dispositifs et ils choisissent celui sur lequel ils veulent travailler. Ils rédigent leur dossier et je suis là pour accompagner leur dossier tout au long, pour être sûre que cela se passe bien. Il y a déjà des clubs intéressés. Pas qu’en athlétisme, car les dispositifs sont les mêmes quel que soient les associations. La dernière option étant le montage complet du dossier. Les clubs me donnent leurs attentes et moi, je rédige tout le dossier de subvention et je leur présente, une fois qu’il est terminé. Les salariés ne sont pas forcément formés à cela.

Kevin Menaldo : Tu es obligé d’avoir de l’argent dans un club, pour son fonctionnement. Le souci, c’est que beaucoup ne sont pas sensibilisés à tous les dispositifs qui existent. Et si tu ne vas pas chercher toutes les informations compliquées à trouver, elles ne viendront pas à toi. Mais quand tu les as trouvées, dès qu’il  y a un formulaire dessous, cela reste très compliqué. Il y a un réel manque et quand tu vois qu’au niveau français, il y a des millions d’euros d’enveloppes de subventions et que 70 % ne sont pas utilisés, car les gens ne savent pas faire…

L’athlétisme reste un sport estampillé individuel. Comment peut-on séduire un partenaire sur un projet collectif ?

Charlotte Penhoët : Aujourd’hui, ce qui fait qu’un partenaire est séduit par ce que l’on propose, ce n’est pas forcément le sport, ce n’est pas forcément la qualité des athlètes qu’on a, même si cela reste une vitrine. Mais c’est ce qu’on va être capable de leur apporter en contrepartie. Quand un partenaire investit, il veut en avoir pour son argent. Être reconnu, proposer telle ou telle offre. C’est ce qui différencie un club qui a beaucoup de partenaires, d’un club qui n’en a pas. En termes de tarifs, je pars sur un fonctionnement où j’ai conscience qu’on ne peut pas demander la même chose à un top club, comme peut l’être Bordeaux Athlé qu’à un petit club qui n’a pas forcément de salariés. Les tarifs sont adaptables et en fonction de ce qui est récupéré. L’argent ne doit pas être un frein pour les clubs, car ils vont en récupérer ».

 

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1 Commentaire

1 Commentaire

  1. Arnaud

    17 février 2023 à 9h05

    Merci pour l’article intéressant, éclairant même. Bravo à Kevin d’avoir trouvé son chemin et d’avoir su traverser les épreuves qui se sont dressées devant lui.

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