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Laly Chaucheprat (Télémark) : « On manque de visibilité alors que c’est un sport très télévisuel »

Maxime Cazenave

Publié le

Laly Chaucheprat (Télémark) : « On manque de visibilité alors que c'est un sport très télévisuel "
Photo FIS Telemark

TÉLÉMARK – Membre de l’Équipe de France de télémark depuis de longues années, Laly Chaucheprat s’est illustrée au début du mois de février en remportant deux étapes de Coupe du monde en 24h, à Trillevallen. Avant d’entamer une fin de saison dantesque marquée par les championnats du monde en France, l’actuelle 5ème du classement général s’est confiée en longueur sur sa saison, mais aussi les coulisses d’une discipline précaire, souffrant d’un évident manque de visibilité.

À Trillevallen, tu as frappé un grand coup en raflant les deux victoires en l’espace de 24h. Comment as-tu vécu ce week-end si spécial qui t’as permis de tripler ton total de victoires en carrière ?

C’était un objectif cette saison de remporter des victoires. L’année dernière, j’ai terminé 3ème de la Coupe du monde, donc j’étais très régulière, mais sans parvenir à gagner. Je skiais bien à l’entraînement et il ne manquait pas grand-chose en début de saison. Après, il faut être prêt le jour J. J’avais fait un podium à Carezza, puis j’ai été frustrée à Melchsee-Frutt parce que j’étais fatiguée, et je n’ai pas réussi à mettre en place mon ski. La semaine de break suivante était compliquée, entre la fatigue et le doute découlant des résultats. Beaucoup d’objectifs sont en fin de saison, dont le classement général, donc il faut mettre des points. Il fallait que je gagne à Trillevallen pour pouvoir atteindre mes objectifs de fin de saison. J’ai vu mon préparateur mental, et c’était ensuite à moi de faire le reste.

C’était la première fois depuis une dizaine d’années qu’il y avait une étape en Suède. J’aime bien quand il y a de la pente et un bon saut avec une belle réception, ce qui était le cas avec cette piste. Le premier jour, je ne m’attendais pas à gagner puisqu’il y a eu pas mal de faits de course. Je ne fais pas une bonne première manche (5ème) et j’aborde la seconde en lâchant les chevaux. Au final, j’arrive en bas 1ère, et les filles qui étaient devant moi ont pris des pénalités ou sont tombées, ce qui m’a permis de gagner la course. Je n’étais pas loin en temps, donc j’espérais un podium, mais c’était inconcevable d’aller aussi haut !

Au télémark, on ne sait pas tout de suite qui a gagné, puisque les pénalités peuvent remettre en cause le classement. Finalement, je me suis retrouvée sur le podium avec Camille (Bourbon, 3ème ce jour-là) donc on était contentes. Alors que j’avais envie de rentrer chez moi entre les deux manches (rires). Mais ça m’a donné de la confiance sur ma capacité à l’emporter malgré une mauvaise première manche, et pour le deuxième jour. J’ai vraiment bien skié sur la deuxième manche, et je pouvais vraiment me dire que je n’avais pas volé la victoire ! « 

Le weekend suivant a en revanche été plus compliqué à Al, la faute à un accident de motoneige intervenu entre-temps. Est-ce que cela te frustre de ne pas avoir pu lutter à 100 % sur ce weekend de trois courses ?

C’est très frustrant parce que c’était une activité qu’on avait décidé de faire en équipe, mais j’aurais dû écouter mon corps et ne pas y aller. Malheureusement j’ai eu un accident. Au moment où je suis blessée, j’ouvre mon téléphone et je vois le classement général où je suis remontée 3ème, et 2ème à celui du sprint, donc j’étais dégoûtée. Je ne savais pas ce que j’avais et je pensais que ça pouvait être la fin de la saison. Mais les examens ont révélé que rien n’était cassé. C’était le lundi et on courait vendredi, samedi et dimanche en Norvège. On a pris l’avion le lendemain et je boitais en raison de contusions au genou, je n’arrivais pas à monter les escaliers

Je savais qu’il n’y avait rien de grave, donc c’était à moi de me faire violence, même s’il n’y avait pas de kiné sur place. On avait un jour de rab d’entraînement mais j’ai juste essayé de skier pour tester. Il fallait que je skie bien pour éviter de me faire mal en raison des secousses et sur les phases de dérapage. J’ai eue la chance que le bleu sur le tibia soit juste au-dessus de la chaussure de ski, du coup la douleur n’était pas trop intense. Avec les entraînements de saut le jeudi, j’ai vu que j’étais en capacité de me présenter donc je n’ai jamais été aussi contente.





C’est difficile de viser un résultat sans être à 100 %, mais tu le gardes dans un petit coin de ta tête. Je fais des petites erreurs dans la première manche le vendredi et je termine 12ème. Mais je sais que je suis capable de retrouver le ski du weekend d’avant en dépit des douleurs. J’ai pris le 2ème temps de la seconde manche en étant en tête de l’intermédiaire en Géant. Ça n’a pas suffi pour le podium (5ème), mais c’était déjà une victoire au vu de la semaine écoulée. On a enchaîné avec le parallèle le samedi, sur une piste assez plate où j’ai eu du mal à exprimer mon ski. En plus, suite aux qualifications, je me suis retrouvée face à une compatriote (Camille Bourbon) en 8ème, et je me fais éliminer.

Enfin, j’avais envie de faire une bonne Classic puisque j’avais fait deux podiums en deux jours l’année dernière. L’envie était là, mais la fatigue et la blessure, ainsi qu’un début de maladie, ont rendu l’épreuve plus compliquée. Je suis bien partie, mais à mi-course je n’avais plus de jambes et j’ai souffert dans le skating. Même après la course, j’ai eu du mal à m’en remettre. L’enchaînement des deux semaines a entraîné beaucoup de fatigue.

L’an dernier, tu avais cumulé 7 podiums pour une 3e place finale au général. Si Jasmin Taylor a déjà creusé l’écart en tête du classement général, tu es dans la course pour le classement du sprint, voire de la Classic. Est-ce qu’aller chercher un petit globe est un de tes objectifs ?

Je le garde dans un coin de la tête mais ce n’est pas la priorité. J’avais fait 3ème du général l’année dernière donc je vise le Top 2. Tout peut encore bouger, il reste beaucoup de courses. Si je peux faire un petit globe de discipline cette année c’est bien, mais l’objectif principal sera sur les championnats du monde qui sont disputés à domicile, à la station à côté de chez moi. Ça fait deux ans que je prépare l’évènement.

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Dans un mois et demi, les mondiaux vont se disputer en France, aux Contamines-Montjoie, dans ton département, la Haute-Savoie. Qu’est-ce que représente ce rendez-vous pour toi ?

J’adore courir en France, j’y suis plus performante. J’aime bien quand ma famille peut venir me voir. C’est sûr qu’il y a une pression supplémentaire mais en même temps c’est vraiment cool. Les championnats du monde sont tous les deux ans, et en France, ça n’arrive pas tout le temps. C’est une énorme opportunité de pouvoir les disputer ici !

Penses-tu que ces mondiaux peuvent permettre de jouer un rôle favorable à l’intégration du télémark aux JO 2030, en plus des résultats brillants ramenés par le collectif ?

C’est toujours un espoir, mais on n’a pas encore eu cette chance. Il y a plusieurs moyens pour rentrer, on avait fait la demande en 2026 et on y avait cru, mais c’est toujours plus simple quand le pays organisateur ajoute des sports où il y a des chances de médaille. Le télémark a la chance d’avoir une équipe conséquente avec des résultats. On espère qu’il rentrera aux JO en 2030 même s’il y aura de la concurrence, et qu’il n’est pas médiatisé à sa juste valeur. J’aimerais juste qu’on le sache afin de pouvoir s’y préparer, mais bien sûr j’adorerais y participer si on rentre au programme.

Le télémark est encore une discipline de niche, très peu médiatisée, et en conséquence peu rémunératrice. Entre les déplacements, les entraînements ou tout simplement le train de vie quotidien, comment arrives-tu à trouver un équilibre après toutes ces années ?

Globalement c’est une grosse galère ! J’ai arrêté mes études pour me lancer dans ce sport à haut niveau, en sachant que je ne gagnerais pas ma vie avec. La première année, j’ai cherché des sponsors et un job. Mais c’est compliqué de travailler en parallèle puisqu’on est très sollicité. Toutes les deux semaines on n’est pas là. Comment je m’organise ? Concrètement, cet été j’ai travaillé cinq mois à Intersport en tant que vendeuse de produits sportifs, et l’hiver je suis monitrice de ski entre mes courses. J’essaye de caler trois semaines dans mon calendrier mais ça demande énormément d’énergie physique. Il faut bien donc bien gérer.

Cet hiver j’avais calé deux semaines à Noël et une en février puisque j’ai un mois de mars complet. Ensuite, chaque année je recherche des sponsors pour m’auto-financer. Cette année, mon budget était de 20 000€, afin de ne pas avoir à sortir d’argent personnel. Il faut aussi vivre à côté, et payer les choses de la vie quotidienne comme le loyer ou les déplacements.

On ne gagne pas notre vie avec puisqu’avant chaque course, on ne sait pas s’il y aura un prize money. Pour ma victoire en Suède, j’ai eu en récompense une boîte à outils et une peau de bête, mais je n’ai pas gagné d’argent. Je ne fais pas du télémark pour ça donc ce n’est pas grave. Mais c’est compliqué d’être reconnu parce que l’on ne fait pas partie de la liste ministérielle des sportifs de haut niveau. En conséquence, on ne peut pas toucher d’argent du gouvernement. Par ailleurs, le budget de la fédération ne nous est pas forcément alloué. Il vient payer notre coach, mais ensuite la fédération nous facture tous les déplacements.

On a un plafond de la FIS qui est à 110€ par jour environ. Dès que je pars , ça a un coût. Là, j’ai fait deux Coupes du monde en deux semaines, ça m’est revenu à 1000€. J’ai fait un stage en Autriche durant l’automne, ça m’a coûté 3000€. C’est toute une gestion financière à avoir, comme une auto-entreprise. J’essaye de faire en sorte que ça me revienne à zéro avant tout.

Le télémark souffre d’un évident manque de visibilité, se traduisant par des diffusions rares des épreuves de Coupe du monde. Quelles sont les raisons de ces difficultés ?

La couverture en live d’une épreuve coûte 60 000€ par jour. Les organisateurs ne peuvent donc pas forcément couvrir cette somme. De mon côté, j’ai créé un fan club avec mes amis, ma famille. Ils suivent les live timing, mais c’est difficile de retranscrire notre sport par un temps, sans savoir ce qu’il s’est passé. J’étais contente qu’ils aient réussi à en mettre un en Suède parce que c‘était la première fois qu’ils me voyaient de la saison ! Les gens peuvent comprendre notre sport comme ça. Il y a aussi un photographe alloué par la FIS, qui réalise un boulot de dingue tout seul. On a toujours une photo de nous grâce à lui. On manque de visibilité et il travaille dessus, mais les moyens financiers sont limités. Alors que c’est un sport très télévisuel s’il est bien filmé.

En Norvège, il passe en clair sur les principales chaînes du pays, parce que c’est un sport ancestral. Mais nous on n’a pas eu ce déclic. J’ai fait des demandes auprès de banques et autres entreprises, mais il y a toujours les mêmes critères qui cassent tout espoir (liste ministérielle et sport olympique). Si le télémark devient un sport olympique, on serait automatiquement sur la liste ministérielle, ce qui nous ouvrirait bien plus d’aides. En ce moment, on a tous quelque chose à côté, que ce soit un travail ou des études.

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Comment as-tu découvert le télémark, et qu’est-ce qui t’as poussé à vouloir aller au plus haut en dépit des difficultés que cela comporte ?

J’ai fait du ski à la station de Plaine Joux, au Ski Club de Passy-Varan. Mon coach nous faisait essayer d’autres disciplines afin de tester la dissociation ou l’équilibre. J’avais bien aimé ces initiations au télémark, puis mon père a acheté des skis à ma mère. On faisait à peu près la même pointure donc j’avais l’occasion de lui piquer, jusqu’au moment où je suis passé en études supérieures. Je ne souhaitais pas arrêter, donc je me suis dirigé vers le télémark. Je l’ai d’abord commencé en loisir, aux Contamines, à l’association Val Montjoie Télémark. Le coach m’a ensuite lancé sur une course sans que je sache à quoi m’en tenir, mais j’ai bien aimé ! Puis, il m’a proposé les championnats de France, et j’ai vraiment accroché.

Petit à petit, j’ai gravi les échelons et je me suis mis à rêver des étapes de Coupe du monde. J’ai bossé physiquement pour arriver à atteindre le niveau même si j’ai commencé tard. Je ne pouvais plus être junior. J’avais une copine qui avait gagné une médaille en cristal et je voulais la même, elle était magnifique, mais je ne pouvais plus ! Donc je me suis dit que je l’aurais en sénior. Cette médaille, je l’ai eue l’année dernière en étant 3ème mondiale, et c’est cool d’avoir la petite boîte rouge avec cette médaille en cristal !

Même si j’ai arrêté mes études, je ne le regrette pas, ça a été une école de la vie, et ça m’a permis d’apprendre tellement de choses par moi-même : les sponsors, la communication… Je me suis même retrouvée aux Chronos d’Or, où j’étais assise à côté des idoles de mes débuts donc c’est incroyable. Puis, c’est tous simplement devenu une passion. La sensation est vraiment différente du ski classique, elle est même plus plaisante et plus physique au niveau des cuisses. L’effort est vraiment complet, il y a du saut, du Géant et du skating, donc il faut être polyvalent pour remporter les courses. En plus, les pénalités obligent à être propre, donc il faut être au top partout.

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