Laurent Lokoli : « C’est une vie passionnante, mais qui te bouffes »
INTERVIEW TENNIS – Actuellement 166ème mondial et n°16 français, Laurent Lokoli est en train de jouer le meilleur tennis de sa vie à 28 ans. Pourtant, tout n’a pas été facile pour lui : son fort caractère et sa malchance légendaire lui ont joué de nombreux tours. Présent au Challenger de Pau cette semaine, il est revenu sur son début de saison rocambolesque et sur ses périodes de doutes.
Laurent, tu as eu des scénarios sacrément malchanceux en ce début d’année. À Nouméa et Melbourne, des interruptions météo ont ruiné ta dynamique alors que tu menais au score…
J’ai un ami à qui je dis toujours que c’est l’histoire de ma vie. C’est un peu vrai, je n’ai jamais rien eu dans la facilité. Certes dans le tennis on n’a rien dans la facilité, mais il y en a pour qui ça se goupille un petit mieux. Moi au début de l’année il y a eu ce match interrompu contre Raul [Brancaccio] en finale. Contre [Michael] Mmoh à l’Open d’Australie, il y a une anecdote que personne a relevé, c’est qu’on a été interrompus par la pluie à 3-1 au 5ème set, soit exactement pareil que contre Steve Johnson [à Roland-Garros 2014, NDLR]. Donc forcément on sait que les scénarios comme ça peuvent arriver.
Mais il y a deux façons de voir les choses. Est-ce qu’on ne retient que le négatif : que ça ne se passe pas comme on voulait, que c’est dur… Ou est-ce qu’on prend le problème de l’autre côté en se disant : j’ai fait une finale dans un bon tournoi, je me suis qualifié pour le tableau principal d’un Grand Chelem, je suis à “ça” de gagner… Donc ça veut dire que le niveau est là. Est-ce qu’on retient un point que j’ai pas fait ou les 150 points que j’ai fait ? Au final, j’ai décidé de me focaliser sur le positif. Parce qu’à un moment donné ça paiera.
Et à Marseille un autre scénario rocambolesque contre Richard Gasquet, plus de 3h15 de jeu…
Ça n’a pas payé la semaine dernière contre Richard [Gasquet] dans un scénario vraiment rocambolesque, mais d’un autre côté j’ai toujours pris des roustes contre Richard. C’est la première fois que je fais jeu égal avec lui. C’est moi qui suis devant dans le 3ème, j’étais en train de prendre l’ascendant. Et puis après c’est Richard. On sait qu’avec le tennis qu’il a, il est capable de revenir en produisant un super tennis. Mais ça veut aussi dire que je ne suis pas loin. Ça serait fou de penser plus que de raison. Je suis dans la forme de ma vie, j’ai mon meilleur classement en carrière. Pour moi tous les voyants sont au vert.
Ces matchs-là que je n’ai pas eu, je les aurai par la suite. Il y aura d’autres scénarios où cette fois-ci ça passera pour moi. C’est ma mentalité. Je pense que le tennis c’est savoir accepter que tout ne se passe pas toujours comme on souhaite. Moi je suis passé en salle juste après l’Open d’Australie, on a fait ce choix-là, on l’accepte. Ça ne s’est pas forcément bien goupillé, mais j’ai pu atteindre des derniers carrés de Challengers, je suis à chaque fois pas loin de passer. Mais c’est pas grave, parce qu’au final je garde mon rythme. Toutes les semaines je suis là, je m’accroche, je m’entraîne bien. Donc à un moment, ça va payer.
🎾 Les scénarios de fou que se tape Laurent Lokoli 🇫🇷 en 2023 vraiment… Entre Nouméa, Melbourne et maintenant Marseille, difficile de faire pire niveau malchance. Va falloir être solide mentalement pour rebondir après tout ça #Open13Provence pic.twitter.com/HTPYvGiTXN
— Tom Compayrot (@Tom_Cprt) February 21, 2023
Justement, dans cette optique, est-ce que tu ne te demandes pas ce que tu aurais pu faire de mieux. Notamment les interruptions météo que tes adversaires ont mieux géré que toi. Que dois-tu faire pour mieux gérer ces situations à l’avenir, est-ce que ça se joue dans la tête ?
Je pense que déjà il faut gagner avant la pluie [rires]. Surtout, je pense que ce qui est important c’est de continuer de travailler. Se dire que chaque match est différent, les scénarios ne sont jamais similaires : un adversaire différent, un milieu différent… Mais c’est vrai qu’à chaque fois qu’il y a eu des interruptions par la pluie, ça a toujours plus avantagé mon adversaire que moi.
Rebondir après les échecs, c’est un peu l’histoire de ta carrière en fait ?
C’est exactement ça. On a tous dans nos vies des échecs professionnels, personnels, amoureux… Nous ça se voit parce que c’est notre boulot et que c’est médiatisé. Donc il faut avoir la capacité de revenir. Est-ce que tu veux mettre des nouvelles choses en place pour avoir des résultats différents, ou est-ce que tu veux continuer à faire la même chose et être surpris de ne pas avoir de résultats différents ?
Avec tout ce que tu dis, on voit que le tennis se passe beaucoup dans la tête, dans le mental. Est-ce que tu penses que c’est important pour un tennisman de s’entourer de personnes qui te font travailler sur ça, comme des préparateurs mentaux. Est-ce qu’il faut travailler là-dessus presque autant que sur le tennis ?
Je pense que c’est très important à partir du moment où le joueur en fait la demande. C’est délicat de travailler avec un préparateur mental, avec quelqu’un qui va voir les côtés les plus sombres de toi. Il faut vraiment être prêt à s’ouvrir à ça. Moi je ne le ferais pas avec tout le monde. Il me faut du feeling, que je m’entende bien avec la personne. C’est un sujet qui prend de l’ampleur aujourd’hui, parce que le tennis est un sport qui se joue beaucoup dans la tête. Mais il faut trouver la personne qui te correspond.
Est-ce qu’en début de carrière tu aurais pu le faire ?
J’ai essayé. Mes entraîneurs de l’époque m’ont gentiment forcé la main. Quand on est jeune, on te dit toujours que tu manques d’expérience, et que c’est pour ton bien. Donc t’écoutes et tu le fais, puis au final ça peut être une mauvaise expérience. Je pense que ça doit vraiment venir du joueur. Moi à ce moment-là, je n’ai pas trouvé de personnes avec qui j’avais un bon feeling. C’est un peu dommage. J’aurais dû creuser pour essayer de trouver une personne qui m’aurait mieux correspondu. Maintenant, tout va vite dans le tennis. Après cet épisode je me suis mis à très bien jouer, donc on m’a dit que je n’en avais plus besoin. C’est très compliqué de savoir tout ça quand t’es jeune. Moi je n’ai pas été bien préparé à tout ce qui pouvait potentiellement se passer. Un mois avant que je me qualifie à Roland-Garros [2014], j’ai été faire un tournoi pourri en Croatie, où j’ai perdu contre un 700ème mondial. Donc les gens disaient que la wild-card que j’ai eue n’était pas méritée, parce que j’étais un peu loin au classement. Et au final, j’ai été le seul à me qualifier.
Après il y a eu une grosse percée médiatique, que j’ai vécu à fond, dans laquelle je me suis régalé. Tu passes de l’anonymat à quelqu’un qui vit de belles choses. Mais je n’étais pas prêt à l’après, quand tu retournes sur les Challengers. Ça devient très compliqué, tu n’acceptes plus de perdre contre des joueurs moins bien classés que ceux que t’as battu à Roland. Tout ça ça joue sur ton moral, sur ton tennis. Ça je l’ai appris sur le tas, ce qui m’a fait perdre du temps. J’ai vécu les expériences de plein fouet. J’ai pris les choses en pleine tête, je suis tombé et je me suis relevé.
Donc ce qui est important pour les jeunes, c’est d’être bien entouré et conseillé. C’est dur de savoir comment gérer tout ça quand tu as 18 ans. C’est presque aussi important que le niveau tennistique ?
Bien sûr. Moi j’ai de la chance, j’ai une très bonne famille qui a toujours été là pour moi. Mais je ne pouvais pas les avoir avec moi en tournoi, pour des questions financières. Le staff est aussi important. Moi je regrette de ne pas avoir eu Lio’ [Lionel Zimbler, son entraîneur actuel] plus tôt. Il m’a fait progresser énormément sur le terrain, et je le remercierai toujours pour ça. Mon niveau actuel est beaucoup dû à lui. Martin et Ralph [ses autres coachs] aussi. J’aurais aimé avoir ce staff quand j’avais 20 ans. À l’époque j’étais tétu, j’écoutais moins. À cet âge, tu penses que tu sais. Alors qu’il faut mettre de l’eau dans son vin, prendre du recul. À l’époque, Lio’ m’aurait remis dans le droit chemin direct. Ça m’aurait évité de prendre des mauvaises portes, des mauvais chemins. Mais je suis fier d’avoir toujours été quelqu’un de résilient.
Pour éviter tous ces pièges, qu’est-ce que tu conseillerais à Arthur Fils, Luca Van Assche… Qui sont en train d’exploser, et qui vont devoir faire face à des défis et des choix importants. De bien s’entourer surtout ?
Déjà, ils sont mieux classés que moi à leur âge. Donc ils doivent déjà faire les choses d’une meilleure manière que moi [rires]. Je pense qu’ils sont bien entourés. La Fédération n’est plus la même qu’à l’époque, beaucoup de choses ont changé. Si aujourd’hui ils arrivent à progresser aussi rapidement, c’est parce que la Fédération et leur entourage ont bien fait les choses.
Pour parler d’un autre moment important de ta carrière, il y a eu ce fameux match contre Martin Klizan à Roland-Garros 2017, qui a laissé une mauvaise image de toi auprès du grand public. Le match s’était mal terminé, avec des mauvais gestes de ta part qui avaient fait le tour des réseaux sociaux… Est-ce que ce match t’a marqué ?
Oui, c’est un match qui a marqué la fin de ma première partie de carrière. La fin était un peu triste. J’ai toujours été respectueux, mais j’avais deux choses que je ne supportais pas : le non-respect et l’injustice. Et ce jour-là j’ai eu les deux. Ajoutez à ça 4h15 de match, la tension et la pression d’être à Roland-Garros… Ça fait un cocktail qui a explosé. Je me rappelle m’être dit que je ne voulais pas lui serrer la main, parce que c’était en train d’exploser dans ma tête. C’est le moyen de protection que j’ai trouvé. Mais au final, cette histoire a fait plus de bruit que d’autres, alors que ce sont des choses qui arrivent régulièrement. C’est deux poids, deux mesures. J’ai assumé mon geste et aujourd’hui les choses seraient différentes.
Les gens m’ont pris comme un mauvais joueur. Alors que finalement dans d’autres matchs similaires, je félicitais l’adversaire en lui disant qu’il avait été incroyable. Mais cette fois-là il y avait d’autres choses. Je reste humain, j’ai aussi ma vie à côté, et à ce moment-là c’était compliqué pour moi personnellement. Gagner ce match m’aurait fait beaucoup de bien. Donc quand ça ne se passe pas comme tu veux, tu te vois tomber. Ce match-là a été un déclic. Après ça, je suis parti de la Fédération… Beaucoup de choses se sont passées différemment par la suite.
One of the great non-handshakes between Klizan and Lokoli 😂 #RG17 pic.twitter.com/nihRTAGjEF
— Eurosport (@eurosport) May 30, 2017
Tu regrettes ces gestes aujourd’hui ?
Non je ne regrette pas, j’ai assumé et pris mes responsabilités. En conférence de presse, je me suis retrouvé face à une vingtaine de journalistes qui m’ont envoyé les questions les plus saillantes possibles. Mais si ça se reproduisait aujourd’hui, je ne réagirais sûrement pas pareil. J’ai évolué là-dessus. Mais sur le terrain on est à des années-lumières de penser qu’il va y avoir un tel battage médiatique. Ne pas serrer la main à un adversaire au tennis, ça arrive souvent. Là c’était différent parce que j’étais français, que j’ai eu une wild-card… Je n’ai fait de mal à personne, je n’ai tué personne. Même lui il n’a pas vraiment réagi sur le moment, il comprenait sûrement. D’ailleurs ça lui est encore arrivé par la suite.
Après cet épisode, tu as eu une longue période de redescente au classement, tu es retourné sur le circuit Future [3ème division du tennis mondial]. Comment c’était de repartir presque de zéro ?
Forcément, c’est jamais agréable. Tu sais que tu vas retourner dans la fosse. Tu ne gagnes rien en points et en argent. La motivation, tu dois la retrouver tout seul. L’univers des Futures est tellement difficile. Tu peux dévier. Moi je me suis dit qu’il fallait que je sois carré, que j’aie la bonne routine. Je suis parti avec ce projet-là en tête. Ça a été très difficile, mais j’ai réussi à occulter tout le reste : les conditions pourries, les arbitres qui voient mal 1 balle sur 3… Plein de choses qui font qu’on sort du contexte tennis. Quand on revient sur des gros tournois, avec du public, des juges de ligne, des bouteilles, des chauffeurs… Là c’est facile de jouer au tennis. En Future c’est beaucoup plus difficile.
En fait, on ne sait pas vraiment ce qu’il se passe sur le circuit Future.
Pas du tout, c’est l’inconnu total. Les matchs ne sont pas du tout médiatisés. Et c’est difficile de jouer du bon tennis à cause des conditions de jeu. À Monastir par exemple [ville en Tunisie qui accueille des dizaines de tournois par an] il y a du vent tous les jours. L’année dernière je suis allé en Sardaigne, j’ai gagné 2 tournois sur les 3 auxquels j’ai participé. Mais c’était très dur : les balles gonflaient, faux rebonds, accès restreints aux terrains d’entraînement… Donc tu fais ce que tu peux. Certains s’accrochent, certains pètent des câbles. Il y a de tout, c’est vraiment la jungle.
Du coup, tu es content de t’en être sorti, et d’être de retour sur le circuit Challenger [2ème division du tennis mondial] ?
Oui, et pour moi c’est aussi nouveau. La dernière fois que j’étais dans le top 200, je me suis blessé derrière. Donc je n’ai jamais pu en profiter. En fait je suis un joueur de Future, j’ai fait 80% de mes matchs sur ce circuit. Maintenant il commence à y avoir plus de matchs en Challenger parce que mon classement le permet. Mais il a fallu que je m’habitue à jouer des gros joueurs d’entrée sur les tournois. Faire son trou, faire sa place, commencer à passer des tours… Ça prend du temps.
Penses-tu que l’expérience est importante pour réussir cette transition ? Sur la même dynamique que toi, on a Constant Lestienne, Grégoire Barrère, Antoine Escoffier… qui sont au top de leur forme alors qu’ils ont autour de 30 ans. Il faut du temps pour comprendre le circuit et ce qu’il faut faire pour performer ?
Forcément. Mais c’est difficile à expliquer pourquoi maintenant, pas avant ou après. Certains n’y arrivent même jamais, pour diverses raisons. Il faut aussi trouver le bon entraîneur qui soit là pour toi. Certains trouvent leur coach et le gardent toute leur vie. Tant mieux pour eux, ça leur permet d’avoir un guide. Comme Djokovic et [Marian] Vajda, Rafa et Toni [Nadal]… Moi j’aurais aimé avoir Lio’ en étant petit. Je lui dois beaucoup.
Est-ce d’autant plus compliqué qu’à cet-âge là, tu as peut être d’autres envies que le tennis. À 18-20 ans tu peux ne penser qu’au tennis, parce que tu n’as pas vraiment de problèmes dans la vie. Aujourd’hui, tu peux avoir envie de profiter de tes proches, de fonder une famille… C’est dur de lier les deux ?
C’est très délicat. Parce que tu te rapproches d’un âge ou tu as envie d’avoir des enfants, et une certaine stabilité. Au bout d’un moment, tu en as marre de l’instabilité. C’est une vie passionnante mais qui te bouffes. Tu vois aussi le temps qui passe. J’ai l’impression que mes 18 ans c’était hier, mais c’était clairement pas hier [rires]. Maintenant je suis aussi méfiant envers les nouvelles personnes qui entrent dans ma vie, quand ça commence à bien marcher pour moi. L’être humain est comme ça, il est attiré par ce qui gagne. Parce que quand j’aurais 35 ans, je ne serai plus Laurent Lokoli le joueur de tennis. Je serai Laurent Lokoli, et puis c’est tout. Ça sera toujours le même avec son humour bancal, mais il n’enverra plus des coups droits à Mach 12 [rires].


