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Athlétisme

Laurent Meuwly (entraîneur de Femke Bol) : « Une dynamique de performance aux Pays-Bas »

Etienne Goursaud

Publié le

Laurent Meuwly (entraîneur de Femke Bol) : "Une dynamique de performance aux Pays-Bas"
Photo Viktoria Tkachuk

ATHLÉTISME – Entretien avec Laurent Meuwly, entraîneur de Femke Bol, Lieke Klaver, mais aussi responsable haies et du 400 m aux Pays-Bas. L’entraîneur suisse est un des hommes de base de la réussite des Pays-Bas, qui sont devenus une nation majeure de l’athlétisme depuis deux ans. Il explique les clés de la réussite des Néerlandais, mais aussi la dynamique de succès de son groupe, avec des athlètes régulièrement dans les grandes finales. Laurent Meuwly est, au fil du temps, devenu une référence mondiale.

Laurent Meuwly : « On en est à 22 médailles depuis Tokyo »

Les Mondiaux ont été une réussite pour les Pays-Bas, avec 5 médailles. C’est le fruit d’un travail sur plusieurs années. Qu’est-ce qui a été mis en place là-bas, pour atteindre un haut niveau de performance ?

Laurent Meuwly (entraîneur sprint haies du pôle de performance néerlandais) : Je pense qu’il y a plusieurs facteurs pour expliquer cela. Avant ces médailles, on en a fait quatre à Eugene (championnats du monde 2022) et huit à Tokyo aux JO. Il y a une combinaison de plusieurs facteurs. Il y a une vraie importance du sport de haut niveau aux Pays-Bas. Le comité olympique pousse les fédérations à faire au mieux pour avoir du succès.

Comment cela se traduit ?

Il y a un réel soutien financier, mais surtout en termes de ressources humaines. Au centre olympique, on a un staff d’expert en nutrition, en biomécanique, en physiologie. Une belle équipe médicale qui nous est mise à disposition. Et c’est quelque chose, je pense, d’unique, d’avoir la plupart des meilleurs athlètes du pays. C’est 90-95 % des athlètes qui s’entraînent au même endroit. Avec des entraîneurs et un staff professionnel.

La question est sans doute stupide, mais es-tu entraîneur professionnel ?

Exactement. J’étais entraîneur national en Suisse. À la fin de l’année 2018, j’ai été contacté par les Pays-Bas, pour rejoindre leur staff, coordonner les haies et le relais 4×100 et 4×400 m. Ils avaient le projet de se rapprocher de l’élite mondiale sur 400 m, 400 m haies et le 4×400 m où ils étaient loin du compte. En deux ans, on a réussi à faire un bon travail. On est médaillés d’argent au relais 4×400 m hommes à Tokyo. Femke Bol s’est emparée du bronze. Depuis, dans tous les grands championnats outdoor et indoor, on a toujours été médaillés. En comptant les JO de Tokyo, on en est à 22 médailles.

Laurent Meuwly : « Il faut se remettre en question, même quand tu as du succès »

Vu de l’extérieur, on a l’impression que cela s’est construit depuis les championnats d’Europe d’Amsterdam en 2016.

Disons qu’on a commencé à avoir les premiers athlètes exceptionnels. Je pense à Dafne Schippers (championne du monde 2015 et recordwoman d’Europe du 200 m en 21.63), Sifan Hassan et même Femke Bol. Mais des exceptions, il y en a dans tous les pays. Ce n’est pas cela qui fait un système, ni ton succès sur le long terme. Bien sûr, il en faut pour faire des médailles. Mais il faut un vrai système pour s’installer dans le tableau des médailles, à la placing table (le classement qui recense tous les finalistes. Le 8e rapporte un point, le 7e deux points etc) et aussi des résultats chez les jeunes.

La dynamique s’est vraiment créée à la fin 2018 et renforcée en 2020. Avec le retour de Charles van Commenee en head coach. Il était parti en Grande-Bretagne pour les JO de Londres, avant de revenir aux Pays-Bas. Il a amené cette attitude différente, vis-à-vis de la haute performance et de l’urgence dans le travail au quotidien.

Cela se traduit comment cette urgence dans le travail ?

Sortir de sa zone de confort, en tant qu’athlète et entraîneur. Se remettre en question quand les entraînements et les compétitions ne sont pas à la hauteur des attentes. Trouver des corrections, pour changer et retrouver du succès. Il ne faut pas attendre que cela passe. Et même quand on a du succès, il faut trouver des choses pour encore s’améliorer. Cela se travaille dans les détails et à tous les niveaux. Dans la nutrition, dans la récupération. Mais aussi dans la préparation mentale et analyse biomécanique et de performance. Pour tirer le maximum des athlètes et du staff à leur disposition.





Laurent Meuwly : « Staff médical et technique, tout est mis à disposition des athlètes gratuitement »

Tu continues à apprendre encore aujourd’hui.

Bien sûr. On a eu cinq médailles à Budapest. On aurait pu en avoir d’autres (il fait référence à la chute de Sifan Hassan sur son 10 000 m et de celle de Femke Bol sur le 4×400 m mixte, alors que les deux étaient en position de ramener au pire la médaille d’argent). C’est ce qu’on vise sur la route de Paris. On a eu pas mal de succès dans les championnats d’Europe espoirs et juniors (les Néerlandais terminent 5e au tableau des médailles en U20, avec sept médailles dont deux en or et 3e en U23, avec neuf médailles dont quatre en or). On est toujours en alerte et on essaye de voir ce qu’on peut améliorer. On ne s’endort pas avec le succès. On reste dans l’urgence de la performance.

Beaucoup d’athlètes vivent de leur sport aux Pays-Bas ?

Finalement, cela ressemble un peu à la France. Avec peu d’argent qui vient du privé. À part les équipementiers et quelques sponsors pour les meilleurs athlètes. Le soutien vient principalement de l’État. Les athlètes dans le top 8 aux JO et Mondiaux et dans le top 12 au ranking de leur discipline ont une bourse. C’est un soutien chaque mois. On a tous les relais, qui sont dans les huit meilleurs du monde. Cela concerne tout de même du monde.

Mais, quand tu t’entraînes au centre olympique, les infrastructures, ton entraîneur, ton physio, ton préparateur physique ton médecin etc, tout est mis à disposition des athlètes qui y sont, gratuitement. Et cela a une grande valeur financière. Les stages à l’étranger, pour les athlètes qui ont ce niveau de bourse, sont pris en charge par la fédération.

Laurent Meuwly : « Beaucoup de concurrence avec d’autres sports »

Tu considères les Pays-Bas comme un pays installé ou c’est encore un pays émergent ?

Je pense qu’on était émergent jusqu’aux JO de Tokyo. Mais on a gagné huit médailles, c’est exceptionnel. Depuis, on est régulièrement dans le top 8 mondial, au classement des médailles. Il y a une stabilisation et une vitesse de croisière. On a nos points forts, comme Sifan, Femke, mais aussi nos relais. On a aussi des chances en disque, poids. Sans oublier nos heptathloniennes 2e et 3e à Tokyo (Anouk Vetter et Emma Oosterwegel). Anouk est encore 3e à Budapest.

Les choses peuvent encore être améliorées ?

On peut toujours faire mieux, notamment dans le recrutement des jeunes athlètes. Miser sur les bons talents. Il y a des disciplines qui ne sont pas à la hauteur des meilleures disciplines. Je pense au saut en hauteur, au saut en longueur, au lancer de javelot. Après, c’est l’éternelle question de savoir si tu mets des moyens financiers là où tu as du succès et déjà des talents, ou là où tu veux te développer et tu « arroses » un peu partout. Il faut trouver le bon mix. Il y a encore du potentiel pour faire mieux, mais pour un pays de la taille des Pays-Bas, c’est déjà bien. Il faut aussi stabiliser.

Quels sont les sports « concurrents » aux Pays-Bas ? On a tendance à penser au football.

Les sports collectifs en général. Le volley-ball a un programme très performant, c’est le cas également du handball (les Néerlandaises sont allées jusqu’au titre mondial en 2019). Le hockey sur gazon est performant. Dans les sports individuels, la natation, l’aviron et le cyclisme sur piste. Et évidemment, le sport national qui rapporte le plus de médailles, c’est le patinage de vitesse (une discipline ou les Pays-Bas écrasent la concurrence à chaque olympiade). Évidemment, il n’y a pas 200 pays qui participent comme en athlétisme et avec l’expertise qu’ont les Néerlandais, la médaille devient plus « facile ». Je sais que c’est parfois une excuse en France, la concurrence des sports et des sports collectifs. Que cela prend beaucoup d’athlètes. Mais ce n’est pas le seul pays où il y a des sports collectifs..

Laurent Meuwly : « Les athlètes doivent être capable de passer un tour aux Mondiaux et aux JO »

La politique sportive des Pays-Bas est plutôt élitiste, ou il y a une volonté d’ouverture ?

C’est plutôt élitiste dans le sens où on veut vraiment envoyer les meilleurs aux JO et aux championnats du monde. Il faut qu’ils soient capables de passer au moins un tour, de se classer dans les 24 meilleurs. Si tu es seulement dans le ranking, cela ne suffit pas. On a des minima nationaux qu’il faut atteindre et qui correspondent au top 24 à trois par pays. C’est un bon critère à mon sens, car tu vas aux JO ou aux mondiaux et on a peu d’athlètes éliminés d’entrée. Cela amène une bonne dynamique à la délégation. Par contre, on est beaucoup plus ouverts lors des championnats d’Europe, parce qu’on estime que c’est une très bonne découverte pour les jeunes athlètes. On se base sur tous les qualifiables.

Il n’y a pas un risque de ne pas donner d’expérience au niveau mondial à un athlète ?

Je ne pense pas. Les championnats du monde ne sont pas faits pour faire des expériences. Je crois qu’on a la chance d’avoir énormément de championnats, que ce soit en salle ou en extérieur. Et je ne crois pas que c’est rendre service aux athlètes de les prendre sur invitation, quand il y a déjà beaucoup d’athlètes. Oui, c’est une première expérience, mais il y a un gros risque qu’elle soit négative. Je penche plutôt pour une grande ouverture au niveau des championnats d’Europe et de la salle, pour donner de l’expérience aux athlètes.

Laurent Meuwly : « Les grandes chaines nationales diffusent de l’athlétisme »

En France, c’est dur de voir de l’athlétisme à la télé. C’est comment chez vous ?

C’est assez facile. Les grandes chaînes nationales montrent la Diamond League ou les grands championnats. On profite du fait que Femke soit performante. Mais on sent l’intérêt du public à suivre ces compétitions. C’est aussi pour cela que les Pays-Bas investissent pour diffuser ces évènements.

Cela doit aussi donner envie aux plus jeunes de pratiquer l’athlétisme.

Totalement. On profite de cette diffusion, de cette médiatisation. Cela aide les athlètes qui commencent dans les clubs, qui s’intéressent aux disciplines et à nos meilleurs athlètes.

Tu penses que cela peut être un frein en France ?

Certainement que c’est un facteur. Avec la concurrence d’autres sports bien mieux médiatisés. Mais je reste persuadé que les résultats des meilleurs amènent une dynamique différente. Cela fait 4-5 ans que les résultats ne sont pas très bons en France. Et il n’y a pas eu de personnes qui se sont alarmése, alors que les JO approchaient. Cela a pris beaucoup de temps pour prendre conscience de la situation. Si les résultats étaient meilleurs, je pense que l’intérêt du public serait plus grand. Et également l’intérêt des jeunes. Il manque de grandes figures charismatiques. Il y a Kevin Mayer, mais on ne le voit pas beaucoup, car il fait des épreuves combinées. Et il a beaucoup de blessures.

Laurent Meuwly : « J’insiste sur la dynamique de groupe »

Tu as émormément d’athlètes de top niveau mondial. Quelle est la clé de la réussite de ton groupe ?

On en revient un peu à ce que je disais. Mais je veux aussi insister sur la dynamique de groupe. Même si on est un sport individuel, on a beaucoup d’entraînements en commun. Les athlètes se poussent les uns les autres. Certaines sont meilleures en vitesse, d’autres sur l’endurance, d’autres en force. A chaque séance, elles donnent le meilleur d’elles-mêmes. C’est assez unique dans un sport individuel. On met beaucoup d’importance au collectif avec les relais. L’athlète un peu à la traine va être tiré par ceux en forme et inversement. Après, j’en reviens à l’urgence de la performance. Dans le soin des détails et la remise en question y compris dans le succès.

Stéphane Diagana a parlé de l’importance de l’émulation. Toi, tu as Bol, Klaver, Kiełbasińska et d’autres. On est en plein dedans.

C’est assez unique dans un groupe d’entraînement. Les athlètes sont toujours en alerte. Et peuvent se mesurer constamment à des athlètes très fortes. Je reviens sur le fait que chacune à son style. Du coup, chacune profite que l’autre soit forte dans un domaine, pour s’en rapprocher. Sur les compétitions, les athlètes sont concurrentes, mais il y a un grand respect. C’est toujours plus facile de partager des moments ensemble. Cela crée une dynamique que tu n’as pas seul. Le 400 m et le 400 m haies sont des disciplines très dures. Et si tu es tout le temps livré à toi-même, cela peut-être usant à la longue.

Laurent Meuwly : « Je vois beaucoup d’entraîneurs en France qui sont là depuis longtemps, alors qu’ils n’ont pas beaucoup de succès »

En France, on a l’impression que tout le monde est dans son coin.

Il y a tellement d’entraîneurs professionnels en France, par le système d’état, avec les pôles, qu’il n’y a pas de centralisation. Je comprends que la France est un pays plus grand que les Pays-Bas, mais je reste persuadé qu’il devrait y avoir des regroupements par disciplines. Que les pôles soient vraiment spécialisés. Qu’ils essayent de regrouper les meilleurs athlètes par discipline. Cela pourrait être bien.

J’ai lu qu’il faut 10-15 ans pour avoir les résultats de changements drastiques. Je ne suis pas d’accord et j’ai d’ailleurs réagi sur les réseaux sociaux. Tu peux influencer sur le court terme, notamment ceux qui sont capables d’être finalistes. Tu peux influencer leurs performances, sans que cela ne prenne 10-15 ans. J’avoue que c’est aussi cela qui me retient de faire une expérience en France. Il y a peu de volontés de changer. Par exemple, je vois beaucoup d’entraîneurs qui sont là depuis longtemps, alors qu’ils n’ont pas beaucoup de succès.

Il y a peu de remises en question, personne qui regarde au-dessus de l’épaule des athlètes pour les aider à performer plus. Je suis allé aux Pays-Bas, car j’ai senti cette dynamique du haut niveau et de la performance. Cette urgence au quotidien de travailler vers la toute haute performance. Chose que je ne sens pas vraiment en France. Et je ne pourrais pas changer cela à moi tout seul. Il faut qu’il y ait une vraie prise de conscience et la volonté de changer drastiquement d’attitude…

2 Commentaires

2 Commentaires

  1. Avatar

    Pascale CAUGANT

    2 janvier 2024 à 15h11

    Bonjour 

    Pouvez vous me faire parvenir s’il vous plait votre calendrier des compétitions estivales de 2024 
    J’ai un coureur junior 2 sur 400m 47 »87 
    et j’aimerais lui faire connaitre et se mesurer à d’autres bons coureurs 

    Merci 
    Mes Meilleurs vœux pour 2024

    Pascale CAUGANT 
    Coach au Caen Athletic Club en France 

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