Makenson Gletty (Décathlon) : « Je peux aller chercher plus »
ATHLÉTISME – Interview avec Makenson Gletty qui a participé aux championnats d’Europe en salle à Istanbul en mars dernier. Spécialiste des épreuves combinées, l’athlète qui a eu 24 ans le 2 avril dernier a connu de gros progrès depuis 2022. Avec un record porté à 8 141 points sur décathlon et 6 090 points sur heptathlon en salle. Il se confie sur son évolution, sa saison et nous parle de sa (ses) discipline(s) et de ses objectifs pour la saison estivale.
Makenson Gletty : « On est parti sur un nouvel axe de travail »
Est-ce que tu t’attendais à une saison hivernale aussi réussie ?
Makenson Gletty : Je m’y attendais un peu. Au vu de la saison estivale 2022, avec la performance à Montreuil en juillet dernier (NDLR : Il avait réalisé 8 091 points). J’ai enchaîné avec Talence (record porté le 16 septembre à 8 141 points). De bonnes bases pour entamer une saison hivernale. Je n’étais pas surpris et c’était l’objectif.
Quand on se replonge dans ta saison, on s’aperçoit qu’il y a eu des progrès quasiment partout.
C’est ça (rires). On est parti sur un nouvel axe de travail, autour de la puissance, tout en appuyant le côté technique. C’est ce qu’il me manque encore. Ces progrès ont amené la performance. Mais il y a encore de la marge. Du coup, je ressors de la saison content, mais un peu frustré. Je sens que je ne suis pas encore au maximum et que je peux aller chercher plus.
Participer à un grand championnat, en quoi ça diffère du reste ?
L’ambiance est totalement différente. La pression et la gestion aussi. L’enjeu est bien plus grand. L’évènement impressionne. On se retrouve dans une salle bien plus remplie, avec plus de caméras. On parle anglais. Mais je ne me suis pas senti pénalisé, car ce n’était pas ma première sélection en bleu et je suis habitué à cette pression. Mais comparé à mes sélections jeunes, c’est plus intense. À l’avenir, cela le sera encore plus. C’était une bonne expérience. Cela fait partie de mon évolution.
« Je ne m’attendais pas à prétendre à la médaille »
Tu as des regrets lors de ce championnat ? (NDLR : Il était en course à la médaille avant de faire un 0 à la perche)
Oui ! Il y a une partie fierté pour cette saison, avec des objectifs atteints. Je fais un titre aux France et je participe aux Europe. Mais j’ai un goût amer à Istanbul de ce 0 à la perche. Je m’en voulais énormément, car je savais que la médaille était possible. J’en avais conscience. Dans le concours, tu ne peux pas prévoir ça. Je fais les choses à fond et je voulais à tout prix réussir. Cela n’a pas fonctionné, les perches étaient trop souples. La forme était bien plus élevée que les perches que j’avais pour franchir la barre. Je m’en suis mordu les doigts et c’est la première fois que j’ai autant pleuré dans un championnat. Mon regret est vraiment là.
Mais tu t’es prouvé que tu pouvais être médaillable, capable d’être fort le jour-J. Tu aurais peut-être signé pour ça en décembre ?
Je ne m’attendais pas à être capable de prétendre à une médaille européenne. Je ne pars pas dans l’optique d’arriver en grand championnat en pensant directement à la médaille. Il faut d’abord penser à se donner à fond sur chaque épreuve. Ce qui me motive, c’est la performance. Si je vais performer, cela m’amène dans de bonnes places et pourquoi pas un jour à la première place. Ce qui fait gagner c’est la perf ! Je suis donc dans l’optique de toujours m’améliorer, dans chaque discipline. Le grand championnat est l’occasion de se surpasser. Cela me réussit même si malheureusement, là, cela ne m’a pas réussi. Mais cela me motive beaucoup pour la suite.
Quel a été le déclic qui t’a permis de franchir un cap l’été dernier ?
Une prise de conscience de plusieurs choses. Je sortais de blessure et d’une opération au tendon d’Achille. Une période difficile, avec qu’une envie, qui était de revenir sur la piste. Une période de mélange d’émotions. Le déclic a été de me dire que je n’avais plus rien à perdre et à prouver à qui que ce soit. Je vais concourir pour mon plaisir sans me prendre la tête avec les problèmes autour de moi. Avant cette blessure, j’avais des soucis autour de moi.
Makenson Gletty : « Je voulais me reconstruire, avec un nouveau staff et un nouvel environnement »
Tu as fait le choix de changer de lieu d’entraînement.
Exactement. Je voulais me reconstruire, avec un nouveau lieu, un nouveau staff et un nouvel environnement. Pour lancer un renouveau dont j’avais besoin pour me libérer, sans penser aux problèmes perturbateurs. Cela ne s’est pas mis directement en place. Tout s’est finalisé à la fin de la saison 2022. Mais le fait de savoir que cela allait se faire, dans mon entraînement, c’était plus simple. J’ai changé mon optique d’entraînement. Plus courir pour les autres, mais pour moi-même. Quand j’étais chez les jeunes, je courrais pour d’autres personnes. Avec une pression énorme qui me bloquait. Je me suis débloqué et je cours plus vite partout. Que ce soit sur le fond ou en vitesse. Et j’ai une confiance plus solide. C’est paradoxalement ma blessure qui m’a rendu plus performant mentalement.
Cette blessure est totalement derrière toi ?
Je n’y pense plus !
Car ce n’est pas anodin le tendon d’Achille.
C’est grâce à cette blessure que j’en suis là, donc ça va (rires). Il y a encore des traces, il faut trois ou quatre ans pour que cela parte. Je le sens comme sur la hauteur ou la longueur, où il faut charger. Mais cela ne me freine pas. Cela a été un enfer à un moment, mais c’est passé.
T’es-tu fixé des objectifs pour cet été ?
Je vais procéder comme pour cet hiver. En me disant que je veux ça, ça et ça. Je vais tout faire pour. La première étape, c’est le Meeting de Götzis fin mai. Pour me rapprocher ou faire les minima pour les championnats du monde de Budapest. Mais je ne me prononce pas trop sur les Mondiaux.

« Le Décastar peut être le meeting final avant les JO »
Mais tu as déjà mis un pied en bleu cet hiver et tu as marqué des points au ranking.
C’est clair et c’est bénéfique. Et le Meeting de Götzis peut être important en fonction de la place à laquelle je vais terminer. Cela peut presque me suffire. Ensuite, je me projette sur les Élites, qui marquent beaucoup de points. Puis les championnats du monde, si j’y suis. Ce sera mon objectif ultime. Mais je finirai sans doute au Décastar.
Avec le ranking, toutes les compétitions font l’objet d’un calcul. Si tu vas à Budapest, tu as un pied à Paris.
Le Décastar peut être le meeting final avant les JO. Götzis et Talence sont montés en gamme. Ils sont au-dessus. Comme un Meeting Diamond League. C’est le plan. Je suis sur quatre semaines très intenses. On a beaucoup appris de cet hiver, avec des compétitions très bien organisées. Et on a pu faire des calculs de puissance, sur des impulsions. On a regardé des tableaux, des mesures, pour établir des conclusions. Dans le groupe, je suis le plus rapide, mais le plus faible en force. D’où l’axe de travail évoqué. Donc je sens déjà les effets, ce qui est incroyable. J’ai déjà hâte d’être cet été.
Quand on fait des épreuves combinées, on est toujours en train de faire des arbitrages entre telle ou telle discipline. Comment fais-tu ?
Avec mon coach, on fonctionne avec le ressenti. Je sais que je manque de force, de puissance pour le sprint, la longueur et même la hauteur. Tout ce que je ressens, je lui en fais part. On réfléchit ensemble pour améliorer les choses. On s’inspire également pas mal des autres.
Makenson Gletty : « Je m’inspire des pros de chaque discipline »
On peut dire que tu es pro désormais.
(Il rigole) Oui. Mais je pensais aux pros de chaque discipline. On va chercher à s’identifier à eux. Et cela marche énormément. Cet hiver, cela m’a aidé sur les haies. J’ai été chercher des choses avec Ladji Doucouré, des aspects techniques. Notamment pour revenir plus vite après la haie. Il m’a donné des conseils. Je reviens à Nice et j’applique ses conseils. Et cela amène un record personnel. Théoriquement, cela devrait aussi payer cet été sur le 110 m haies. J’ai fait 14.11 avec un tendon en feu.
Ce sont ces petits trucs qu’on met en place. Dans des périodes comme cela, en début de saison, on bouffe énormément de technique. Jusqu’à ce que les choses rentrent. C’est pareil sur le poids. On a beaucoup insisté dessus en début d’hiver. Maintenant, j’ai une régularité entre 15.50 m et 16 m, alors qu’avant, c’était totalement aléatoire. Il y a une confiance qui s’installe. Quand t’es confiant et que tu n’as pas de doute dans la discipline, cela ne peut qu’aller.
Quelle est ton épreuve préférée ?
Le poids. Mais aussi le sprint et le disque.
Et celle que tu redoutes le plus ?
J’ai envie de dire la perche. Parce que c’est l’épreuve, même si tu es en forme, où tout peut arriver. Il y a trop de vent, même si tu sais sauter, cela peut être galère. C’est l’épreuve que je redoute le plus, mais ce n’est pas catastrophique non plus.
Tu fais partie des décathloniens qui sont bons sur 1 000 m et 1 500 m.
C’est ça. Avant, je redoutais beaucoup cette discipline. Cela a été un gros déclic après ma blessure. Je me laisse courir alors qu’avant, je subissais beaucoup. Je cours, je cours et je cours et je m’en fiche du reste. De toute manière, c’est la dernière épreuve, donc je m’en fiche du reste.


