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« On ne peut pas gagner d’argent » : Quand les décisions des instances du tennis nuisent directement aux joueurs

Tom Compayrot

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Grâce à son triomphe à l’US Open il y a deux semaines, Novak Djokovic a pu empocher la somme de 3.8 millions de dollars. Une somme qui vient s’ajouter aux 115,3 millions que le Serbe a pu accumuler tout au long de sa carrière. Et nous ne parlons là que des gains obtenus en tournois. Or Djokovic, comme quelques rares autres superstars du tennis, peut aussi s’appuyer sur les revenus obtenus grâce à ses nombreux sponsors (Lacoste, Asics, Head…), ainsi qu’aux invitations monnayées des tournois et autres matchs d’exhibition. Et cela sans compter ses revenus extérieurs au sport, comme ceux des restaurants qu’il possède à Belgrade ou à Monaco. En résumé, le tennisman serbe gagne bien, même très bien sa vie. Mais ce n’est malheureusement pas le cas de l’immense majorité des joueurs professionnels. On pourrait même dire que les Djokovic, Federer, Nadal et autre Del Potro vivent sur une autre planète. Et la réalité sur Terre est toute autre.

Les circuits secondaires : une brutale réalité

Dans le monde du tennis professionnel, tous sont passés par les Future, ces tournois de 3ème catégorie dans lesquels exercent des tennismen au-delà de la 300ème place mondiale. Ces tournois sont censés être une étape de transition pour les jeunes joueurs avant d’aborder les Challengers (2ème catégorie) puis le circuit ATP. Le problème est qu’on estime à 15.000 le nombre d’athlètes jouant régulièrement et seulement sur ces tournois-là, contre quelques centaines sur les circuits Challenger et ATP. Or, les Futures ne permettent pas de gagner correctement sa vie.

Les témoignages sont nombreux. Laurent Rochette (497e mondial, 202e à son meilleur classement) témoignait à la Gazette du Tennis :

 « En Future, on ne peut pas gagner d’argent du tout. J’ai déjà fini une semaine dans le rouge en ayant remporté le tournoi ». Les dotations pour ces tournois vont généralement de 1.000 à 3.000 dollars pour le vainqueur, alors qu’un joueur qui perd au premier tour empochera … 50 dollars. « Le tennis est trop cher, il faut payer le coach, le kiné, les voyages […] c’est 25.000 dollars une saison » explique celui qui aura gagné pas moins de 13 tournois Future pendant ses 13 ans de carrière pro.

Laurent Rochette, lors d’un tournoi Challenger à Bordeaux (source : Sud Ouest)

Alors que l’hébergement et le matériel d’entraînement sont pris en charge par le tournoi sur les circuits Challenger et ATP, c’est le joueur qui doit les payer sur le circuit Future. Sans compter les autres frais décrits par Laurent Rochette (matériel, staff, voyages). Autant dire que sans le soutien financier d’un sponsor ou de sa fédération, cela devient très vite mission impossible. Dans un entretien à FranceTv-Sport, David Guez (ex 116e mondial), décrivait un monde où « au-delà de la 300e place, c’est très compliqué de vivre. On rentre juste dans ses frais, mais on ne met pas d’argent de côté ». Car il faut prendre en compte que la carrière d’un tennisman s’arrête en moyenne à 35 ans, et les habitués du circuit Future gagnent rarement assez pour assurer leurs arrières pour leur avenir. David Guez préconise à ces joueurs de ne pas penser à leur avenir et à l’argent en général : « Si on pense à l’argent, on se met trop de pression ». Un conseil partagé par Laurent Rochette : «  Si on commence à trop se concentrer sur des choses matérielles, on ne peut plus jouer. On va être super tendu et on aura aucune chance de gagner. Il faut apprendre à se détacher de l’argent ».

Alors à qui la faute ?

Le problème d’argent dans le tennis mondial est réel. L’Ukrainien Sergey Stakhovsky (actuel 145e mondial) indiquait même il y a quelques années : « Le 100e footballeur en Ukraine gagne plus que moi ». Pour un sport qui brasse des dizaines de millions chaque année, ces témoignages montrent qu’il existe un réel problème dans le fonctionnement du circuit. Et le coupable est tout trouvé.

Ce sont les instances du tennis qui doivent bien sûr endosser la plupart des responsabilités. Pour rappel, le circuit est supervisé et dirigé par deux structures qui se veulent complémentaires : l’ITF et l’ATP/WTA. L’ATP gère les tournois Challengers, ATP 250, 500 et Masters 1000 tandis que l’ITF s’occupe du circuit Future, des Grand Chelems ainsi que de la Coupe Davis. Même chose du côté féminin avec la WTA. Le fait que le circuit professionnel soit dirigé par deux instances distinctes peut poser des problèmes évidents de désaccords, et c’est d’ailleurs ce qui est en train de se passer avec la Coupe Davis, dont la version réformée par l’ITF pour 2019 se retrouve dans l’ombre de la “Team World Cup”, dernière création de l’ATP décidée pour 2020. Les deux structures qui se voulaient complémentaires sont en réalité de vrais frères ennemis.

Et qui en paye le prix ? La réponse est évidente, ce sont les joueurs comme Laurent Rochette ou David Guez, ceux qui donnent tout pour essayer de vivre de leur passion. Pendant que l’ITF et l’ATP bichonnent les joueurs du Top 50 avec des nouvelles compétitions pour rivaliser avec les exhibitions telles que la Laver Cup ou la Majesty Cup, dans lesquelles l’argent coule à flots ; les circuits secondaires se retrouvent encore une fois délaissés. Et pourtant, ils en auraient tellement besoin. Lorsque les vainqueurs de la Laver Cup empochent chacun la somme de 250.000 dollars, un vainqueur de tournoi Future repartira avec 2.000 dollars, qu’il aura déjà dépensé dans les différents frais décrits plus haut. Le contraste est sans équivoque pour des joueurs qui font pourtant tous partie des meilleurs tennismen sur des dizaines de millions de licenciés à travers le monde.

C’est donc la redistribution des revenus sur le circuit qui est pointée du doigt. Il suffit de voir la répartition du prize money total sur l’ensemble des tournois du circuit professionnel pour le comprendre :

La répartition détaillée des dotations sur le circuit ATP (source : Wikipédia)

Les comparaisons sont affolantes. Un vainqueur d’un tournoi du Grand Chelem gagnera 40 fois plus qu’un vainqueur d’un ATP 250, alors que ce dernier gagnera 50 fois plus qu’un vainqueur de Future. En résumé, si un joueur veut gagner autant qu’un vainqueur de Grand Chelem en restant sur le circuit Future, il devra remporter pas moins de 2000 tournois. Quand on sait qu’on retrouve régulièrement sur ce circuit des joueurs autour de la 200ème place mondiale, autrement dit d’un très bon niveau, on se rend compte à quel point cette redistribution est une aberration. Les instances investissent simplement là où cela leur rapporte le plus, là où toutes les caméras du monde sont braquées, autant dire sur les très gros tournois et certainement pas sur les Futures.

Comment changer les choses ?

L’Argentin Pedro Cachin a publié une lettre ouverte à l’ATP et à l’ITF (source : Twitter)

Pedro Cachin, jeune joueur argentin voletant aux alentours de la 200e place mondiale, publiait en avril dernier une longue lettre ouverte à l’ATP sur son compte Twitter. Un message fort et tellement caractéristique du mal qui ronge le circuit ATP depuis longtemps. Une lettre qui a d’ailleurs été partagée par de nombreux autres joueurs du circuit. Pedro Cachin a un talent certain qui lui permet de performer sur le circuit Challenger et de survoler le circuit Future. Pourtant, même à ce niveau et à cet âge, il connaît et vit la difficulté qu’ont les tennismen à gagner leur vie. Il le précise d’ailleurs au tout début de sa lettre : « tout d’abord, je tiens à vous dire que nous vivons pour le tennis, et non du tennis ». Ensuite, il dit une chose explicite et très importante : pour décider de quelque chose, les instances ne demandent jamais l’avis aux joueurs. Un constat qui est partagé par la majorité des joueurs du circuit.

Alors, Pedro Cachin comme d’autres joueurs l’ont fait avant lui, décide de prendre les choses en main et de proposer directement à l’ATP et ITF différentes mesures :

  • l’augmentation du nombre de tournois challengers. Ces tournois, très compétitifs et disputés, permettent à un éventail varié de joueurs (allant de la 80e à la 400e place mondiale) de tenter leur chance. Ces tournois sont clairement l’avenir du tennis, car ils permettent aux joueurs de gagner leur vie tout en offrant une étape de transition vers le circuit ATP. L’Argentin propose de doubler voire tripler le nombre de ces tournois chaque semaine. Il y a sur une année 150 tournois Challenger, soit environ 3 par semaine, soit 96 joueurs concernés chaque semaine. Une augmentation à 8 voire 10 tournois par semaine permettrait de concerner environ 300 joueurs hebdomadairement.

 

  • l’annulation ou la modification de la réforme du circuit qui interviendra en 2019. Cette réforme comprend notamment la suppression des points ATP pour les tournois Future, à la faveur de nouveaux points « d’entrée ITF » pour un nouveau circuit de transition. Une réforme qui revient à tuer le circuit Future, qui ne rapportera désormais plus le moindre point ATP, le tout sans augmenter le prize money dans ces tournois.

 

  • pour changer les choses, le meilleur moyen reste, et tout le monde s’accorde à le dire, de demander l’avis des joueurs. Il est primordial de leur réserver une voix importante dans la décision finale de quelconque changement. Un dialogue doit être instauré, et des accords doivent être trouvés entre les instances du tennis et ceux qui subissent la réalité des réformes. Surtout quand celles-ci impactent directement la vie de ces derniers.

Tom Compayrot


Journaliste/rédacteur depuis mars 2017 - Amoureux de la petite balle jaune et du gros ballon orange qui traîne sa carcasse sur Dicodusport depuis 2017. Rafael Nadal et LeBron James sont les meilleurs joueurs de l'histoire.

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