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Cyclisme

Patrick Chassé : « Milan-San Remo, c’est la première émotion de la saison »

Nicolas Jacquemard

Publié le

Patrick Chassé

Rencontre avec Patrick Chassé, commentateur vedette du cyclisme sur la chaîne L’Équipe, qui nous parle de sa passion, revient sur le début de saison et nous présente Milan-San Remo.

Patrick, pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

Patrick Chassé, j’ai 53 ans bientôt, je travaille dans le vélo depuis 27 ans et je suis devenu journaliste sportif un peu par hasard.

Comment est née votre passion pour le vélo ?

C’est arrivé très tôt car le premier nom de coureur que j’ai su prononcer, c’était Cyrille Guimard. Mon grand frère m’a transmis sa passion naissante pour ce sport et j’ai suivi comme souvent le font les petits frères. Ensuite, j’ai continué dans cette voie même si je m’en suis un peu éloignée par moment, c’est toujours resté dans un coin de ma tête.

Quel est le plus beau souvenir que ce sport vous ait procuré ?

C’est le championnat du monde 1985 en Italie, remporté par Joop Zoetemelk alors que je n’étais pas encore journaliste sportif. L’émotion est venue des commentaires plus que des images, car c’était filmé depuis un hélicoptère, on ne voyait pas grand chose. Daniel Pautrat, le commentateur de l’époque sur TF1, s’était enflammé et avait dit quand il avait reconnu Joop Zoetemelk, le plus Français des Néerlandais : « Françoise, Françoise vient vite devant la télé, ton mari est en train de devenir champion du monde. » Dans l’euphorie, il s’était adressé publiquement à la femme du coureur, qui ne devait pas être une grande passionnée de vélo et qu’il devait imaginer en train de suivre la course d’une oreille discrète. Il avait dit ça avec une vraie émotion dans sa voix et à ce moment-là, je me suis dit : « C’est fort ! » Après coup, j’ai toujours été enchanté que ce souvenir m’ait ému parce que souvent, on dit qu’il faut qu’il y ait un Français et un sentiment patriotique pour vivre ces émotions là. Je me suis rendu compte que les miennes ne dépendaient pas forcément de la nationalité ou de la personnalité du champion.

Vous avez suivi Tirreno Adriatico et il y a eu Paris-Nice dans le même temps. Quels enseignements peut-on tirer de ces courses ?

Que le niveau était très dense et très homogène sur Tirreno comme l’année dernière, où il y avait eu trois coureurs en moins d’une minute. D’un autre côté, je ne cède pas à l’euphorie ambiante autour des coureurs français : Romain Bardet a quand même fini assez loin, même si ce n’est pas un motif d’inquiétude, c’est un constat. Sur Paris-Nice, le plateau était assez mince et le meilleur Français fait 8ème seulement au général. Il est vrai que nous avons vu des choses intéressantes, ils ont pesé sur la course et gagné des étapes, mais nous aurions pu attendre mieux au géneral. Sur les courses à étapes, je trouve que globalement, les Français restent un ton en-dessous par rapport à la concurrence. Il faut être patient et j’espère que cela va venir. Gagner Paris-Nice pour un Français, cela me semblait vraiment possible vu le plateau, donc je suis déçu du résultat. Je ne juge pas les hommes, je constate simplement les résultats, et ce n’est pas encore cette année qu’un Français gagnera cette course.

Patrick Chassé Cyril Guimard

Patrick Chassé en compagnie de Cyril Guimard © Lionel Beylot / Cycliste France

Pourquoi Milan-San Remo est une course mythique qu’il ne faut absolument pas manquer ?

On parlait d’émotion et justement, une classique ou un championnat du monde, c’est une montée d’émotions que l’on ne retrouve pas forcément sur une course par étapes. Milan-San Remo, c’est la première, elle se passe en Italie et sur le plan émotionnel, la saison cycliste commence sur cette course et se termine au Tour de Lombardie. Il y a beaucoup de personnes qui l’aiment moins que les autres car les difficultés sont concentrées sur la fin et que la course se joue sur la dernière demi-heure. Mais l’important dans une course de vélo, ce n’est pas que le dénouement, c’est cette montée d’adrénaline et il faut demander aux coureurs, mais il y a 300 kilomètres et ils ne voient pas le temps passer, ils sont tellement concentrés, ils sont tendus et ils peuvent perdre la course à n’importe quel moment. C’est aux journalistes et consultants de le montrer et de le faire partager aux téléspectateurs. C’est une course d’attente, mais il se passe vraiment des choses. Et puis c’est en Italie et je pense qu’après les Belges, les Italiens sont les plus respectueux des coureurs.



Malgré les bosses dans le final, la course sourit plus souvent aux sprinteurs ces dernières années, quel est votre favori ?

Je suis forcément influencé par Tirreno, même si j’ai regardé Paris-Nice. Je parierais sur Kwiatkowski, le vainqueur de l’an dernier. A mon avis, il est capable de conserver son titre car je le trouve au-dessus du lot en ce moment et qu’il a une équipe capable de le soutenir. Cela arrive souvent au sprint c’est vrai, mais ce n’est pas établi d’avance, il y a de l’incertitude et c’est cela qui fait la beauté de ce sport. Même s’il y a plus de chance qu’il y ait un sprint ce n’est pas sûr du tout car il n’y a pas de règles. Je me souviens de la victoire de Cancellara qui avait décroché ses adversaires du côté de la fontaine, au moment où tout le monde était à fond. Comme quoi, cela ne se joue pas forcément dans le Poggio.

Julian Alaphilippe, 3ème l’an dernier, a paru un peu moins bien sur la fin de Paris-Nice. Pensez-vous qu’il puisse jouer la gagne sur cette édition de Milan San-Remo ?

Oui je pense qu’il a une vraie chance. Ce n’est pas parce que je trouve les résultats des Français moyens qu’aucun n’a une chance. On a même vu l’année dernière Bouhanni capable de disputer la gagne alors qu’il n’avait pas terminé Paris-Nice. Julian Alaphilippe, j’ai l’impression qu’en ce moment il lui manque quelque chose donc son heure sera peut-être un peu plus tard sur les Ardennaises. Il a fini Paris-Nice dans un état de fatigue avancé et j’ai vraiment l’impression que cette année, le vainqueur de Milan San remo sortira plutôt de Tirreno. Sur Paris-Nice, la difficulté est venue de la météo alors que sur Tirreno, elle est venue de la distance et de la qualité des coureurs.



Je ne vais pas vous demander votre avis sur l’affaire Sky / Froome / Wiggins, mais plutôt sur la position de l’UCI et de son nouveau dirigeant, David Lappartient. Pensez-vous qu’il répond aux attentes que la fonction suggère par rapport à cette affaire ?

Je crois que tout le monde doit se remettre en question. M. Lappartient essaye de le faire mais il a les mains liées par des considérations juridiques. C’est facile de remettre tout dans les pattes de l’UCI et c’est vrai qu’ils peuvent aménager des règlements. On peut imaginer qu’ils vont plutôt suivre une logique proche du MPCC (Mouvement pour un cyclisme crédible) que celle de l’équipe Sky. Il y a aussi d’autres acteurs qui doivent se remettre en question sur cette affaire. Les coureurs l’ont plutôt fait, pas tous, mais ils ont réagi. Les organisateurs ont aussi un rôle à jouer : quand celui de la Ruta del Sol invite Chris Froome, fait-il le choix de la crédibilité de ce sport ? Rend-il service au vélo ? Il n’était pas obligé de le faire. Même le Tour de France, il avait été dit que suite aux nombreuses affaires, les organisateurs seraient vigilants quant aux atteintes à l’image de leur épreuve. Je ne suis pas juriste, mais il y a peut-être des moyens pour eux de protéger leur image, car c’est sûr que s’il participe au Tour pour être déclassé après, cela sera un nouveau signal catastrophique envoyé dans un sport qui a tant fait pour la lutte anti dopage. Donc oui, l’UCI a un rôle à jouer et c’est un peu tôt pour tirer des conclusions sur leur position, mais tout ne doit pas reposer sur eux.

Quand vous voyez ces affaires, vous avez peur pour votre sport ? Peur que ce soit l’affaire de trop ?

Non, c’est lamentable et cela attriste c’est certain. Et ce qui est le plus triste, ce n’est pas qu’un grand champion soit pris au salbutamol, ce qui ne veut pas dire que ceci n’est pas grave, le pire c’est la communication, le « baratin » et le discours qui accompagne tout cela de la part de l’équipe Sky. C’est comme si on voulait oublier tout ce qu’il s’était passé il y a quelques années et qu’on voulait oublier tous les engagements moraux pris par les dirigeants du cyclisme. Ce sont les mêmes personnes qui ont été choquées par l’affaire Armstrong et qui se retranchent aujourd’hui derrière un point de règlement, pour pouvoir aligner leur coureur. Pour moi, ce n’est pas moral. La première préoccupation de Dave Brailsford et de ses sponsors devraient être de veiller à l’intégrité de leur sport et malheureusement, ce n’est pas le cas.

Nicolas Jacquemard

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