Raphaël Poulain : « Remettre le jeu et l’humain au centre des choses »


Nous avons rencontré Raphaël Poulain, champion de France à plusieurs reprises avec le Stade Français dans les années 2000, qui s’est aujourd’hui reconverti dans le métier de conférencier et l’animation d’une chronique rugby sur Eurosport. Il prépare un seul en scène pour monter sur les planches en janvier 2019.

Raphaël, peux-tu te présenter en quelques mots ? Comment vas-tu ?

Je suis assez heureux sur le plan personnel et professionnel, car j’ai la chance de pouvoir faire ce que j’aime après plusieurs années difficiles suite à ma retraite sportive. Je suis dans une démarche positive, simple et que le loyer soit payé chaque mois et le frigo plein, c’est déjà une bonne chose. Tout cela me permet d’être heureux. Ça peut paraître très naïf et simple mais quand on connaît « la merde », se satisfaire du peu, ça fait du bien.

Tu as arrêté ta carrière il y a bientôt 10 ans et tu as expliqué pourquoi dans un livre. Tant d’années après, que gardes-tu de cette époque ?

Des potes et des amis, c’est quelque chose de très important. Au Stade Français, on a vécu une aventure extraordinaire avec une équipe et des joueurs exceptionnels. Aujourd’hui, j’ai digéré ce qui avait été compliqué, donc quand je regarde cette époque, c’est du positif et beaucoup de leçons tirées qui m’ont permises de me construire. C’était tellement fort avec les joueurs de l’équipe, mais aussi avec Max Guazzini et ma famille ce que nous avons pu vivre ces années là, que je ne peux en garder que du positif. Même si ce n’est pas l’image que l’on véhiculait, à l’époque le Stade Français était une famille.

Quel est le meilleur souvenir que le rugby t’ait procuré ? Et pourquoi ?

Je vais en ressortir deux. D’abord, c’est ma finale Reichel avant que l’enjeu ne dépasse le jeu. En plein dans l’adolescence, c’était vraiment incroyable ce titre et nous l’avons bien fêté ensuite. Une vie de groupe que nous avons vécu à 200%, c’était vraiment fou.

Le second, je vais dire mes rapports avec Fabien Galthié en 2005, même si sur le moment cela a été très compliqué. Cela m’a fait prendre conscience du connard que je ne voulais pas devenir et du connard que je suis finalement devenu ensuite. J’ai tiré beaucoup de leçons et cela m’a permis de voir ce que j’avais pu faire de mal, mais aussi le mal qu’on m’avait fait à certains moments de ma carrière. Sur le moment, cela a été très dur pour moi mais cela m’a permis de vraiment faire une introspection et de me construire par la suite. J’ai compris aussi par son parcours au Stade Français et à Montpellier que je n’avais pas été le seul à « subir » ses méthodes. En entreprise, cela porte un nom : le harcèlement moral. Mais dans le rugby on n’en parle pas car c’est tabou de remettre en question la hiérarchie. J’espère juste que, pour les joueurs qu’il coache à present, il a su se remettre en question sur sa méthode de management. Mais merci à lui car grâce à tout cela, je suis devenu ce que je suis aujourd’hui : intègre et droit dans mes lattes.

Quel est le plus grand regret que tu as vis-à-vis de cette époque ?

D’être resté un éternel espoir, de ne pas avoir trouvé les clés pour jouer les finales ou être en équipe de France, comme on me l’avait prédit. Je pense qu’à un moment donné, à mon arrivée au Stade Français, on aurait dû mettre l’accent sur mes lacunes techniques pour que je progresse tout de suite là-dessus. Bernard Laporte avait beaucoup misé sur mon physique en me disant qu’en faisant 100 kg, je serai le meilleur. J’ai cru en lui comme on croit en un père et cela m’a fait beaucoup de mal physiquement. En plus de cela, je suis de nature excessive et en ajoutant les conseils que j’ai eu, cela a marché pendant un temps mais ensuite, j’ai explosé physiquement car j’avais trop tiré sur mon corps. J’en suis en partie responsable et j’assume.

Tu es resté dans le monde du rugby avec tes nouvelles activités. Il y a notamment cette émission sur les réseaux sociaux d’Eurosport. Comment est née l’idée et pourquoi avoir décidé de faire cette émission ?

Je faisais partie des Tontons Flankers l’année dernière et Eurosport m’a proposé cette niche au niveau du digital. Ils ont aimé mon franc-parler et ma légèreté. Je me fais parfois insulter sur le fait que vu le joueur que j’ai été, je n’ai pas mon mot à dire. Mais je laisse faire, ça ne m’atteint plus. Le format plait et en moyenne, il y a 70000 personnes qui regardent, donc tant mieux. Aujourd’hui, malgré les critiques, je pense que je suis à ma place sur Eurosport dans ce format et je les remercie de me donner cette chance. Avec Pierrick de Morel qui fait un sacré boulot, on bosse en équipe et c’est vraiment chouette car cela faisait 10 ans que je bossais seul.

Raphaël Poulain 2

Un mot justement sur le XV de France, qui a été beaucoup critiqué en novembre dernier. Qu’est-ce que tu en as pensé de ce Tournoi des 6 Nations ?

Je pense qu’on a tous vu une équipe naitre contre l’Angleterre, avec un état d’esprit et une combativité qu’on n’avait pas vu depuis des années. On a aussi vu un beau lancement de jeu contre le Pays de Galles sur l’essai de Fickou. Comme quoi, l’équipe de France sait faire et on aimerait juste qu’ils le fassent plus souvent. Laissons leur un peu de temps pour se construire en tirant les leçons du passé une bonne fois pour toutes. Il faut arrêter de tout miser sur le championnat, car la vitrine du rugby français, c’est le XV de France. Je suis très content pour Mathieu Bastareaud qui a su apprendre de ses erreurs et gagner en maturité pour revenir encore plus fort. Je suis content pour les joueurs qui se font bâcher par les journalistes depuis plusieurs années et qui ont su répondre sur le terrain. Le groupe est né mais maintenant, il faut lui laisser du temps pour qu’il progresse et surtout, il faut réussir à garder le même groupe, la même ossature. Pour moi, même si je suis sans doute un peu dans l’affect, c’est un tournoi réussi.

Selon toi, quels sont les grands chantiers pour remédier aux maux du rugby français ?

Remettre le jeu au centre des préoccupations, que ce soit au niveau des plus jeunes ou des moins jeunes, pour redonner le plaisir de jouer et introduire du coaching mental dans la préparation. Tous les pays en font, en France on ne l’a pas encore adopté et c’est bien dommage. Il faut que les joueurs jouent ensemble sur le temps et aient envie de cela, mais il faut aussi qu’il y ait des moments ensemble, à côté du terrain pour se reconnecter un peu à la réalité qui est hors du stade. C’est difficile, quand tu gagnes plus de 10 000 euros par mois, de rester connecter avec la réalité et en plus de cela, les gens t’adulent. Il n’y a pas d’éducation « notoriété ». C’est important de remettre du jeu et de l’humain dans le rugby. Par moment en France, on veut être trop cartésien alors que tout ne s’explique pas dans la vie ou dans le rugby. Déjà le ballon est ovale, cela n’a rien de logique. C’est facile de venir sur un plateau pour s’en prendre à des joueurs et dire que cela devrait être comme cela, mais la vérité du terrain n’est pas toujours si évidente. Et pour ce qui est du coaching mental, cette méthode permet aux joueurs de gérer leur pression, mais aussi de trouver leurs bonnes sources de motivations personnelles, de prendre plaisir et de s’approprier certains outils (pnl, visualisation…) pour être plus performants avec moins d’efforts mentaux.

Tu interviens aussi auprès de sportifs, de clubs et d’entreprises. Quelle est l’idée de ces interventions ?

C’est un partage d’expérience, c’est 37 années de vie que je raconte et pas seulement les bons côtés justement, c’est ça qui est intéressant. Je parle de mes échecs, de comment je suis me fais mal ou comment j’ai fait du mal autour de moi. J’ajoute à cela un peu de coaching de philosophie et pleins de souvenirs du rugby que j’ai aimé pratiquer, tant à Beauvais en amateur qu’à Paris en chez les professionnels. L’idée est de partager cette expérience avec les personnes. J’espère réussir à éveiller certaines consciences grâce à cela dans le monde du sport où il y a des dérives. J’essaye d’humaniser tout cela et d’expliquer que la vie est un voyage ou l’on va d’un point A à un point B. Ce qui est important, c’est le voyage, pas le point B qui pourrait être le bouclier de Brennus dans mon cas où le bout du chemin de chacun. Les rencontres, les remises en questions, les échecs, les évolutions et, un jour, le bonheur simple d’être la !

Aujourd’hui on est en permanence dans la compétition et il serait bien qu’il y ait un peu plus de collaboration. J’aimerais juste que le monde du rugby prenne conscience de certaines choses pour pouvoir inscrire mon gamin dans 5 ans. L’uniformisation des gabarits, le formatage des corps et des cerveaux amène bien souvent à la blessure physique et/ou psychologique. Beaucoup de gamins arrêtent le rugby parce qu’ils sont dégoûtés, blessés ou pas assez « gaillards ». C’est une honte ! Avant, il y avait des écoles de rugby qui individualisaient et chacun avait sa place. Aujourd’hui, on est dans un sport qui détruit plus qu’il ne construit. Il faut former des hommes, bons, intègres et différents avant de former des rugbymen. En entreprise, j’essaye de faire des parallèles entre ce que l’on peut vivre dans le sport et dans le monde du travail, sans être donneur de leçon. Chacun prend ce qu’il veut dans ce que je raconte, je me base sur mon histoire, là aussi, avec tout ce qu’elle comporte. Le message, que ce soit en entreprise ou dans le monde du sport, est de remettre l’humain au centre de tout ça pour que les gens puissent prendre du plaisir. Devenons adulte et responsable. Ça demande du courage de se responsabiliser, de s’humaniser et d’apprendre à vivre avec soi-même et avec les autres. C’est un chemin de vie. J’ai la chance d’être bien entouré professionnellement.

Je bosse avec 4success qui s’occupe de mettre en avant mes compétences (ils s’occupent aussi de Bastareaud, Guirado et d’autres sportifs). Encore une bonne équipe de bons mecs. Seul on va plus vite, ensemble on va plus loin. Je pense qu’avec eux, on va apporter de belles choses au monde du sport et dans les entreprises.

Si demain je te donnais la possibilité de pouvoir échanger 30 minutes en face à face avec la sportive ou le sportif de ton choix, qui choisirais-tu ? Et pourquoi ?

Il y en a plein (Thierry Dusautoir, Conor McGregor, Michael Jordan…) mais je dirais Anthony Joshua, car il est en devenir. Il fait partie d’une génération qui a moins besoin d’être dans le paraître et ça me parle. J’ai vu son reportage hier soir, c’est un mec humble, qui se marre, qui a des objectifs et qui a des valeurs. Il a fait des erreurs et il s’est construit là-dessus. Je pense qu’on pourrait passer un bon moment à se raconter deux ou trois saucisses et à rigoler.

Nicolas Jacquemard

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