Nous suivre
Coupe du monde de football

Retro Coupe du monde 1966 : Quand la Corée du Nord s’offrait l’Italie avec le soutien du public anglais

Maxime Cazenave

Publié le

Retro Coupe du monde 1966  Quand la Corée du Nord s'offrait l’Italie avec le soutien du public anglais
Photo Icon Sport

RETRO COUPE DU MONDE – À quelques jours du grand coup d’envoi de la Coupe du monde 2022, il est temps de faire un grand bond en arrière en 1966. Année où l’Angleterre a raflé son unique étoile sur son propre sol. Mais avant cette victoire finale, une autre sélection a passionné le public anglais, en particulier celui de Middlesbrough : la Corée du Nord. Retour sur une histoire totalement improbable qui a vu pour la première fois une nation hors Europe ou Amérique du Sud atteindre le Top 8 mondial.

Ah la Corée du Nord. Ce monde à part à l’intérieur même d’une planète ultra globalisée. La dictature la plus aboutie du monde moderne, imposant un contrôle total sur sa population en fermant ses frontières de manière autoritaire. Dans le football, il est compliqué de situer aujourd’hui une sélection dont les joueurs peuvent difficilement s’exporter, et sont contraints de se plier au régime. Pourtant, en 2010, la sélection nationale avait réalisé l’exploit d’accéder à la phase finale en Afrique du Sud, avant de repartir sans aucun point, et une valise mémorable face au Brésil (0-7).

Les sélections africaines boycottent, la Corée du Nord se glisse dans la brèche

Mais cela ne fut pas sa seule et unique participation. En 1966, la Corée du Nord bénéficie d’un alignement des planètes pour prendre part au Mondial disputé en Angleterre. Sur les 16 places en phase finale, un seul ticket est accordé pour trois continents : Afrique, Asie et Océanie. Une aberration, quelques années seulement après les nombreuses guerres d’indépendance ayant émaillé ces continents. Les sélections africaines décident donc de boycotter la phase qualificative, et offrent ainsi une autoroute à la Corée du Nord. Cette dernière balaie seulement l’Australie afin de valider son billet.

Tombée dans la poule D avec le Chili, l’Italie et l’URSS, cette sélection totalement inconnue au plus haut niveau est promise à l’enfer. Il faut dire que l’intégralité de l’effectif évolue au pays alors même le football coréen est inexistant dans le paysage mondial. Rien de plus normal pour un peuple coréen qui est habitué à constamment souffrir des guerres depuis de longues décennies, avec en point d’orgue la Guerre de Corée qui aura ravagé la population entre 1950 et 1953. C’est donc en toute discrétion que l’équipe nationale débarque à Middlesbrough, dans le nord de l’Angleterre. A une époque où le monde est bien moins ouvert, cette équipe fait sensation, dans le mauvais sens, puis dans le bon.

Une improbable histoire d’amour avec Middlesbrough

En effet, les blagues de mauvais goût vont bon train pour parler de ces hommes à la carnation différente des Européens et des Américains, disposant de physiques frêles. Malgré tout, cela va également être le début d’une histoire d’amour improbable entre une ville anglaise ouvrière, et la sélection nationale de l’une des dictatures communistes les plus autoritaires de la planète. Coincée entre Leeds et Sunderland, la ville de Middlesbrough est tout sauf une destination touristique privilégiée outre-Manche. C’est une ville ouvrière, de cols bleus, où l’outsider qui bat le favori est érigé en modèle.

Malgré tout, l’histoire aurait pu être différente. D’entrée, les Nord-Coréens se font punir par l’URSS (0-3), puis décrochent un match nul déjà historique face au Chili grâce à une égalisation tardive signée Pak Seung-Zin (1-1). Pour son dernier match, la sélection asiatique est déjà annoncée perdante alors qu’elle doit affronter la grande Italie des mythiques Sandro Mazzola ou Gianni Rivera. Une Italie qui est en plus dans l’obligation de l’emporter pour s’éviter une mauvaise surprise après avoir perdu face à l’URSS.





L’Italie humiliée

Entre-temps, le public du défunt Ayresome Park de Middlesbrough s’est déjà attaché à cette équipe portant les mêmes couleurs que le club phare local. Face à une Italie représentant l’élite et le cynisme des grands, les 18 000 spectateurs sont à 100 % derrière les Coréens. Vifs, techniques et endurants, leur collectif est sublimé par le duo des Pak : Doo-Ik et Seung-Jin. Face à l’armada italienne, et avec le soutien du public anglais chantant « KOREA » à tue-tête, l’inimaginable se produit juste avant la pause. Pak Doo-Ik récupère un ballon anecdotique à une vingtaine de mètres avant de déclencher une frappe piégeuse petit filet opposé gagnante.

L’Italie va alors se déployer durant le second acte, sans jamais mettre à défaut un adversaire à la discipline de fer. Au coup de sifflet final donné par l’arbitre tricolore Pierre Schwinte, le résultat ressemble à une blague d’avant-match : Corée du Nord 1-0 Italie ! Malheureusement pour les Italiens, les sifflets, les insultes, et les tomates pourries seront bien réels à leur retour dans la Botte après cette humiliation, considérée alors comme la pire du football, mais également du football transalpin. Quarante-six longues années plus tard, en 2002, la Squadra Azzura vivra un nouveau cauchemar coréen, face à la Corée du… Sud cette fois.

YouTube video

Eusebio siffle la fin de la récréation en quarts

Qualifiée en quarts de finale, l’équipe nord-coréenne doit alors quitter son camp de base à Middlesbrough pour prendre la direction de Liverpool afin d’y affronter le Portugal. Lâchée dans un nouvel environnement, cette dernière peut malgré tout compter sur le soutien de son armée rouge anglaise. Ils sont ainsi environ 3000 à faire plus de 200 km depuis Middlesbrough pour aller assister au match de leur amourette d’été ! En début de rencontre, la magie opère de nouveau. Au bout de 25 minutes, les Portugais ont pris la vague rouge en pleine tronche et perdent 0-3 ! Toutefois, ces derniers disposent à cette époque de leur plus grand talent avant l’éclosion de Cristiano Ronaldo un demi-siècle plus tard : Eusebio.

Élu Ballon d’Or l’année précédente en 1965, l’attaquant du Benfica va mettre fin à la folie. Il réduit le score dès la 27e minute avant d’enchaîner : un penalty à la 42e, un troisième pion à la 49e, et un deuxième penalty afin de valider un quadruplé, et faire basculer la partie (3-4). Malgré leurs efforts, les Nord-Coréens ne combleront jamais leur retard, et concèdent un ultime but à dix minutes du coup de sifflet final, s’inclinant 3-5. Cela met ainsi fin à l’un des parcours les plus improbables dans la compétition reine du football mondial.

YouTube video

Des quarts de finale de Coupe du monde aux goulags nord-coréens

Malheureusement, ce top 8 historique au sein de la compétition reine du football mondial ne sera pas suivi. Historique car avant cette épopée, les quarts de finale de la compétition étaient exclusivement réservés aux Européens et aux Sud-Américains. Les héros de cette Coupe du monde vont alors retrouver l’anonymat du régime autoritaire de Kim Il-Sung. Selon certaines rumeurs, la plupart des membres de l’équipe auront eu comme simple reconnaissance un voyage express en direction des goulags locaux. Quelques années plus tard, la star Pak Doo-Ik démentira cela, sans que l’on puisse vraiment en avoir la certitude…

Pour retrouver trace de performances de cette sélection si particulière, il faudra attendre 1980 et une demi-finale en Coupe d’Asie des Nations. Depuis, à part des premiers tours anecdotiques sur la scène continentale et une deuxième participation sans saveur à la Coupe du monde en 2010, la sélection nord-coréenne n’a plus performé. En même temps, difficile de progresser sans ouverture, même lorsque l’on possède la plus grande enceinte au monde en termes de capacité avec le stade du Premier-Mai (150 000 places)…

En tout cas, cette campagne héroïque de la sélection nord-coréenne n’a pas été oubliée à Middlesbrough. L’Ayresome Park a été détruit à la fin des années 1990 pour laisser place au Riverside Stadium, et c’est dans ce dernier que les survivants de 1966 ont été accueillis en héros en 2002 par les supporters de Middlesbrough. Un moment unique prouvant à quel point le football (et le sport en général) peut réunir des peuples et des cultures totalement différents.

Clique pour commenter

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *