Richard Escot : « Si la France est championne du monde, ce sera un exploit majeur et une joie intense »
La Coupe du monde de rugby 2023 commence ce vendredi avec le match entre la France et la Nouvelle-Zélande au Stade de France (21h15). Richard Escot, journaliste spécialiste du rugby à L’Équipe et auteur du livre Anthologie des Bleus, paru en décembre 2022 (Solar) revient sur l’Histoire du XV de France : les capitaines, le Tournoi des 6 Nations, la Coupe du monde, et bien sûr, la troisième mi-temps.
1 186 joueurs ont été sélectionnés en équipe de France. Qu’est-ce que cela représente de porter le maillot des Bleus ?
Porter le maillot tricolore, que ce soit une fois ou plus de 100 fois, c’est toujours la même émotion. Chaque match est une nouvelle aventure, une nouvelle histoire, un nouveau moment. Quand les maillots sont remis, l’émotion est toujours la même et les joueurs ne s’y habituent pas. À chaque fois, c’est quelque chose de très particulier et ce n’est pas propre aux Français. Il y a quand même un petit bémol. Philippe Sella (111 sélections dans les années 80 et 90, et capitaine des Bleus) disait : « Tant qu’un international de rugby n’a pas joué à Twickenham, il ne peut pas vraiment se considérer comme international ». Parce que c’est un stade mythique… Son surnom en dit long : le temple.
Vous entamez votre ouvrage avec l’Histoire du XV de France. Comment les Bleus ont-ils évolué depuis 1906 et leur premier match officiel ?
Vaste question. Au début, le XV de France est porté par des anciens universitaires. Une forme d’aristocratie, grande bourgeoisie parisienne, qui découvre le rugby dans les grands lycées. Ensuite, il y a une irrigation vers la province : vallée du Rhône et le sud-ouest avec un gros ancrage à Bordeaux, au Pays Basque et à Toulouse, puis à Perpignan et Narbonne. Ce sont les clubs qui vont construire l’équipe de France. De façon disparate au début, jusqu’au début des années 50 où Jean Prat, alias Mister Rugby, décide de structurer le jeu en adaptant la méthode lourdaise, qu’il a mis en place, au XV de France. À partir de 1952, l’équipe de France va avoir une idée du jeu qu’elle a envie de pratiquer.
Puis en 1960, il y a l’avènement du French Flair avec les frères Boniface, Pierre Albaladejo et Christian Darrouy où en 1960, 1961 et 1962, l’équipe de France remporte le Tournoi. Et à partir de là, c’est la maturité et le début de la grande aventure. Depuis, c’est le rugby contemporain qu’on connaît, avec l’impact de quelques grands clubs : Stade Toulousain, Agen, Biarritz, le Racing 92, etc. Aujourd’hui, on a une formule plus professionnelle où le XV de France, avec Fabien Galthié, trouve une structure et une identité qui lui est propre. Maintenant, c’est presque l’équipe de France qui irrigue les clubs par son style novateur.
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Être sélectionné en équipe de France est rare, mais devenir capitaine l’est encore plus vu qu’ils ne sont que 97 à l’avoir été. En équipe nationale, son rôle est-il différent ?
Jean-Pierre Rives (59 sélections entre 1975 et 1984, capitaine lui aussi) disait : « J’ai autour de moi à 14 capitaines ». Tous les joueurs sélectionnés sont déjà emblématiques dans leur club. Ils ont des fortes personnalités. Jean-Pierre Rives ne se considérait que comme celui qui demandait l’avis à ses partenaires et qui s’adressait à l’arbitre. Un capitaine a des lieutenants autour de lui, des hommes de confiance. C’est un vrai groupe, composé de l’élite des joueurs français. Ils connaissent le rugby aussi bien les uns que les autres, mais il faut un capitaine. Pour prendre l’équipe de France d’aujourd’hui, c’était Charles Ollivon. Il s’est blessé et on pensait qu’Antoine Dupont allait dépanner.
Mais finalement, il s’est inscrit. Je me souviens de l’équipe de France où il y avait quatre ou cinq capitaines sur le terrain : Michel Celaya, Pierre Lacroix, François Moncla, Michel Crauste… Ils avaient tous été, un jour ou l’autre, capitaine de l’équipe de France et ils se retrouvaient en bonne intelligence. Aujourd’hui, je ne pense pas que le rôle de capitaine de l’équipe de France soit aussi emblématique qu’à une certaine époque, entre 1950 et 1980. Pour moi, le dernier capitaine véritablement emblématique, c’est Thierry Dusautoir (80 sélections entre 2006 et 2015). Il n’a pas été le meilleur, mais il était capitaine d’exemple. Antoine Dupont, est le meilleur joueur du monde, donc capitaine ou pas, c’est celui qui rayonne le plus.
Dans votre ouvrage, vous revenez sur les différents capitaines. Y en-a-t-il un qui ressort du groupe ?
Indéniablement, c’est Jean-Pierre Rives. Il était le plus courageux sur le terrain. Il mettait la tête là où les autres n’osaient même pas mettre la main. C’était quelqu’un d’extrêmement, intelligent et cultivé, avec lequel j’entretiens de remarquables rapports. On parle beaucoup d’art, de littérature et de poésie. Il avait des formules lapidaires, c’est-à-dire taillées comme des pierres précieuses. Il avait toujours une répartie.
Il était drôle, mais il était aussi capable de sublimer ses joueurs comme ça a été le cas en 1979 ou de rassembler ce qui était épars comme lors du Grand Chelem 1981 avec une équipe constituée quasiment au dernier moment. Pour moi, il y a Jean-Pierre Rives et les autres.

Quand on pense au XV de France, il y a deux compétitions majeures : le Tournoi des V puis des VI nations et la Coupe du monde. Quel a été le tournoi le plus emblématique ?
Pour moi, c’est le Tournoi 1997 avec Abdelatif Benazzi comme capitaine (78 sélections entre 1990 et 2001). Il est Marocain de naissance et c’est la première fois qu’un joueur étranger devient capitaine du XV de France (au rugby, il est possible d’être sélectionné après avoir joué cinq années consécutives dans le pays, trois ans à l’époque). À l’initiative de Jean-Claude Skrela, l’entraîneur national à l’époque, et Bernard Lapasset, le président de la Fédération, Abdelatif Benazzi devient un capitaine hautement emblématique, qui raconte ce que sont la générosité, l’altruisme et l’humanité en rugby.
Lors de quelle Coupe du monde, les Bleus ont-ils fait le plus beau parcours ?
La France n’a jamais été championne du monde. Mais il y a un moment dans son histoire où elle a été partie prenante de la grande Histoire, avec un grand H : en 1995. Elle a fait un parcours de qualité en battant magnifiquement l’Irlande en quarts de finale. Elle tombe contre l’Afrique du Sud en demi-finales, dans un match homérique, sous un orage apocalyptique, où elle n’est pas épargnée par l’arbitrage. Mais quelque part, l’histoire s’est écrite avec la victoire des Springboks de François Pienaar en finale et la remise du trophée par Nelson Mandela. Ce jour-là, l’équipe de France était dans les tribunes de l’Ellis Park et les joueurs ont bien vu qu’il y avait quelque chose de plus fort que le simple terrain : il y avait la force de l’Histoire.
Que peut-on espérer de cette Coupe du monde 2023 ?
Ce que l’on peut espérer ? Ce que tout le monde attend. C’est un titre. Enfin un titre de champion du monde. En tout cas, être vainqueur de la Coupe du monde, car être champion du monde et être vainqueur de la Coupe du monde sont deux choses différentes pour moi. Est champion celui qui, comme au sens étymologique, représente sa cité, et donc par extension, sa nation. Je pense qu’on n’a pas besoin de remporter un trophée pour être champion. Le XV de France est champion du rugby français. Il représente ce que le rugby français a de meilleur et avec son talent individuel et collectif, il est une référence dans le monde du rugby. Mais c’est valable pour les autres pays aussi. Être vainqueur de la Coupe du monde, c’est autre chose. C’est très compliqué parce que c’est à la fois une course de demi-fond et un sprint en sept matchs.
La France devra déjà remporter le match d’ouverture, puis battre l’Italie, ensuite remporter son quart de finale contre, potentiellement, l’Afrique du Sud ou l’Irlande, remporter une demi-finale dont on sait que ce sera sans doute contre l’Australie, l’Argentine où l’Angleterre et ensuite retrouver les All Blacks en finale. Donc c’est extrêmement compliqué et jamais une Coupe du monde n’a été aussi ouverte. Ça tombe mal puisque ça se dispute en France et il y a une grosse attente. Elle est immense et elle n’a jamais été aussi importante. On a une équipe de France à la hauteur, qui a tous les arguments pour l’emporter.

Mais il y a des aléas, qui comme leur nom l’indique, on ne peut pas les maîtriser, comme les blessures de Romain Ntamack et de Paul Willemse, le forfait de Cyril Baille pour quelques matchs, l’incertitude concernant Jonathan Danty et puis là, l’affaire Chalureau. Ces forfaits et les affaires qui tombent sur le XV de France altèrent un petit peu la sérénité. Les joueurs ne doivent pas être trop sensibles à tout ce qui se passe autour du terrain. C’est très compliqué d’être champion du monde. Et si la France l’est en 2023, ce sera un exploit majeur, un soulagement absolu et une joie intense.
Une partie de votre livre aborde la fameuse troisième mi-temps. En équipe de France, la fête est-elle plus folle ?
Je ne sais pas si elle est plus folle, mais disons qu’il y en a moins et effectivement quand les joueurs se lâchent ils font comme leurs prédécesseurs. Sauf qu’ils le font moins et ils font un peu plus d’attention à cause des réseaux sociaux. Mais la fête existe et cette troisième mi-temps est inhérente à la construction d’une équipe. Comme le disait Jean-Pierre Rives : « Il y a l’avant, le pendant et l’après. S’il n’y a pas l’après, le rugby n’est pas ce qu’il est. »



Escot
7 septembre 2023 à 13h24
Merci Kyllian pour ce beau papier… Cdlt