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Football

« Rouge ou mort », le roman Peace and Love

Jordane Mougenot-Pelletier

Publié le

Passion Polar

De Borges à Camus, de Blondin à Mac Orlan, littérature et sport se nourrissent. Premier épisode de notre série, le roman que David Peace consacre à Bill Shankly : « Rouge ou mort ».

« Envoyer l’adjoint »

Qui a déjà joué à Football Manager connait cette sensation. Choisir ses entraînements – le général et les individuels, mettre des joueurs à disposition de la réserve, préparer son mercato, se rendre à la conférence de presse d’avant-match. S’occuper du briefing tactique, confirmer la feuille de match, choisir les consignes individuelles, faire la causerie d’avant-match et répondre aux questions sur le bord du terrain. Se rendre à la conférence de presse d’avant match, féliciter un joueur pour sa prestation.

La répétition, inéluctable, d’un quotidien qui trouble d’abord, enivre ensuite, finit par lasser. Cette répétition a toutefois des nuances selon qu’on délègue un peu, beaucoup ou pas du tout. Pourvu qu’on soit un tant soit peu obsessionnel, cette répétition s’aggrave et grise. Football Manager est certes une simulation mais, par beaucoup, elle est d’un réalisme troublant. Alors, quand un obsessionnel de la littérature écrit sur un autre obsessionnel, cette fois du football, le rabâchage est élevé au rang de culte sacré.

Méduse morte

Quand Bill Shankly prend la tête du Liverpool FC en 1959, le club rouge de la Mersey est en deuxième division. Il est aussi structuré et vertébré qu’une méduse morte. Stade vétuste, centre d’entrainement à l’avenant, Liverpool ne se distingue pas non plus par son staff aussi compétent et motivé qu’un charcutier à une réunion des végans anonymes. Grâce à son travail acharné, sa méticulosité et son obsession pour la perfection et la victoire, Bill Shankly réussira à faire du LFC le meilleur club anglais de la période et parmi les meilleurs d’Europe. En 1974, après 15 ans de règne, Bill Shankly jette l’éponge.

1974, c’est une obsession pour David Peace. Les meurtres au cœur de sa série sur le tueur de Leeds. Leeds justement où Brian Clough a tenu 44 jours, le nom du roman qu’il a consacré au manager. David Peace semble fasciné par cette période, comme par le Premier Ministre de l’époque, Harold Wilson. Un ami de Bill Shankly, ça tombe bien.

« Rouge ou mort », syncopes, répétitions

Dans « Rouge ou mort », David Peace déploie une écriture obsédée par l’exactitude et l’exhaustivité. Chaque entrainement, chaque match, chaque composition. Rien ne manque. Pour les fans hardcores de Liverpool, « Rouge ou mort » est une mine inespérée de documentation. Surtout, les répétitions et les syncopes du style de David Peace rendent parfaitement ce qu’était le quotidien de Bill Shankly. Le livre se révèle une ode à tout un peuple du Nord de l’Angleterre.





Le Nord de l’Angleterre, une autre obsession de David Peace. Bill Shankly ne pouvait pas naître plus au Nord de l’Angleterre qu’à Glenbuck (Écosse). Il représente ce que l’auteur voudrait statufier. Un homme modeste qui crée les tactiques de ses matchs chez lui grâce à des couteaux et des fourchettes et répond aux lettres de supporters. Un entraîneur, sympathisant travailliste, qui met le mérité au-dessus de toute valeur avec la solidarité. Un leader enfin qui croit au collectif et met sur pied une équipe sans star qui devra vaincre par sa cohésion. Bill Shankly n’était lui-même pas un entraîneur star à la Brian Clough mais la partie d’un tout. Un homme qui a fait chanter le peuple des Reds dans la défaite et lui a rendu sa fierté.

En résumé, « Rouge ou Mort » est un grand livre sur le football d’abord. Un football qu’on voit évoluer, muter avec un des entraîneurs les plus mythiques de l’histoire du jeu. « Rouge ou Mort » est ensuite un grand livre sur le Nord de l’Angleterre des années 1960-1970. Une Angleterre en crise, aux prises avec une mutation qu’elle aborde à reculons. Enfin, peut-être surtout, « Rouge ou Mort » est un grand livre d’un grand auteur au style protéiforme et enivrant.

JMPPMJ

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