Nous suivre
Jeux Paralympiques de Paris 2024

Sandrine Martinet : « Il faut qu’il y ait un avant et un après Paris 2024 »

Etienne Goursaud

Publié le

Sandrine Martinet : "Il faut qu'il y ait un avant et un après Paris 2024"
Photo Icon Sport

JUDO – Entretien avec Sandrine Martinet, qui a décroché une médaille d’argent, chez les -48 kg aux Jeux Paralympiques de Paris 2024, dans la catégorie B2 (malvoyants). Sa cinquième médaille paralympique, après un titre et déjà trois autres médailles d’argent. La championne, qui fêtera ses 42 ans le 10 novembre, est revenue sur son parcours à Paris 2024. Mais aussi les secrets de son incroyable longévité, dans un sport très exigeant. Sandrine Martinet évoque également la contrainte de la nutrition dans le judo, une discipline de perte de poids rapide. Et espère que l’engouement autour de Paris 2024 amènera une plus forte médiatisation du parasport.

Sandrine Martinet : « J’ai vécu les Jeux en essayant de profiter de chaque moment »

Un mois après la fin des Jeux, est-ce que l’émotion est retombée ?

Sandrine Martinet (vice-championne paralympique de judo chez les -48 kg) : « Oui et non. Je suis rentrée chez moi et j’ai repris ma vie de mère de famille. On n’est plus dans cette atmosphère extraordinaire qu’on a vécue et qu’on ne revivra jamais. Non, dans le sens où on est invité à droite et à gauche dans des évènements qui vous remettent dans la dynamique. On recroise certains athlètes. C’est un entre-deux.

Vous avez dit que c’est quelque chose que vous ne vivrez qu’une fois dans une vie. Vous avez participé à six Jeux Paralympiques. Paris, c’était vraiment au-dessus ?

En termes d’ambiance, c’était au-dessus. Mais ce n’était pas que l’ambiance de la salle, acquise à notre cause. C’est aussi le village, les volontaires. Ce côté d’être à la maison. Avec de nombreux remerciements, des félicitations. Nous aussi, on les remerciait. Car sans eux, il n’y a pas d’organisation possible. C’était une atmosphère de soutien et pas que dans la salle. On a senti la ferveur, dès qu’on entrait en scène, dès qu’on était au contact des gens, tout au long de la compétition. Il n’y a qu’à la maison qu’on peut le vivre.

Avez-vous eu l’impression de vivre dans une bulle ?

Non. La bulle, je l’ai dans mon focus d’athlète quand je vais combattre. Mais j’ai vécu ce moment, en essayant de profiter de chaque instant. Avec mon expérience, je sais que les Jeux sont à part. C’est la compétition dans laquelle on est le plus mis en lumière, où il y a le plus de possibilités de faire parler du parasport et montrer de la performance. C’est hyper important pour nous, via ce biais-là. À chaque fois qu’il y avait un truc à vivre, je voulais le vivre à 100 %, car cela n’arrivera plus.

Sandrine Martinet : « Intégrer l’Armée des Champions en 2022 a tout changé »

Vous êtes sortie de votre retraite en 2022. Si les Jeux n’ont pas lieu à Paris, faites-vous le même choix ?

C’est vrai que le fait qu’il y ait Paris 2024 a joué. Mais ce qui a clairement changé, c’est le contrat avec l’armée des champions. Intégrer l’équivalent d’une CIP a tout changé pour moi. Si c’est ailleurs qu’à Paris, je ne sais pas si j’essaye d’avoir une énième fois cette opportunité. Si j’avais su qu’après Tokyo, j’aurais eu ce contrat, je n’aurais pas pris ma retraite. Cela a changé la donne. Avoir un salaire et m’entraîner. Faire pour eux ce qui est naturelle pour une femme de militaire. Promouvoir le lien entre l’armée et la nation. Et les valeurs communes du sport et de l’armée. Car en tant que kiné, avoir une CIP est impossible. Il fallait que je m’assure d’être sûre d’avoir cela, pour quitter mon poste de kiné.

Il y a ce contrat, mais aussi le fait d’être capable à plus de 40 ans de conserver votre niveau et cette exigence. Comment faites-vous, pour les garder, après 20 ans au plus haut niveau ?

Le fait d’enlever la contrainte du régime m’a aidé à continuer pour l’après Paris 2024 (rires). J’ai toujours envie d’apprendre et ce plaisir de pratiquer mon sport. J’ai trouvé cet aménagement entre famille et entraînement, avec un déplacement en début de semaine à Vincennes, avant de revenir sur Mâcon le mercredi. Il y a cet équilibre et l’adaptation des entraînements avec mon âge qui est mieux pris en compte. Si je suis toujours là, c’est que j’arrive à suivre le niveau et progresser. Ce qui peut être contradictoire avec le fait que je vieillisse (rires). Car on a eu plus de moyens humains, technique. On a intégré la fédération de judo en 2017, cela nous a permis de faire plus et d’être intégré sur les différents pôles et l’INSEP. Mais aussi sur les moyens financiers pour partir en stage. On a eu une préparatrice physique.

Tout, mis bout à bout, fait que j’ai su augmenter mon niveau en 20 ans. Car les moyens ont augmenté. Même s’il reste des choses à faire. Mais on est parti de rien du tout (rires). C’était indispensable. Sans ce schéma qui est presque celui des valides, on ne peut pas prétendre à viser un podium aux Jeux. Le niveau international a tellement augmenté. Avec la particularité du judo qui fait qu’il faut huit ans pour faire un judoka. Le temps de l’amener jusqu’à la ceinture noire. On ne peut pas, en trois ans, être performant et aller chercher une médaille. Cela demande une détection super tôt des athlètes et faire le même circuit des valides. La détection est en train de se faire. La pratique du judo est pour tout le monde et tout type de handicaps.





Sandrine Martinet : « L’alimentation fait aussi partie du professionnalisme »

Je reviens sur l’évocation du régime, comment avez-vous fait au quotidien pour garder cette exigence ?

Cela fait partie du professionnalisme. Avoir un objectif butoir aide aussi, car vous savez que la compétition est à telle date et qu’il faut être au poids le jour J. J’ai appris, avec les diététiciens et par moi-même, comment gérer cela. J’aime chercher par moi-même, parce qu’à un moment, on n’avait aucune aide. Cela oblige à être autonome et chercher les choses. J’ai essayé de découvrir l’alimentation, manger équilibré, écouter les spécialistes, dans le cadre de l’exigence de la descente de poids.

Ce n’est pas évident de savoir comment manger avant et après la compétition. Juste avant, il faut un minimum d’énergie, mais on ne mange que peu. Je ne bois plus les 24 dernières heures avant la pensée et un bol de riz et trois œufs les trois derniers jours. C’est totalement « aphysiologique » et cela demande du mental. Mais on sait cette contrainte. Il faut apprendre à cuisiner, aimer cuisiner et savoir ce qui nous correspond. Car ce qui marche pour soi ne marche pas forcément pour le voisin. C’est un apprentissage général. Parce qu’il faut être au poids et en forme.

Comment fait-on pour arriver sur le tatami sans faire d’hypoglycémie ?

Il faut manger de l’énergie après la pesée. Donc pas des légumes. Le jeune intermittent marche pour certaines personnes. Le fait de moins manger a des bénéfices. C’est un équilibre à trouver. Mais on mange trop dans notre société. Et trop de sucre. Le pain blanc, c’est une catastrophe par exemple. On ne se rend pas compte à quel point, avec l’industrialisation et le lobbying, notre alimentation n’est plus bonne. Et c’est mauvais pour nous. Je préfère aller faire mon marché. Mais ce qu’on fait en judo reste « aphysiologique ». Et notre corps reste notre outil de travail, mais on l’utilise au-delà de ses limites. Dans le fond, ce n’est pas bien ce qu’on fait. Mais on apprend, avec l’expérience et l’encadrement et en essayant d’avoir un équilibre, pour éviter les yo-yos, même si on y est obligé et qu’on sait que c’est néfaste.

Mais les trois quatre dernières compétitions que j’ai faites, j’étais en forme le jour J. Cela n’a pas toujours été le cas et j’ai parfois été chercher les ressources, je ne sais où (rires). La réhydratation est également importante post pesée. Manger les bons aliments, séquencer aussi, car l’estomac ne va pas supporter le trop-plein. Il faut éviter d’avoir mal au ventre. J’ai remarqué que c’était l’eau le principal problème chez moi. Mais on peut aussi être tirée au sort sur la contre-pesée, donc il ne faut pas dépasser le poids même en se réalimentant et en se réhydratant. Car on peut vite reprendre 1,5 kilo, rien qu’avec la flotte. Et je ne dois pas avoir repris plus de 2,4 kilos, dans ma catégorie. Mais je suis ravie de retrouver les -52 kg et avoir un équilibre plus facile au quotidien.

Sandrine Martinet : « La petite fille que j’étais a mal vécu le harcèlement, mais l’adulte que je suis se dit que ça l’a rendu plus forte »

Quand vous étiez à l’école, vous avez subi du harcèlement à cause du handicap. Comment avez-vous traversé cette épreuve ?

Ce n’est pas un sujet qui me dérange. Je crois que le harcèlement à mon époque et celui d’aujourd’hui a considérablement changé. C’est encore plus dur avec les réseaux sociaux. Auparavant, le prétexte du handicap, des lunettes, de fermer les yeux, de garder des lunettes de soleil et d’embêter tout le monde, parce qu’il fallait que je me lève pour lire le tableau et que je le cachais à tout le monde et que je revienne à ma place.

Il y avait « une explication ». Aujourd’hui, les enfants peuvent l’être pour pas grand-chose. Et cela rend les choses plus complexes. Mais à l’époque, on m’appelait la taupe ou le serpent à lunettes. L’effet de groupe fait que j’avais la classe contre moi. Dans l’ensemble, j’ai pris cher. La petite fille l’a super mal vécue, mais l’adulte que je suis, se dit que ça m’a rendu plus forte. Dans chaque difficulté, on apprend beaucoup.

Est-ce que le regard sur le handicap a changé ?

Il a évolué, même s’il reste encore beaucoup de choses à faire. La médiatisation a aidé, car la problématique, c’est la méconnaissance du handicap. On est ignorant – pour être gentille – soit on est très maladroit, avec envie de bien faire, mais on fait mal à cause de cette méconnaissance. Et on est maladroit dans notre façon d’interagir en pensant trop au handicap, alors que c’est une personne comme une autre. Dans ces cas-là, il vaut mieux poser la question et avancer. Mais il ne faut pas occulter la méchanceté. Et cela a amené des gros problèmes de communication, mais cela peut aller sur des choses pas cool. Mais la société commence à moins méconnaitre, mais aussi connaitre des sportifs. Et cela aide.

Sandrine Martinet : « On a fait le travail pour les jeunes »

Avec le recul de votre carrière, comment avez-vous pu mesurer l’évolution de la médiatisation du parasport ?

C’est le jour et la nuit. J’ai essayé de trouver une photo sur internet, de mon podium à Athènes, mais elle n’existe pas (rires). C’était complètement anonyme. À Athènes, c’était la première pour des femmes au judo. Les garçons avaient déjà des Jeux. La reconnaissance des médaillés était quasi nulle. La prime de l’or en paralympique était de 6000 € à Athènes, contre 40 000 € en valides. Cela a été changé par Jean-François Lamour (Ministre des Sports de mai 2002 à mars 2004). Mais les Jeux restent le seul moment où on est médiatisé globalement. On espère que cela va changer. Même si on voit l’évolution positive, y compris celle de la venue des sponsors et partenaires.

Pour moi, c’est très récent. Même s’il vaut mieux tard que jamais, j’aurais aimé avoir ces moyens il y a 20 ans. Je pense que j’aurai été encore mieux. Et transformé les quatre finales en victoires. Mais c’est arrivé après. On va dire qu’on a fait le travail pour les jeunes et qu’on en voit le prix, avec ce qu’ils ont maintenant. Il faut que ce changement dure. Il y a eu un avant et après Londres 2012, il faut qu’il y ait un avant et un après Paris 2024. Que tous les acteurs du sport, athlètes, politiques, territoires, médis, continuent. Sinon, ce sera juste un phénomène éphémère, sans transformation de l’essai.

Clique pour commenter

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *