Sarah Madeleine : « Je veux m’inscrire dans l’histoire de l’athlétisme français »
ATHLÉTISME – Entretien avec la néo-recordwoman de France du 10 km, Sarah Madeleine. Un record établi ce dimanche 5 janvier à Nice. Elle revient sur son année 2024 aboutie et marquée par une 8ème place aux championnats d’Europe et une participation aux JO. Sur une distance du 5000 m qu’elle découvrait à l’occasion de cette saison estivale. Elle revient également sur son record de France du 10 km et des quelques émotions autour de cette course, avec une incertitude qui a duré quelques minutes sur son chrono. Sarah Madeleine se montre ambitieuse, au moment d’aborder la suite de sa saison 2025.
Sarah Madeleine : « J’avais pour ambition d’aller aux JO sans aucun ranking sur 5000 m »
L’an passé, tu disais que le maillot de l’équipe de France était un rêve pour toi. Tu as fait beaucoup de chemin depuis ces mots.
Sarah Madeleine : « Cela a prouvé que le choix du 5000 m était le bon. J’étais faite pour faire du plus long, je ne dis pas que je me suis gâché, mais ce n’est pas ce qui m’attirait le plus à la base. Mais j’ai accepté cela et j’ai travaillé pour et cela paye.
Tu prends du plaisir aujourd’hui sur le long ?
Oui carrément. Mais c’était important de ne pas griller les étapes et d’y aller comme j’avais envie. Je pense que la performance passe aussi par là. J’étais prête à aller sur 5000 m et c’est pour cela que la transition s’est bien passée.
Peux-tu nous raconter plus globalement cette année 2024 ? Avec Rome et Paris, comment tu as vécu tout cela.
Cela a été très éprouvant. Je partais avec un ranking nul sur 5000 m. J’avais pour ambition d’aller aux Jeux Olympiques sur 5000 m, avec aucun ranking. Ce qui n’était pas facile. Je n’avais pas le droit à l’erreur sur aucune de mes courses. Et ça, mentalement, cela a été très prenant. Je ne pouvais pas être à 90 % sur mes courses. Il fallait que je mette tout et que ce soit un sans-faute. Sauf que les 5000 m, on ne les enchaîne pas comme cela. C’est une saison où il a fallu d’abord se qualifier pour les championnats d’Europe.
En sachant que pour ta première à Lyon, les conditions étaient dantesques.
J’avoue que cela m’aurait facilité les choses de me qualifier pour Rome, dès Lyon. J’avais déjà ces minima dans les jambes. Ça m’aurait évité d’enchaîner avec une autre course. Mais c’est le jeu et j’ai joué.

Sarah Madeleine : « À Rome, j’étais prête mentalement »
Et tu as quand même gagné, avec une belle compétition à Rome.
J’étais prête mentalement là-bas et je savais ce dont j’étais capable et pas capable. C’est ce qui fait la différence dans un championnat. Au 3000 m, le groupe se scinde en deux et je choisis de ne pas suivre le premier wagon. Je sais qu’à ce moment-là, je n’étais pas capable de suivre des filles qui partaient sur des bases de 14:45. On était parti sur le record du championnat sans aucune tactique. J’avais quelques ambitions, venant du court, en cas de finish. Mais ce ne fut pas le cas. J’ai su m’adapter, pour aller chercher un très beau chrono, car, mine de rien, je bats mon record.
Ce fut quand même compliqué, parce qu’on doit enchaîner avec les championnats de France. Encore sur 5000 m. Je n’ai fait que cela sur l’été, je n’ai pas pu faire autre chose que cette distance. Le planning était resserré. Ce qui ne sera pas le cas cette année, avec une saison très longue. Je suis arrivée aux Jeux fatiguée. Aux France, je suis au-dessus, mais cela reste une course sur laquelle, si je ne gagne pas, je ne vais pas à Paris. Et on ne sait jamais ce qu’il peut se passer sur une course. Et même sachant que physiquement, je suis au-dessus, tout peut se passer. Cela reste un stress.
Tu es au-dessus, mais tu dois tout de même courir 15:44 pour gagner, tu ne pouvais pas chômer.
Cela faisait longtemps qu’on n’avait pas vu un podium entier en moins de 16 minutes aux France. Cela prouve que je ne pouvais pas y aller comme ça et cela a été prenant mentalement. Mine de rien, aux JO, malgré l’émulation et le fait de se dire que cela va le faire et qu’on est à 100 %, je ne pense pas que j’étais à 100 % aux JO. Je suis épuisée de ma saison.
Sarah Madeleine : « J’ai eu du mal à me remettre dedans après les Jeux »
On a senti que, pour beaucoup de Français, cela tirait sur la corde.
Il fallait être en pic de forme à Rome, Angers et Paris. C’est presque trois pics de forme. Et même si je n’étais pas au top à Angers, cela reste compliqué. Et encore, je n’étais pas dans le cas du steeple ou du 800 m. Soit, tu es au-dessus et tu pouvais prendre les Europe « à la légère ». J’ai dû faire mes preuves aux Europe, mes preuves aux France. Et j’étais un peu sèche à Paris.
Les JO sont un sommet dans une carrière, surtout à domicile. As-tu eu un coup de blues post Jeux ?
J’ai eu du mal à me remettre à 100 % dedans. Je ne pensais pas que cela allait autant me toucher. Effectivement, il y a eu ce truc d’après. On a mis tellement d’efforts, d’investissements pour arriver jusque-là. L’après JO a été délicat. J’ai coupé assez longtemps, j’ai eu besoin de cinq semaines. Même après, c’est difficile de se projeter. Difficile de se voir reparti pour quatre ans d’entraînement et une olympiade, sans avoir la certitude de faire mieux. C’est des questions que je me suis posé. Puis je me suis vite ressaisie. Mais j’ai eu ce « Après-Jeux ».
Sarah Madeleine : « La claque à Antalya m’a servie »
Tu arrives quand même à te remettre, tu es performante sur cross et tu vas aux Europe en décembre. Puis il y a le record de France du 10 km.
Honnêtement, à Antalya, je fais une grosse contre-performance. Les cross, ce n’est pas mon truc, mais j’ai franchi ce palier qui fait que, même sans être en pic de forme, j’arrive à performer. J’ai été assidue et sérieuse à l’entraînement, mais sur les à-côtés… Sur la nutrition et tout, je n’étais pas encore sérieuse. Mais je n’avais pas l’énergie mentale de le faire. J’avais besoin de prendre le temps. Sauf qu’on ne peut pas se permettre l’à-peu-près sur le haut-niveau. Je m’en sors naturellement, mais sur une grosse course, on prend le retour à la réalité. Cela se voit à Antalya. Certes, je tombe, mais même en tombant, je ne suis pas censée être aussi loin. Je suis 35e et je prends une petite claque.
Cela m’a remise dedans et je me suis dit qu’il fallait finir avec le « à-peu-près ». Pour être très performante à haut-niveau. Tout le mois de décembre, je me suis remobilisée. Pour relancer une dynamique vers ce 10 km. J’ai tout fait sérieusement et cela a payé. Cette claque m’a servie. Cela a payé.

Sarah Madeleine : « Je ne voulais pas me mettre de pression à Nice »
Ce record de France du 10 km était un objectif ?
Oui et non. J’y pensais honnêtement. À l’entraînement, je faisais des choses qui me permettaient de penser que c’était possible. Mais, comme tout, il faut le faire. Je ne voulais pas me mettre de pression vis-à-vis de cela. J’ai fait cette course en deux temps. En étant d’abord patiente et en me disant que si je le sentais, je pouvais finir fort. Sinon l’objectif était de 31:30, ce qui était déjà très bien.
Pourtant, tu pars fort, tu es sur les bases de 31:00 au 5 km.
(Rires) Ma puce a bugué en fait. Plein de gens m’ont fait la même réflexion et j’ai vu les graphiques qui disaient que j’avais ralenti. Mais pas du tout. Je passe en 15:42. J’avais un lièvre et les trackers disent que je passe sept secondes avant mon lièvre, alors que non. Il faut savoir qu’à Nice, il y a un demi-tour au 5 km. Je suis tellement collée à l’intérieur que ma puce a dû se déclencher avant même que je passe. D’où les sept secondes d’écart. Je fais donc 15:42 et 15:33. Je ne craque pas du tout, à l’inverse.
Sarah Madeleine : « Après l’arrivée, les juges n’étaient pas d’accord sur mon chrono »
D’ailleurs, les premiers chronos annoncent 31:14.
Il y a eu de grosses discussions là-dessus. On m’a d’ailleurs supprimé mon temps de puce. Dans un premier temps, on indique 31:13, puis 31:14. Finalement, ils arrondissent à 15. Les juges n’étaient pas d’accord.
Avec un record de France en jeu…
Clairement. Pour dire, le « après », n’a pas été facile. Quand je franchis la ligne, je vois un 31:12 ou 13, mais je ne vois pas très bien.
Et on voit ta joie sur la ligne.
Il faut savoir que je ne pars pas en première ligne de mon SAS. Mais je ne savais pas que pour un record de France, c’était au temps pistolet et non à la puce. Je pars fin de SAS et je me dis que ce record, c’est bon et qu’on va même m’enlever une ou deux secondes, le temps que je franchisse la ligne de départ. J’explose de joie, car pour moi, il n’y a pas un monde dans lequel je n’ai pas ce record de France. Et on vient me dire : « attends, calme-toi, il y a peut-être 31:16, on ne sait pas ». Vous ne pouvez pas me dire ça. Cela a été un moment de descente émotionnelle horrible. On a beaucoup attendu. Il y a eu des hauts et des bas. Au final, cela a tranché sur 31:15. Ça va (rires). 31:16, cela aurait été autre chose.
Sarah Madeleine : « Les Europe en salle sont un premier gros objectif cet hiver »
T’es-tu fixée des objectifs chronométriques ou de place pour la piste ?
Les minima sont à 14:43 je crois (NDLR : minima FFA, ceux de World Athletics sont à 14:50). Cela correspond au record de France. C’est encore une autre dimension. L’objectif va être de s’en rapprocher. Et quand on est capable de faire de genre de chronos, on est capable d’entrer en finale mondiale. Je vais me focaliser sur le 5000 m. En sachant que mon 10 km en 31:15, je le prépare, mais sans plus le préparer que cela. Ce n’était pas un objectif principal. Je me dis que, quand on est capable de faire 31:15, que si je réussis une belle saison en salle sur 3000 m, il n’y a pas de raisons que je ne sois pas capable de sortir ce genre de chronos cet été.
C’est vrai qu’on parle de mondiaux, mais les Europe en salle peuvent être un objectif intermédiaire pour toi ?
Clairement. C’est l’objectif principal de cet hiver. J’aimerais bien avoir la joie d’enchaîner les tours dans une grande compétition. C’était finale directe à Rome et aux Jeux, je me fais sortir dès les séries. Je ne connais pas le fait d’enchaîner les tours. Ce serait un réel premier test. J’ai envie de faire les minima, pour ensuite faire cet apprentissage.

Sarah Madeleine : « Vivre de mon sport, c’est un immense poids en moins »
On parle beaucoup de psychologie dans le sport. On se souvient que tu lances parfaitement 2024 à Nice, avec ton record. Est-ce que reproduire le même début de saison te donne de la confiance sur la suite ?
Je suis bien d’accord. Il y a vraiment quelque chose qui se fait et je sens que je suis dans une très bonne dynamique. Tout est un peu lié et si je travaille bien, il n’y a pas de raisons que cela ne marche pas. Faire de grosses performances comme cela, cela aide à bien lancer la saison.
Cette année 2024, elle t’a apporté de nouvelles sollicitations ?
Des sollicitations, non. Maintenant, j’ai pu renégocier des contrats avec mes partenaires privés, au vu de ce que j’ai fait. Je vis de l’athlétisme depuis 2024.
On peut presque se dire que tu es arrivée trop tard ?
C’est un peu cela.
Cela t’apporte quoi au quotidien, de savoir que tu peux vivre de ton sport ?
C’est un énorme poids en moins. Je ne me pose aucune question. Si j’ai besoin de partir en stage, je pars en stage. Je fais ce que je veux pour mon sport. C’est vraiment top. Sans cela, je ne vois même pas comment je pourrais ambitionner de faire les minima pour Tokyo. Chose que notre fédération n’a pas réellement bien compris. Ceci dit, il y a eu des stages. Ce n’est pas un apport financier, mais cela nous a aidé. On espère qu’ils vont continuer. Je n’ai pas non plus « zéro », avec des aides mis en place.
Sarah Madeleine : « Je ne veux pas être une étoile filante »
Tu te considères comme une vraie coureuse de long ?
Oui (rires). Clairement maintenant. Je vois que je suis faite pour cela. Et j’ai encore pas mal de leviers à actionner. Ce qui peut me laisser croire que je peux vraiment être très forte sur 5000 m. En termes de densité et de kilométrage. Il n’y a pas de secrets, j’en suis encore assez loin, par rapport aux filles qui font du très haut niveau. Mais il faut le faire de manière intelligente et progressive. Pour éviter de se blesser. Cela ne peut pas se construire en quelques mois. J’évolue petit à petit, mais c’est un des leviers les plus importants.
C’est un peu une question de profane, mais on a vu beaucoup de Françaises, y compris assez jeunes, aller sur marathon. C’est quelque chose qui peut t’attirer sur le moyen ou long terme ?
Non, pas du tout (rires). Je suis une coureuse de long, mais pas de très long (rires). Ma foulée est très efficace et jolie… Mais pas pour des efforts très longs, car vraiment énergivore sur un effort comme le marathon. Même si j’ai des facilités, il faudrait que je change ma foulée. Ce ne sera pas pour tout de suite.
Est-ce que tu ressens une pression de confirmation, après ton année 2024 ?
Oui et non. Mine de rien, ce 10 km de Nice, je l’ai pris comme une remise des pendules à l’heure. Je me dis que j’ai fait ça en 2024 et que je n’ai pas le droit d’être juste Sarah Madeleine et d’être une étoile filante. Je veux m’inscrire dans l’athlétisme français. J’ai fait ce record de France et je ne compte pas m’arrêter là.
Cela t’a fait quoi de devenir recordwoman de France ?
J’ai mis du temps à m’en rendre compte. Ma première réaction, quand on me dit 31:15, c’est de pleurer. Mais pas de joie. Parce que je me dis : « Je ne l’ai pas ». En fait, je l’ai, mais on est deux à l’avoir fait. Mais ma toute première réaction, c’est de me dire que je ne l’ai pas. On fait un sport individuel et je crois que je n’aime pas partager (rires). Ce me donne envie d’en refaire un pour faire mieux. Mais ce ne sera pas pour tout de suite. Après, sans le dire, le record de France du 5000 m sera forcément un objectif, si je veux faire les minima. Pour ce qui est du 3000 m, si je fais moins de 8:50, ce sera très bien, mais le record d’Alice Finot, il faut garder les pieds sur terre. Mais avec envie de bétonner sur court. Je vais refaire un peu de 1500 m aussi, car ça me manque. Cela reste un de mes points forts et c’est important d’en remettre.


