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Servane Heudiard : « Le sport peut être une réelle addiction »

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Servane Heudiard « Le sport peut être une réelle addiction »
Photo Servane Heudiard

INTERVIEW – Dans son livre « Le sport, ma prison sans barreaux », Servane Heudiard, pratiquante de VTT et d’aviron, raconte son addiction au sport, et met des mots sur ces maux : la bigorexie. Pour elle, l’activité physique peut être une cure de jouvence, mais destructrice. De par son témoignage, elle souhaite sensibiliser et alerter les sportifs souffrant de la même maladie. Interview. 

Bonjour Servane Heudiard et merci de répondre à nos questions. Pouvez-vous nous expliquer ce qui vous a poussé à écrire ce livre ?

Mon éditeur (Editions Amphora) m’a proposé un poste de salarié dans les locaux à Paris. Pour ma part, c’était impossible d’être disponible à Paris cinq jours par semaine, car cela m’empêchait de faire du sport tous les jours. Puis, il m’a demandé si j’étais prête à écrire sur le sujet de la bigorexie, chose à laquelle j’ai répondu positivement, puisque ce sujet me tient énormément à cœur.

Pour nos lecteurs, pouvez-vous expliquer la définition d’une personne dite bigorexique ?

Une personne bigorexique est une personne addicte au sport : elle ne peut se passer de pratiquer tous les jours. Je dirais qu’il y a deux grands types de bigorexiques : une catégorie est attirée par la quantité avec l’obligation d’en pratiquer tous les jours, l’autre catégorie est davantage focalisée sur l’aspect performance. Le principe fondamental est la faculté à ne pas pouvoir se passer de sport, exactement comme une personne alcoolique qui ne peut pas passer une journée sans boire de l’alcool ou un fumeur qui ne peut imaginer une journée sans fumer.

Chaque personne pratique le sport pour ses propres besoins. Quels sont les vôtres ?

Mes besoins sont uniquement centrés sur l’aspect loisir, car le sport me sert tout d’abord à me déplacer, parce que je n’ai pas de voiture. Je travaille à domicile, le sport m’apporte beaucoup, notamment dans le maintien de ma condition physique. C’est un véritable bain de jouvence pour moi, puisque cela me permet de me détendre psychologiquement. De plus, l’aspect social est aussi important, car je pratique de l’aviron et du cyclisme, et à chaque fois, je pratique en groupe avec des copains ou des amies. Le fait de travailler de mon domicile ne me permet pas de rencontrer beaucoup de monde. Enfin, sur le plan professionnel, le sport me permet de faire un break quotidien, de reposer mes neurones afin de recharger les batteries.

Quelle est la fréquence de votre pratique sportive ?

Comme dit précédemment, je pratique du cyclisme (VTT) et de l’aviron. Je pratique du cyclisme quotidiennement, à une fréquence de cinq heures par jour. Je pratique l’aviron le samedi et le dimanche, surtout le matin, entre 1h30 et 2h au niveau de la durée. Comme j’ai moins d’impératifs professionnels le week-end, même si je travaille également, je refais du vélo l’après-midi. Je pratique uniquement pour le côté loisir, l’aspect compétition ne m’intéresse pas du tout. Quand je pratique du vélo, le nombre de kilomètres parcourus chaque jour ne m’intéresse pas non plus.

« Le sport, ma prison sans barreaux »

Pour revenir sur votre bigorexie, quels ont été les signaux qui vous ont alerté ?

À une période de ma vie, j’ai commencé à me rendre compte que si je passais une journée sans faire de sport, je n’allais pas bien du tout, comme une personne dite « droguée ». J’avais un manque physique, un sentiment de fébrilité dominait mon esprit et c’était très dur sur le plan mental. Je dirais que le moment où j’ai réellement été alertée, c’est lors de mon entrée dans la vie professionnelle. J’ai effectué une formation en alternance (une semaine à la fac, une semaine en entreprise), lorsque j’étais encore à l’université, pour valider mon diplôme, et à ce moment précis, j’ai compris que je ne pouvais pas travailler comme une salariée classique, car ce serait excessivement difficile pour moi.

J’ai donc immédiatement décidé de me mettre à mon compte et de travailler depuis chez moi, pour n’avoir aucune contrainte par rapport à ma passion pour le sport. Je travaille de ce fait beaucoup depuis mon domicile, mais cela me permet de pratiquer tous les jours. Durant mes années universitaires, j’ai compris que j’avais un réel besoin de sport. À ce moment précis, je ne dirais pas que c’était maladif, mais ça l’est devenu lors de mon entrée dans la vie professionnelle, en 1996.

Au niveau de vos proches et de votre entourage, d’autres personnes souffrent-elles de cette maladie ?

J’ai des copains et des amies qui font du vélo avec moi qui sont également bigorexiques. Le problème, c’est que peu de personnes se l’avouent, c’est pour cette raison que j’ai écrit ce livre : énormément de personnes ont du mal à se l’avouer et se le cachent à elles-mêmes. Lorsque mon livre est sorti, plusieurs personnes m’ont dit que leur addiction au sport n’était pas similaire à ma propre situation. Cependant, lorsque j’observe leur comportement au quotidien et leur addiction au sport, c’est très semblable. Comme indiqué précédemment, il y a plusieurs niveaux de bigorexiques, il n’y a pas d’étiquette précise, mais c’est le principe d’addiction qu’il faut retenir, et je connais beaucoup de personnes addictes au sport.

Est-ce quelque chose de tabou ou est-ce une addiction qui se dit de façon plus ouverte ?

Je ne dirais pas que c’est tabou, mais plusieurs personnes ne prennent pas ce sujet au sérieux. Par exemple, plusieurs personnes me prennent pour une folle, car je fais 80 km de vélo. Pour eux, cela peut paraître surréaliste et pour éviter d’être jugée, on dira par la suite qu’on n’effectue que 50 km, voire 30. Quand j’ai écrit ce livre, j’ai fait énormément d’interviews, parce que c’est un sujet important dans le monde du sport. Cette addiction a un autre aspect : le sport a des valeurs positives, quand quelqu’un vous voit aller faire du vélo tous les jours, il vous trouve courageux. Lorsque l’on va pratiquer, même si l’on souffre d’une gêne physique ou musculaire, les personnes vous trouveront également très courageux, alors que c’est une grosse bêtise. Tout ce qui est excessif, est mauvais, et des personnes ne comprennent pas que le sport peut être une addiction.

Comment faites-vous dans des moments où vous avez des douleurs, une gêne physique ou autre ?

J’ai eu trois accidents graves par le passé et à chaque fois, j’ai vécu l’horreur. J’ai besoin de faire beaucoup de sport, mais du sport d’extérieur, car aller dans une salle de sport pour pratiquer ne m’intéresse pas du tout. Je sais, par ailleurs, que beaucoup de bigorexiques se rendent dans les salles de sport, parce qu’il y a aussi le culte du corps et de la personne qui entre en jeu. A chaque accident, cela a été pour moi une double peine, car je ne pouvais me dépenser physiquement et j’étais obligée de rester chez moi à cause des fractures. Cela fait partie des situations de la vie, mais je sais que je deviens très irritable et je ne dors plus lorsque cela m’arrive.

Avons-nous des chiffres ou des études qui montrent l’importance de cette maladie chez les sportifs amateurs ou professionnels ?

Le chiffre qui circule sur Internet est de 15% : 15% des sportifs amateurs seraient bigorexiques. C’est un chiffre qui de mon avis personnel n’évoque pas grand-chose, car je pense que tout d’abord, il y a énormément de sportifs professionnels qui sont bigorexiques. Quand on est obligé de s’entraîner tous les jours, il y a forcément quelque part une sorte d’addiction. Il suffit de voir l’état physique et mental de certains professionnels lorsqu’ils arrêtent leur carrière, certains dégringolent.

Dans le monde amateur, je dirais que c’est une maladie encore taboue qui a du mal à être assumée, comme quand vous m’avez posé la question précédemment. De plus, ce chiffre ne prend pas en compte la fréquence de sport pratiquée par semaine. Pour certaines personnes, pratiquer dix heures de sport est colossal, tandis que pour des sportifs non bigorexiques, c’est une fréquence qui n’est pas conséquente. Il est donc difficile d’avoir des chiffres cohérents et sérieux sur la bigorexie.

Depuis 2011, l’OMS a reconnu la bigorexie comme une maladie. Comment peut-on se soigner de cette dépendance ?

Premièrement, ce n’est pas votre médecin généraliste qui pourra vous aider à ce sujet, car un médecin sur deux ne connaît pas le terme bigorexie. Je dirais qu’il faut tout d’abord identifier les maux et les causes qui font que vous êtes addict au sport. Il y a certainement des raisons sur cette addiction, pour ma part, je sais que ce sont des failles psychologiques que j’ai depuis l’enfance, je n’ai pas confiance en moi et je vais en conséquence le compenser par le biais du sport. Il n’y aura pas de traitements médicamenteux habituels, à base de pilules ou autres, sauf si vous êtes une personne naturellement stressée qui pratique le sport pour se détendre.

Ce qu’il faut, c’est aller consulter un thérapeute et faire une thérapie pour identifier la source du problème. Je connais plusieurs thérapeutes, mais à ce jour, ils n’ont jamais eu de patients bigorexiques. Tout thérapeute peut soigner la bigorexie, comme n’importe quel thérapeute est compétent pour soigner une addiction. Cependant, il faut tout d’abord que la personne bigorexique soit volontaire et effectue ce premier pas pour se sortir de son addiction.

Est-ce qu’à l’avenir, vous serez amenée à effectuer d’autres actions pour mettre ce sujet au cœur du débat ?

À propos de la bigorexie, il n’y avait aucun support qui traitait de ce sujet jusqu’à la sortie de mon livre. À ce sujet, j’ai publié une cinquantaine d’articles, que ce soit dans la presse ou sur le web, j’ai effectué plusieurs émissions de radio et des émissions de télévision. Si les médias ont été réceptifs à ce point, c’est qu’ils ont quand même été intéressés par ce phénomène qui n’était pas connu. C’est pour cette raison que je continue à solliciter des médias comme le vôtre, car je veux absolument qu’on connaisse la bigorexie, parce que plusieurs personnes finissent dans un fauteuil roulant. La bigorexie vous emmène au-delà de vos limites physiques et mentales. Elle entraîne des comportements dangereux et je souhaite que l’entourage des bigorexiques soit au courant de cette maladie, qu’on regarde les sportifs d’un autre œil et que ces derniers puissent assumer.

J’ai eu plusieurs témoignages suite à la sortie de mon livre. Certaines personnes m’ont dit que je les avais sauvées, car elles ont pris conscience que c’était une véritable maladie, qu’elles n’étaient pas seules dans cette situation. Par la suite, elles ont franchi le pas du thérapeute et sont aujourd’hui guéries.

À quel moment a-t-on réellement pris conscience que la bigorexie était dangereux ?

Je pense qu’une grosse prise de conscience a eu lieu durant le premier confinement, suite à la pandémie de la Covid-19. On a pu constater que l’addiction au sport existait, les salles de sport ou les clubs étaient fermés, les sportifs ont donc dû trouver d’autres moyens de pratiquer, surtout à domicile. Durant cette période, on a pu constater des comportements assez spéciaux, notamment des sportifs qui faisaient du marathon autour de leur table de salle à manger ou des nageurs qui faisaient de la natation dans une piscine de 3m².

Pour les jeunes sportifs qui nous lisent, avez-vous un conseil à leur donner ?

Je leur dirais tout d’abord de pratiquer du sport en club, car il y a une structure et un cadre pour la pratique. Ensuite, il faut écouter les signaux d’alarme, ne pas hésiter à freiner dès qu’ils sentent qu’ils sont dans l’addiction et la bascule. Si vous êtes souvent blessé par exemple, c’est un signal, cela veut peut-être dire que votre corps n’est pas conditionné pour assumer cette charge sportive régulière.

Enfin, il ne faut pas se couper de la vie sociale, ne privilégiez pas le sport pour des anniversaires ou des soirées, car cela peut être hyper dangereux pour votre bien au quotidien. Je connais plusieurs personnes qui ont dû démissionner parce que le sport empiétait sur leur vie professionnelle.

Pour vos jeunes lecteurs, je leur dirais donc qu’il faut être vigilant sur leur pratique et s’interroger sur des comportements dangereux. Par exemple, lorsqu’ils sont en arrêt de quinze jours, respectent-ils l’avis de leur médecin de rester quinze jours à la maison ? Attention, je ne dis pas que tous les sportifs sont bigorexiques, le sport est excellent pour la santé, mais il faut être capable de trouver le juste milieu.

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Passionné de sport, notamment de rugby dans toutes ses variantes (XV, XIII et VII). Fan du RC Toulon et de l'Olympique de Marseille.

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