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Rugby à XV

Surexploitation du jeu au pied, nouveau fléau du rugby mondial ?

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Surexploitation du jeu au pied, nouveau fléau du rugby mondial ?
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Les critiques pleuvent sur l’utilisation à outrance du jeu au pied depuis le début de l’Autumn Nations Cup. Principalement l’équipe d’Angleterre et, dans une moindre mesure, l’équipe de France sont visées par ces critiques. En prévision du Crunch de dimanche (15h), certains acteurs redoutent une finale ennuyeuse. 

Le rugby propose une palette de jeu extrêmement variée. C’est ce qui fait sa richesse. Combat, vitesse, stratégie, attaque, défense, jeu au pied ou à la main, sont concentrés en un seul sport. Cependant, il arrive que parfois, certaines de ces tendances prennent le dessus de manière significative sur les autres. Ainsi, des clichés circulent sur le jeu proposé par telle équipe ou dans telle compétition. Par exemple, le rugby des Springboks a longtemps été taxé de jeu physico-physique sans grande envolée. L’Autumn Nations Cup n’a pas convaincu au niveau du spectacle. Pour beaucoup d’acteurs, la cause principale se trouve être le jeu de dépossession qui induit la surutilisation du jeu au pied.

Une pluie de critiques pour la pluie de ballons

« Le rugby est devenu un sport exaspérant, frustrant et parfois complètement inregardable ». Dans le Daily Mail, Clive Woodward, l’entraineur du XV de la Rose champion du monde en 2003, n’a pas mâché ses mots. La faute à un week-end où les ballons ont beaucoup trop côtoyé les nuages. L’ennui a fortement été ressenti chez les spectateurs et la presse anglo-saxonne en a fait l’écho. Les journaux anglais ont moins critiqué la composition du XV de France pour le Crunch, que le jeu proposé par les équipes durant le week-end. Mais pourquoi les matchs ont-ils été aussi agaçants à regarder ?

Selon les statistiques, le XV de la Rose a effectué quarante coups de pied lors du match face aux Gallois. Quarante, c’était la moyenne de coups de pied tapés sur l’ensemble d’un match du tournoi des Six Nations en 2016. En 2020, nous sommes à cinquante-six coups de pied en moyenne par match, dont soixante et un uniquement pour la Coupe d’Automne des Nations. Ce sont des moyennes proches de celles du début des années 2010, avec un pic à cinquante-quatre de moyenne, en 2013. Depuis, la tendance avait baissé, avant de repartir à la hausse ces dernières saisons.

Comment expliquer ce jeu au pied considérable ?

Clive Woodward résume bien cette stratégie du jeu au pied à outrance « tennis-rugby, box-kick et plan de sécurité maximale ». En gros, le jeu au pied est pratiqué dans une logique d’occupation. On cherche sans cesse à jouer au pied tant que l’on n’a pas dépassé la ligne des quarante mètres adverse. Soit la couverture du fond de terrain s’en charge lorsqu’elle reçoit les ballons, soit on utilise les fameux « box-kick ». Les « coups de pied dans la boîte » sont effectués par les demis-de-mêlée derrière les rucks. Pour éviter le contre, les avants se disposent « en chenille » derrière le ruck afin d’éloigner le plus possible le ballon de la ligne de défense. Cela fait perdre un temps fou et casse le rythme du match.

L’objectif global est de prendre le moins de risque possible. On préfère éviter de jouer à la main, de peur de cafouiller un ballon, de commettre une faute ou de se couper des soutiens dans une zone critique. Parfois, on se demande vraiment si cette méthode n’est pas trop caricaturale. En effet, lorsque l’on se penche sur les dernières rencontres des Français et des Anglais face aux Italiens, on a cette sensation que les joueurs suivent le plan de jeu trop à la lettre. Effectivement, malgré la faible opposition proposée par l’Italie, les équipes ont préféré multiplier le jeu d’occupation, plutôt que de jouer ballon en main.

L’ancien arrière de l’équipe de France, Pierre Villepreux, regrettait cette stratégie samedi dans l’Équipe. « Je ne comprends pas… Le jeu au pied fait partie du jeu de mouvement, mais taper quand ça n’a pas de sens, non. » Et Clive Woodward de rajouter « les joueurs jouent comme des robots programmés, tapant au pied sans fin et sans but. »

Les principaux acteurs se défendent

Néanmoins, le manque de spectacle n’induit pas forcément un manque de résultats. Au contraire même, les Anglais ont gagné tout leur match d’automne. Les Français ont aussi remporté les deux derniers matchs, où cette stratégie s’est le plus exprimée. Les journalistes ont demandé aux acteurs de se justifier après les matchs de ce week-end. Eddie Jones, le sélectionneur du XV de la Rose, a expliqué qu’il s’agissait d’une adaptation au durcissement des règles. Pour lui, les nouvelles règles, notamment celles qui consistent à récompenser plus rapidement les défenseurs qui grattent, ont conduit à ce changement de système. En effet, jouer à la main et casser des lignes d’avantage c’est s’exposer à des pénalités.

Il existe aussi une crainte du jeu de contre qui peut être fatal à l’équipe qui a la possession. George Ford, l’ouvreur anglais l’a bien expliqué. « Si vous gardez le ballon dans une mauvaise zone du terrain, c’est comme une bombe à retardement. On ne peut le conserver à longueur de temps, notamment si l’on veut éviter les turnovers. »

Dans l’Équipe, Thibault Giroud, directeur de la performance des Bleus, avait évoqué une autre raison qui légitime l’utilisation de cette stratégie. « Une cellule d’attaque va dépenser 2,5 fois plus d’énergie qu’une cellule défensive. C’est pour cela que le jeu de dépossession est devenu si important. » Si on veut résumer, jouer au pied de cette manière se justifie dans une logique de minimisation des risques et de la fatigue.

Des solutions pour y remédier ?

Certains acteurs ne semblent pas forcément inquiets de cette problématique, à l’image du troisième anglais Billy Vunipola. « On a vécu une Coupe du monde 2019 incroyable, le jeu ne peut pas avoir autant changé en si peu de temps ». Le numéro huit ajoute que la crise sanitaire joue sûrement un rôle dans cette histoire. « Quand les spectateurs sont dans les stades, on a envie de les divertir ». Pour lui, il s’agit donc d’un problème conjoncturel. Mais cela n’empêche pas d’autres acteurs de réfléchir sur la question.

Nigel Owens, l’arbitre gallois, qui a participé à son centième match international le week-end dernier, a donné des pistes dans le Daily Mail de vendredi. Les arbitres ont notamment un rôle à jouer pour le Gallois. « Dès que le ballon est disponible dans le ruck, l’arbitre doit demander au relayeur d’utiliser le ballon ». Ainsi, c’est une manière d’éviter que le rythme soit saccadé. On demande aux joueurs de sortir plus vite les ballons, sans forcément qu’ils puissent disposer leurs avants « en chenille » afin de sécuriser le coup de pied dans la boîte. Owens a aussi demandé un meilleur arbitrage au niveau des lignes de hors-jeu, afin d’éviter que la défense ne soit trop avantagée.

D’autres idées ont aussi été évoquées dans la semaine. On pense à la règle du 50-22, qui consiste à redonner la possession à l’équipe qui, depuis son camp, a tapé un coup de pied ayant atterri indirectement en touche dans les 22 mètres adverses. Un premier rideau moins fourni inciterait les joueurs à chercher des espaces ballon en main. On pense aussi à un arbitrage plus sévère des gratteurs, notamment par rapport à leur posture. Quoi qu’il en soit, on espère voir un Crunch passionnant, qui sort du schéma proposé les semaines précédentes.

Alexandre Jeffroy

 

Journaliste/Rédacteur depuis octobre 2020 - Bolt qui foudroie le record du monde du 100 mètres, les derniers essais de Dominici, les premières charges dévastatrices de Bastarocket... de beaux souvenirs pour une grande passion, celle du sport. L’histoire du sport aussi. Comprendre le rôle qu’il a eu, celui qu’il a et celui qu’il aura dans notre société. Le sport au passé, au présent, au futur. Le sport tous les jours, matin, midi et soir. A défaut d’être un grand sportif, je suis et je raconte l’actualité et l’histoire des championnes et des champions qui savent se dépasser pour accomplir des merveilles.

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