24 Heures du Mans : Toyota, la résilience d’un constructeur devenu maître des lieux
24 HEURES DU MANS – Alors que la classique mancelle se tient le week-end prochain et fête cette année son centenaire, Dicodusport vous fait découvrir chaque jour une marque qui a participé à la légende de l’épreuve sarthoise. On termine aujourd’hui avec Toyota. Lauréat des cinq dernières éditions, l’histoire du constructeur japonais a pourtant longtemps été semée d’embûches. Récit d’une marque qui a su bâtir ses succès à partir de ses propres échecs.
Créées en 1923, les 24 Heures du Mans sont plus qu’une simple course d’endurance. Véritable laboratoire technique, l’épreuve née des intentions de Georges Durand, secrétaire général de l’ACO (Automobile Club de l’Ouest) et de Charles Faroux, patron du journal l’Auto, a toujours été pionnière en termes d’innovations. Des innovations qui, après avoir été testées en course, se sont retrouvées sur des voitures de séries destinées à la route, les nôtres.
Contexte
Plantons d’abord le décor. Toyota Motor Company (actuelle Toyota Motor Corporation) a vu le jour en 1937. L’un de ses fondateurs, Rizaburo Toyoda, en est aussi son premier président. En 2017, la marque nippone est devenue leader sur le marché de l’automobile en vendant le plus de véhicules devant le groupe Volkswagen et Daimler. Pionner en termes d’innovations, Toyota dispose déjà d’une gamme de véhicules hybrides à l’horizon 2010.
Voilà pour le contexte. En compétition, Toyota s’est déjà engagé en championnat du monde des rallyes (WRC) dès le début des années 1980 jusqu’à la fin des années 1990 puis depuis 2017. Les Japonais ont aussi pris le virage de la Formule 1 entre 2002 et 2009. Enfin, la firme présidée par Akio Toyoda a participé pour la première fois aux 24 Heures du Mans en 1985.
Des débuts compliqués dans la Sarthe
Engagées par deux équipes, le Team Tom’s avec la #36 et le Dome Motorspsort en charge de la #38, l’édition 1985 s’avère compliqué. La première 85 C, la #36, termine l’épreuve à la 12ème place du classement quand sa sœur abandonne pour un problème d’embrayage. Pour cette première participation, la marque compte parmi ses pilotes un certain Satoru Nakajima, le père de Kazuki, qui connaîtra du succès en endurance et aux 24h du Mans.
#MotorsportMonday: Toyota first entered in Le Mans in 1985 with the turbocharged Toyota TOM’S 85C. The #36 car finished in 12th position, which marked the first time that a Japanese manufacturer had completed such a race at the Circuit de la Sarthe. pic.twitter.com/xosNuFqj2I
— Listers Toyota (@ListersToyota) September 2, 2019
De 1986 à 1991, les Toyota ne brillent pas dans la Sarthe et n’arrivent pas à se hisser au niveau de leurs concurrents. Cette période est marquée par la lutte féroce qui oppose les Porsche aux Jaguar. Le constructeur japonais n’émerge pas encore comme un candidat crédible capable de jouer les premières places. On oublie alors vite de l’histoire les 86, 87, 88 et 89 C qui pour une majorité d’entre elles obtiennent des résultats peu probants.
1990. Avec leur moteur, un V8 2T d’une puissance de 3200 cm3, les Toyota commencent à se hisser aux avant-postes. Sur les trois prototypes engagés, seul un voit l’arrivée. Il s’agit de la 90 CV #36 pilotée par Lees-Sekiya-Ogawa qui termine 6ème.
Un premier podium en 1992
Les 20 et 21 juin 1992, après un an d’absence, les Toyota reviennent en piste et présentent leur nouvelle arme : la TS 010 qui développe un moteur V10 de 3,5 litres, et un tout nouveau châssis.
Sur les seules 28 autos au départ de la classique mancelle, Toyota se bat pour la victoire aux côtés de Peugeot qui étrenne sa 905 pour la deuxième année consécutive et Mazda, qui a triomphé en 1991. La TS 010 #7 abandonnera après la mi-course suite à un accrochage de Geoff Lees avec Alain Ferté, pilote de la 905 #31, qui ne verra pas non plus l’arrivée. Finalement, Peugeot l’emporte avec la #1 de Warwick-Dalmas-Blundell qui devance de 6 tours la Toyota #33 de Raphanael-Sekiya-Acheson. Premier podium de Toyota aux 24h du Mans.
En 1993, il n’y aura rien à espérer. Les Peugeot sont indétrônables et signent un triplé historique, les Toyota trustent quant à elles les 4ème, 5ème et 6ème places.
Les échecs de 1994, 1998 et 1999
1994. Désormais, la marque au Soleil Levant est le grand favori après le retrait du constructeur français. La nouvelle 94 CV engagée par SARD (Sigma Advanced Racing Developpement) prend rapidement les pouvoirs même si les Dauer-Porsche 962 LM ne sont pas très loin. Mais à 1h30 du but, alors solidement installée en tête, la #1 de Martini-Irvine-Krosnoff connaît un problème de boîte de vitesses nécessitant 12 minutes d’immobilisation à son stand. 12 minutes de trop puisque la Dauer-Porsche #36 ne lâche plus la tête jusqu’à l’arrivée. La #1 achève finalement sa course en deuxième position.
Si todo hubiera transcurrido con absoluta normalidad, aquel 18 de junio de 1994 el Toyota 94-CV del Toyota Team SARD hubiera sido pilotado por Mauro Martini, Jeff Krosnoff y Roland Ratzenberger para las 24H de Le Mans pic.twitter.com/LoZKQ8mdtk
— VG1Racing (@VG1Racing) April 30, 2023
De 1995 à 1997, des Toyota concourent au Mans avec la Supra GT, mais sans aucune ambition au général. 1998. La GT-One, fruit du travail d’André de Cortanze qui avait déjà dessiné les Peugeot 905 deux fois victorieuses livre un long duel avec la Porsche 911 GT1. Tout est réuni pour que Toyota puisse cette fois décrocher la victoire. Mais la #29 de Boutsen-Kelleners-Lees, leader depuis le lever du jour renonce à 90 minutes du terme. Comme pour la #28 qui abandonne au beau milieu de la nuit suite à une sortie de piste de Brundle. La désormais seule et unique représentante du clan Toyota, la #27 termine 9ème à 25 tours de la Porsche gagnante.
1999. Cette édition se solde par une nouvelle désillusion. Animée, la course est disputée entre BMW et Toyota. Mais Thierry Boutsen sort violemment de la piste après 3h du matin au niveau de la courbe Dunlop. La rescapée des GT-One, la #3 de Katayama-Tsuchiya-Suzuki sauve l’honneur en terminant deuxième.
Retour en WEC et premier titre mondial
A l’aube du 21ème siècle, Toyota décide de concentrer ses efforts sur son nouveau programme F1 et quitte à la fois le milieu de l’endurance et du rallye. Mais n’ayant pas concrétisé son rêve, le constructeur quitte la catégorie reine du sport automobile en 2009 avant d’envisager un retour en endurance et aux 24 Heures du Mans pour l’édition 2012.
Coup de théâtre ce 18 janvier 2012. Peugeot annonce à la surprise générale se retirer de l’endurance laissant alors seul Audi. Rejoint par Toyota qui effectue sa première sortie en compétition lors du double tour d’horloge de la même année avec sa TS030 Hybrid, les Audi font parler leur expérience des 24h du Mans et n’ont aucun mal à s’adjuger un triplé. Les deux autos nippones, bien que véloces, abandonnent toutes deux.
Toyota TS030 Hybrid 🇯🇵
Anthony Davidson 🇬🇧
Sébastien Buemi 🇨🇭
Stéphane Sarrazin 🇫🇷2012 Le Mans 24h#Endurance #LeMans #TimeMachine pic.twitter.com/PNmIvgPkZZ
— Tweet-By-Wire (@TweetByWire) January 17, 2021
C’est plus serré l’année suivante. Les Toyota sont dans le match face à Audi, mais la firme d’Ingolstadt est tout simplement plus forte. La R18 e-tron-quattro #2 de Loïc Duval, Allan McNish et Tom Kristensen (recordman de l’épreuve avec 9 victoires) précède la Toyota #8 de Sarrazin-Davidson-Buemi d’un petit tour.
Plus fort en cette année 2014, Toyota a tout pour l’emporter. Mais un incendie précipite la fin de course de la #7. Encore une fois, le constructeur nippon signe un podium et une troisième place derrière deux Audi. Comme lot de consolation, Toyota s’offre le titre pilotes et constructeurs du Championnat du monde d’endurance (WEC) en dominant Audi et Porsche.
Le drame de 2016 et la renaissance depuis 2018
Dimanche 19 juin 2016, il est 14h54. Avec une avance confortable sur la Porsche #2 de Neel Jani, Toyota se dirige vers la victoire. Sa toute première qui va lui permettre de réparer les injustices du passé. Soudain, un froid glacial se répand dans les box de Toyota quand Kazuki Nakajima prononce ces mots, restés gravés : « no power, no power ». Comprenez ici que l’auto #5 n’a plus de puissance.
Personne, sur la piste ou dans les tribunes, ne comprend le drame qui est en train de se jouer. En tête une bonne partie de l’épreuve, la victoire est encore en train de filer. 14h56. La Toyota de Nakajima s’immobilise en pleine ligne droite des stands. Non, elle ne s’est pas arrêtée derrière la ligne pour fêter son succès puisqu’il reste encore 3 minutes de course.
Au loin, Neel Jani l’a compris. A bord de sa 919 Hybrid #2, il va remporter les 24h du Mans en compagnie de Romains Dumas et Marc Lieb qui se prennent dans les bras dans leur stand, visiblement sonnés par ce scénario absolument ubuesque. La deuxième auto nippone, la #6, qui était pointée en troisième position grimpe d’un rang et finit deuxième. Et Audi, loin du compte cette année s’en va accrocher une troisième place inespérée et un 18ème podium consécutif.
En effet, pour avoir effectué son dernier tour en plus de 11 minutes, la Toyota #5 n’est pas classée, le règlement obligeant que le dernier tour soit bouclé en moins de 6 minutes. Pourtant, elle a effectué 384 tours comme le vainqueur.
Motorsport can be heartbreaking 💔
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#Toyota #LeMans #LeMans24 #Race pic.twitter.com/HaWSIvDZ50— Motorsport.tv (@MotorsportTV_UK) January 1, 2023
Passé cette déconvenue, il faut se remobiliser pour 2017. Mais la 85ème édition vire une nouvelle fois au fiasco pour Toyota. Des trois autos engagées, une seule termine et à la 8ème place du général. En pleine nuit, un peu avant la mi-course, la TS050 Hybrid #7 du leader Kamui Kobayashi abandonne sur problème d’embrayage et un concours de circonstances en sa défaveur. Quelques minutes plus tard, c’est la #9 de Nicolas Lapierre qui suit à cause d’un accrochage avec une LMP2.
Le constat est terrible. Mais à force d’abnégation et de résilience, la réussite va enfin gagner les rangs des Japonais. Certes, et il faut bien le dire, Toyota se retrouve « seul » à partir de 2018. Face à une concurrence bien maigre et des teams privés qui garnissent la grille de départ histoire que tout le monde y trouve son compte avec un minimum d’intérêt pour l’épreuve et sa catégorie reine d’alors, le LMP1. Toyota domine aisément Rebellion et consorts en 2018, 2019 et 2020 et s’offre ces premières victoires de son histoire en Sarthe, une terre longtemps hostile. Les deux premières années marquent par ailleurs les victoires de Fernando Alonso qui s’était donné le challenge de remporter la Triple Couronne.
Happy Birthday, @kazuki_info 🎂 @TGR_WEC dominates the 24 Hours of Le Mans in 2018 with a 1-2 podium finish. 🏁#LeMans #Nakajima #WEC #Toyota #24Hours pic.twitter.com/hVNm8DrpLt
— Motorsport.tv (@MotorsportTV_UK) January 11, 2022
Depuis 2021, Toyota a construit une toute nouvelle auto sévissant dans la catégorie Hypercar (anciennement LMP1). Avant que les grandes marques rejoignent le Championnat du monde d’endurance (WEC) et les 24h du Mans en 2023, les hommes du directeur technique Pascal Vasselon ont maîtrisé en respect Alpine et Glickenhaus.
« A vaincre sans péril, on demeure sans gloire ». Beaucoup de spectateurs aimeraient adjoindre cette citation à Toyota. Même s’il n’y a pas eu de concurrence depuis 2018, le constructeur japonais n’a jamais rien demandé à personne. Ses succès, il les a construits après des années et des années de résilience. On a finalement peu de choses à reprocher à Toyota, à qui il vaudrait mieux dire merci. Merci d’avoir maintenu une catégorie LMP1 à bout de bras, quand il est apparu comme le seul constructeur à s’engager en WEC auprès d’écuries privés. En quelque sorte, la marque d’Akio Toyoda a laissé le temps aux dirigeants du WEC et de l’ACO d’élaborer un nouveau règlement permettant la venue de grands constructeurs cette saison.
Grandes favorites, les Toyota s’avancent sûres de leurs forces avant la grand-messe de ce week-end. Et s’il s’impose, Toyota prouvera que la citation « à vaincre sans péril, on demeure sans gloire » est une rengaine qui ne lui sied pas.


