Le rugby à XIII, le parent pauvre de la famille de l’Ovalie (Partie 2)
Même ballon, mêmes valeurs et mêmes règles (ou presque). Pourtant, en France, rugby à XV et rugby à XIII vivent dans deux mondes différents. Alors que le rugby à XV compte surfer sur la Coupe du monde disputée en France, le XIII essaye de se faire une place et de survivre. Deuxième partie de notre enquête, qui traite de l’aspect géographique du rugby à XIII et évoque l’Australie, où le XV a été supplanté par son cousin germain.
Un abandon du rugby dans la moitié Nord
En Île-de-France, l’ambiance est toute autre concernant le rugby à XIII, par rapport à l’Occitanie. « Tous les présidents fédéraux qui sont passés n’en ont rien à faire de l’Île-de-France », s’emporte Claude Houbloup, le président de la ligue francilienne. « La fédération a toujours eu un problème avec nous. Elle veut être un sport connu et reconnu. Sauf que depuis quelques années, les présidents passent, font des promesses, mais ne les tiennent jamais. Aujourd’hui, on est dans un flou le plus total ». Début septembre, Claude Houbloup a envoyé un courrier à Dominique Baloup pour l’informer qu’« il n’est pas judicieux d’inscrire les équipes franciliennes (Corbeil-Essonnes XIII et Châtillon XIII) dans le championnat de France 2023-2024 ».
En cause, ces derniers auraient dû affronter les clubs de Normandie et de Loire-Atlantique, des régions dont les clubs sont plus récents et le niveau bien plus faible : « C’est, limite dangereux de faire jouer mes joueurs, s’insurge-t-il. J’ai des mecs des quartiers qui font tous 1m85/90/95, voire deux mètres. J’en ai un de deux mètres et 150 kg ». En plus, faute de joueurs suffisants dans le nord-ouest de la France, les matchs se joueront à neuf : « On va mettre des 130 à 0, qui ne servent à rien. » Seul intérêt : « Faire jouer la Normandie et débarrasser la fédération de ses responsabilités ». Aucun pour les clubs de sa ligue et une dépense financière importante. La fédération a tout de même promis un lot de consolation : « À partir du mois de février, en fonction de notre classement, elle nous remettra dans les autres poules ». Une hérésie selon Matthieu Contejean, le président et entraîneur du club Paris-Charenton XIII : « Quand nous allons arriver sur les phases finales, face aux autres équipes qui ont joué à 13, même si les règles sont les mêmes, sur le terrain c’est différent. Le jeu n’est pas le même ».
Résultat, un nombre de clubs qui diminue année après année et des jeunes qui vont rejoindre le rugby à XV : « Vous amusez les petits de 6 à 12 ans, mais à partir de ce moment-là, quand ils affrontent toujours les mêmes clubs… », regrette le président de la Ligue. Des problèmes qui durent depuis une quarantaine d’années, qu’il souhaite régler de sa propre initiative : « Nous allons organiser un championnat entre nous, et essayer d’inclure des clubs étrangers. Cela nous coûte moins cher de prendre le train, de jouer une équipe anglaise et de leur dire de venir ensuite. C’est aussi moins compliqué d’aller aux Pays-Bas, nous pouvons y aller en bus et cela prend moins de temps qu’aller en Normandie. Même en Allemagne… C’est émergent, mais il y aura du jeu et une valeur éducative pour les jeunes et une valeur sportive pour tous* ».
Face-à-face : « le rugby à XIII l’emporterait »
Gaël Tallec, fait partie de ses treizistes partis à l’étranger. Il a joué en Super League avec les clubs anglais de Wigan, Castleford et Halifax à la fin des années 90. « J’ai débuté par le rugby à XIII, parce que je suis né à Tonneins dans le Lot-et-Garonne, un fief treiziste. » Il enchaîne rapidement les sélections départementales, régionales puis nationales, et en cadet, il effectue des tournés en Angleterre. « Vers 15 ans, j’aurai pu signer au SU Agen dans le rugby à XV, mais c’était l’inconnu. Dans le même temps, j’ai eu l’opportunité d’aller à Wigan, une structure que je connaissais car j’y étais allé en stage pendant deux mois l’été précédent ». L’aspect financier n’a pas été étranger à son choix. À ce moment-là, le rugby à XV démarre tout juste sa professionnalisation, et de nombreux quinziste choisissent le XIII.
Après sept saisons dans le championnat européen, Gaël Tallec décide de faire la bascule vers le XV. « J’avais fait le tour de ce que le rugby à XIII pouvait me proposer. J’étais content de ce que j’avais fait et je voulais vivre de nouvelles expériences. » Il signe au Rugby Club Toulonnais, alors en deuxième division, et remporte le championnat en 2005, permettant au club de rejoindre l’élite la saison suivante. « À ce moment-là, beaucoup de joueurs ont signé ou sont retournés dans le rugby à XV, avoue Gaël Tallec. Une carrière peut être courte et certains ont vu l’opportunité d’avoir plus de sérénité financière. » Un développement économique, mais pas uniquement. « Le rugby à XV est devenu spectaculaire, parfois plus que le rugby à XIII. Selon les matchs, notamment en Australie, je peux m’ennuyer un peu, parce que c’est parfois prévisible ». Presque un regret.

Gaël Tallec après un match de Carpentras – Photo Markoye Souchon
Pourtant, cela ressemble à un paradoxe. « Le rugby à XV sait très bien que si les deux pratiques étaient mises avec la même valeur devant le public français, le rugby à XIII l’emporterait », atteste Robert Fassolette. Et pour cause, l’intensité est bien plus importante. « Les règles font en sorte qu’il y ait un maximum de temps de jeu effectif », décrit Adam Innes, le préparateur physique australien de l’équipe de France de rugby à XIII. Environ 60 minutes par match, contre 35 à 40 minutes à XV. « L’intensité à XIII est très largement supérieure à celle à XV, poursuit-il. C’est beaucoup plus facile de passer du XIII au XV, que l’inverse. » Pourtant, il entend que l’intérêt du public soit porté sur le rugby à XV : « D’un point de vue du spectacle, je ne comprends pas trop. Mais je conçois que ce soit le cas car, premièrement, il est plus mis en avant dans les médias et deuxièmement, le championnat français à XIII est faible. » Au contraire, le Top 14 vit ses meilleures années. Adam Innes ne dirait d’ailleurs pas non à un poste de préparateur physique en rugby à XV : « Surtout en France. Le championnat fait partie des trois meilleurs au monde. Si j’avais l’opportunité, je le ferais ». Tout l’inverse d’autres nations comme l’Australie.
En Australie, le rugby à XV n’intéresse plus
Pascal Fournioux, ancien cadre technique de la Fédération et international universitaire de rugby à XIII, s’y est rendu à deux reprises – en juillet et août 2019 ainsi qu’en mars 2020 – afin de rédiger son livre Un Coq en HiverS (Éditions des Coudercs). « L’ambiance est très festive et très familiale dans les stades, décrit-il. Les parents apportent même leurs enfants dès leur plus jeune âge, et comme c’est assez bruyant, ils leur mettent des casques sur les oreilles. Mais puisqu’ils sont emmenés dans les stades très tôt, forcément, ils reviennent ensuite. »
Lors de son second voyage en mars 2020, Pascal Fournioux avait pu assister aux premiers matchs de la saison de National Rugby League (NRL) avant que les frontières ne ferment. Interrompue le 28 mars, la NRL avait repris deux mois plus tard : « L’Australie est le seul pays au monde à avoir maintenu une compétition de sport collectif de collisions pendant la crise du COVID-19 ».
Au contraire, le rugby à XV, qui compte deux fois moins de licenciés, était au bord du gouffre financier. La fédération australienne enregistrait un déficit de plus de 27 millions de dollars. « Les diffuseurs ont presque abandonné le rugby à XV, explique Jason Costigan, commentateur emblématique de la NRL. Les téléspectateurs préfèrent voir les rencontres des moins de 20 ans de NRL, que n’importe quel match de championnat de rugby à XV. » En même temps que les phases de poules de la Coupe du monde de rugby en France, où les Australiens ont été éliminés dès le premier tour pour la première fois, se déroulaient les finales de la NRL. Mais le poids des deux compétitions est incomparable : « C’était le jour et la nuit. Il était difficile de savoir qu’il y avait la Coupe du monde. Les Wallabies ne sont pas connus. Les Australiens ont du mal à sortir le nom des joueurs de l’équipe ». L’opposé de la France, donc, de l’autre côté du globe.
En 2025, deux ans après la Coupe du monde à XV, la France aurait d’ailleurs dû accueillir celle à XIII. Elle n’aura finalement pas lieu dans l’Hexagone, mais dans l’hémisphère sud en 2026, puisqu’en mai dernier, le comité d’organisation y a renoncé, faute de budget. « L’histoire est compliquée. Il y a eu le Covid, l’État s’était déjà beaucoup engagé avec les Jeux Olympiques et la Coupe du monde de rugby 2023. Le Mondial à XIII arrive au moment où le quoi qu’il en coûte, a coûté trop cher », atteste Robert Fassolette. Avec l’évènement, la fédération espérait multiplier par trois le nombre de licenciés. Loupé, enfin pour le moment : « Pour 2028, 2029 et 2030, nous avons l’opportunité de candidater à l’organisation, respectivement, la Coupe du monde féminine, puis la Coupe du monde fauteuil et la Coupe du monde masculine », dévoile Dominique Baloup. D’ici-là, il est contraint de retourner dans l’ombre.
*Interrogé à ce sujet, le président de la fédération de rugby à XIII s’est défendu : « Depuis le mois de février, nous avons fait, avec l’ensemble des clubs des divisions nationales et fédérales, au moins cinq visioconférences pour mettre en œuvre le championnat 2023-2024. Il a été décidé de faire disparaître la notion fédérale, au profit de divisions nationales à quatre niveaux, explique-t-il. Pour prendre en compte les préoccupations économiques et environnementales, nous avons décidé de faire un championnat régionalisé en deux phases pour limiter les déplacements des clubs. Et une deuxième phase, plus nationale, avec les phases finales et l’accès au titre. Les clubs de la Ligue Île-de-France ont été placés dans des poules où nous avons évidemment regardé quels étaient les déplacements les moins coûteux en termes économique mais aussi de temps, pour les placer dans de bonnes conditions. Ces clubs n’ayant pas participé à ces visioconférences, ou à très peu, ont eu, une fois la structure établie, des revendications exprimant qu’ils n’étaient pas d’accord sur la structure du championnat et leur poule attitrée. La fédération n’a pas mis à l’index les clubs d’Île-de-France. Ils ont pris la décision eux-mêmes de ne pas participer à la formule de championnat qui leur a été proposée après des décisions construites en coopération avec l’ensemble des clubs des quatre divisions nationales. »



