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Roland-Garros 2025 : La night session, une hypocrisie sportive mais une réussite financière

Sébastien Gente

Publié le

Roland-Garros 2025 La night session, une hypocrisie sportive mais une réussite financière
Photo Icon Sport

ROLAND-GARROS 2025 – Une fois encore, la night session fait débat, entre programmation, durée des matchs, choix volontaire d’ignorer le tennis féminin. Après 5 ans d’existence, le bilan n’est pas flamboyant. 

C’est en 2021 que Roland-Garros a lancé sa night session (session de nuit). Le court Philippe-Chatrier était enfin doté d’un toit, autant en profiter. Une pratique désormais courante, initiée par l’US Open notamment, où culturellement et financièrement, cela est un grand succès. Désormais, tous les tournois de haut standing ou presque ont franchi le pas. Avec les déviances que cela comporte.

Au Masters 1000 de Madrid, par exemple, la night session commence à 20h00, avec un match féminin et un match masculin au programme. Des matchs au meilleur des trois sets, certes, mais de quoi possiblement emmener les spectateurs au bout de la nuit si les deux rencontres sont serrées. Exemple lors de la dernière édition, avec un duel entre Aryna Sabalenka et Marta Kostyuk conclu en deux tie-breaks, mais après 2h30 de bataille. Résultat, le match extrêmement prometteur entre Lorenzo Musetti et Alex De Minaur a démarré après 23h00, et à cette heure-là, la qualité de jeu a fait défaut.

Amazon paye, Amazon décide

Mais revenons à Roland-Garros. La night session est une entité à part, diffusée en exclusivité sur Amazon Prime. Depuis 2021, le géant américain distribue pas moins de 31 millions d’euros l’année pour ce privilège. Un cas qui fait jaser. Car Amazon a l’exclusivité pour choisir l’affiche qui lui convient à mettre en avant : logique, on ne paye pas pour se faire dicter sa conduite. Mais dans les faits, c’est la direction du tournoi qui choisit la programmation, et exclusivement elle.

Et quand les deux entités ne sont pas en accord, on assiste à des cas rocambolesques. L’exemple le plus fameux est bien évidemment 2022, quand Rafael Nadal et Novak Djokovic ont été amenés à croiser le fer dès les quarts de finale (là où s’arrête les night sessions, qui n’ont pas lieu en demies ou en finale). Ni une, ni deux, Amazon a sauté sur l’occasion et choisi ce match en exclusivité. Tollé général, communiqué rempli de rage de France Télévisions, mobilisation des supporters : Amazon a finalement consenti à diffuser ce monument en clair, pour plus de 3 millions de téléspectateurs devant leur écran.

Un beau geste qui a fait passer le géant américain pour un seigneur, et sans doute facilité la reconduction du contrat de base, qui expirait l’année suivante. Mais si la direction du tournoi n’avait pas anticipé ce cas de figure, cela en dit long…





Le tennis féminin à l’abandon…

Néanmoins, le sujet qui cristallise encore et toujours l’attention, c’est le tennis féminin. Et sa mise en avant. De la poudre aux yeux, rien de plus. Car la toute première night session de l’histoire de Roland-Garros en 2021 était… un match du tableau féminin, entre Serena Williams et Irina-Camelia Begu. Ou comment promettre que les femmes seront mises en avant.

Depuis l’instauration de la night session, 4 matchs féminins ont été au programme.

  • 2021 – 1er tour : Serena Williams bat Irina-Camelia Begu 7-6 (6), 6-2 (1h44)
  • 2021 – 8ème de finale : Iga Swiatek bat Marta Kostyuk 6-3, 6-4 (1h34)
  • 2022 – 2ème tour : Alizé Cornet bat Jelena Ostapenko 6-0, 1-6, 6-3 (1h43)
  • 2023 – 3ème tour : Aryna Sabalenka bat Sloane Stephens 7-6 (5), 6-4 (1h43)

Quand les night sessions ont été instaurées, Guy Forget était le directeur du tournoi. Et il ne mâchait pas ses mots à l’époque sur RMC quant aux programmations.

Si ça fait 6-1, 6-1 chez les femmes, ça peut durer 40 minutes. Si le match se termine au bout de 40 minutes, on peut imaginer que la personne qui aura payé son billet sera mécontente. Nous, le but, c’est de proposer un spectacle qui plaise à notre public et qui réponde à ses attentes.

Depuis, c’est Amélie Mauresmo qui a pris la direction. Les personnes changent, mais les discours restent. Dans Ouest-France, l’ancienne n°1 mondiale ne varie pas vraiment.

Le premier problème, c’est qu’il n’y a qu’un match en session de nuit. C’est prendre le risque de mettre un match qui peut durer moins d’une heure dans l’absolu. Je trouve ça un peu rude. On sait qu’un match masculin durera au moins entre une heure et demie et deux heures car il y a au moins trois sets. C’est un exercice très difficile parce que j’ai envie de mettre davantage en avant le tennis féminin, mais ce n’est pas si facile le soir.

… et on se demande pourquoi

Comprenez : Amazon a fait sa part sur les trois premières années. En 2024, 0 match féminin en night session pour la première fois. Et parti comme c’est parti, c’est parti pour le même bilan en 2025. Mais le diffuseur ne fera visiblement plus l’effort. Alors que le tirage au sort poussait en ce sens.

Un premier tour entre Naomi Osaka, quadruple championne de Grand Chelem, et en forme cette saison sur terre battue, et Paula Badosa, ancienne n°2 mondiale revenue dans le Top 10 après blessure ? Jannik Sinner est plus vendeur, d’autant qu’il jouait un Français (Arthur Rinderknech). L’argument de la durée des matchs ? Les deux sont séparés de trois minutes. Bien sûr, c’est partiellement fictionnel puisque rien ne dit que le match aurait été le même à une heure différente.

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Mais le pompon est sans doute atteint en ce mercredi 28 mai. Le match choisi était celui entre Ben Shelton et Hugo Gaston. Un joueur américain spectaculaire contre un Français, avec possibilité de belle surprise par un joueur adoré du public : choix parfait, rien à dire. Sauf que le Tricolore a déclaré forfait, et pour remplacer cette affiche, le choix s’est porté sur Holger Rune vs Emilio Nava.

Le Danois est un joueur parfait pour une night session, mais il affronte un parfait inconnu, sélectionné via une wildcard de réciprocité entre les fédérations française et américaine. Pourquoi ne pas avoir mis en avant le match, un duel alléchant entre deux lauréates de Grand Chelem, la quadruple championne de Roland-Garros Iga Swiatek et l’ancienne lauréate de l’US Open Emma Raducanu ? Encore une belle affiche qui s’envole sans aucune raison. Quelle sera l’excuse cette fois-ci ? Que le match, cet après-midi, n’a guère duré. Mais ce qui marche dans un sens marche dans l’autre, et rien ne dit que cela aurait été le cas en soirée.

Des aberrations, comme souvent

Bien sûr, le circuit ATP possède plus de joueurs « frisson », comme par exemple un certain Gaël Monfils. Hier encore, le Parisien a fait le show. Tombé en début de match, faisant craindre l’abandon, mené deux manches à rien par le modeste Hugo Dellien, avant de renverser la situation, de s’imposer en cinq sets après minuit dans une belle ambiance.

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Pourtant, le stade n’était pas plein. Des places vides, en loges comme en tribune, alors que « La Monf » en night session, c’est l’assurance promise du fameux spectacle souhaité par la direction (il sera d’ailleurs de nouveau au programme demain contre Jack Draper). Les chiffres d’audience ne sont pas encore disponibles, mais si des matchs pas assez longs ne sont clairement pas attrayants, le public a-t-il envie de veiller après minuit pour du sport ?

On se rappelle la fameuse opposition entre Novak Djokovic et Lorenzo Musetti l’année dernière. Un match commencé à 22h30 parce que le programme préalable avait traîné. Cela arrive, mais quel intérêt de commencer un match aussi tard ? Le match a duré, 4h30 d’un duel intense, pour une fin après 3 heures du matin. 36 heures plus tard, Djokovic était déjà de retour, pour un nouveau duel en 5 manches contre Francisco Cerundolo, durant lequel il se blessera avant de déclarer forfait en quarts (c’est dommage, car son duel prévu avec Casper Ruud méritait la night session…).

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On plaisante, mais ce choix de maintenir la night session à tout prix (mais qu’ont fait les téléspectateurs d’Amazon pendant deux heures en attendant le match ? Sans doute regarder le match précédent sur France Télévisions…) a influé sur le déroulement du tournoi, rabotant les chances de Djokovic, principal candidat au titre. Indirectement, la night session a faussé le déroulement du tournoi. Mais qu’importe tant que l’argent coule. Car 31 millions d’euros par an pour 11 matchs, c’est un contrat en or massif.

Adieu la logique, bonjour l’argent

Et que va-t-il advenir de cet argent ? C’est bien beau de négocier le meilleur deal possible, mais cela n’a d’intérêt que si cela sert au plus grand nombre. Et vu l’état du tennis féminin en France (Léolia Jeanjean devrait être la seule Française dans le Top 100 WTA à l’issue de Roland-Garros), il y a quelque chose à reconstruire. Ainsi, peut-être que de jeunes joueuses tricolores pourront profiter de cette manne pour progresser, devenir professionnelles et avoir le plaisir de ne pas jouer en night session…

Des solutions ? Les deux matchs (un féminin et un masculin donc) de night session évoqués par Mauresmo, une option crédible ? Cela ne ferait forcément que deux matchs en journée sur le Philippe-Chatrier, entre 12h00 et 19h00. Et donc la tentation de mettre deux matchs masculins pour ne pas que le programme ne se termine trop tôt. La quadrature du cercle. De plus, cela forcerait à mettre le match féminin en premier sur la night session, à faire démarrer le match masculin pas avant 21h00, et donc à terminer éventuellement assez tard… Comme l’avait dit Novak Djokovic en conférence de presse après ce fameux match contre Musetti : « Qui joue à deux heures du matin ? ».

Mais visiblement, la Fédération Française de tennis est satisfaite, tout comme la direction du tournoi et Amazon. Les ventes de billets sont en hausse (plus de 700.000 selon Mauresmo), et qu’importe les plaintes, les problèmes d’alcool (autorisé sur le site, mais interdit dans les gradins, comme si cela changeait quelque chose…), et les déclarations de certains joueurs et joueuses qui veulent à tout prix éviter la night session. Une fois encore, l’argent a gagné, au détriment de l’intérêt sportif, de la santé des joueurs et surtout du développement du sport féminin. Mais comme l’a dit Ons Jabeur en conférence de presse :

C’est dommage pour le sport féminin en général, pas seulement pour le tennis. Je ne pense pas que ceux qui prennent ces décisions ont des filles, je ne crois pas qu’ils les traiteraient comme ça. C’est un peu ironique. Ils ne montrent pas le sport féminin, ils ne montrent pas le tennis féminin et puis ils disent: ‘Oui, mais les fans regardent surtout les hommes.’ Bien sûr qu’ils regardent plus les hommes parce qu’on montre plus les hommes, tout est lié.

On vous laissera méditer là-dessus…

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