Camille Chancrin : « Thaïs Poirier m’impressionne depuis que je travaille avec elle »
CYCLISME – Entretien avec Camille Chancrin, l’entraîneur de Thaïs Poirier. Il revient sur le parcours de la jeune junior qui impressionne en 2026.
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Cycliste et entraîneur, Camille Chancrin vit une très belle année 2026. Celui qui a notamment participé à la formation de Célia Géry encadre aujourd’hui Thaïs Poirier. La jeune junior réalise un début de saison canon, avec cinq victoires et trois autres podiums en seulement 16 jours de course. Son entraîneur évoque sa saison, sa progression et son potentiel. Il revient également sur l’évolution du cyclisme féminin et son développement au fil des années.
Camille Chancrin : « À une certaine époque, on était sur des volumes d’entraînement assez bas »
On a actuellement une génération exceptionnelle chez les juniors féminines. Comment l’expliques-tu ?
Camille Chancrin (entraîneur de Thaïs Poirier) : « Je pense que c’est grâce au travail de formation réalisé par les différents clubs, mais aussi à l’accompagnement de la Fédération sur le haut niveau. Il y a un professionnalisme qui apparaît dès les catégories juniors. On essaie de mettre en place des objectifs ciblés pour les athlètes. On a également la chance de voir émerger plusieurs talents depuis quelques années. Il y a Célia Géry, Thaïs Poirier et d’autres. »
Tu as évoqué la professionnalisation des jeunes. Comment cela se traduit-il ?
« On voit arriver chez les jeunes des méthodes alternatives de préparation. À une certaine époque, on était sur des volumes d’entraînement assez bas. On commence progressivement à mettre en place davantage de volume. Il y a aussi tout ce qui entoure le vélo. Je pense notamment à la nutrition. Ce sont des sujets que les athlètes s’approprient de plus en plus. Les connaissances sont davantage partagées et cela permet à chacun, s’il le souhaite, d’atteindre rapidement un haut niveau de performance. »
Camille Chancrin : « Thaïs Poirier a travaillé ses points faibles cet hiver »
On a beaucoup parlé de Thaïs Poirier au mois de mai. Elle grimpe, passe les pavés et commence à gagner des sprints en peloton fourni. Quel est son profil ?
« Thaïs Poirier reste davantage une grimpeuse qu’une sprinteuse. On est conscient de son talent depuis la saison passée. On savait que le sprint constituait son principal point faible en cas d’arrivée groupée. Cela nous a permis d’axer le travail sur cet aspect durant l’hiver. Cela a parfois pu être frustrant pour elle de ne pas travailler les spécificités qu’elle apprécie le plus. C’est une fille qui aime évoluer en montagne. On a pu constater que ce travail a porté ses fruits sur le long terme. Tant mieux si elle parvient désormais à s’approprier des courses sur lesquelles elle était moins à l’aise auparavant. Il y a aussi une dimension technique : le placement joue un rôle majeur dans cette progression. »
Tu évoques son profil de grimpeuse. Chez les juniors féminines, il n’y a pas beaucoup de courses adaptées à ce type de coureuses. Est-ce un manque dans le calendrier ?
« C’est vrai que c’est un manque et je pense qu’il faudrait le combler. C’est un peu à l’image de ce qui a longtemps existé chez les Élites hommes, avec peu de courses typées grimpeurs. Cela explique parfois l’émergence plus tardive de talents comme David Gaudu ou Thibaut Pinot, qui ne pouvaient pas pleinement exprimer leur potentiel sur certaines courses. On retrouve un peu la même problématique chez les jeunes filles. Si l’on veut faire émerger davantage de grimpeuses, il faut sans doute réfléchir à la création de davantage d’épreuves adaptées à ce profil. »
Camille Chancrin : « Thaïs répond très bien aux entraînements qu’on lui propose »
T’attendais-tu à un tel mois de mai ?
« Franchement, depuis que je travaille avec elle, Thaïs Poirier m’impressionne. Quand on a commencé à travailler ensemble, elle était aux portes de l’équipe de France. En fin d’année, elle a connu une progression fulgurante et s’est retrouvée dans les cadres des Bleues, jusqu’à devenir leader sur certaines épreuves. Elle est aussi devenue championne de France juniors. On l’avait mise en garde à l’intersaison, cet hiver, en lui expliquant que ce serait compliqué d’avoir un gap aussi important entre Junior 1 et Junior 2 que celui qu’elle avait connu entre Cadette 2 et Junior 1. »
« Elle devait peut-être s’attendre à quelques déceptions. Mais nous avons défini des objectifs et le fait d’avoir travaillé différemment a permis de concrétiser tout cela, tout en conservant ses qualités naturelles et en développant d’autres points forts. Elle répond très bien aux entraînements qu’on lui propose. C’est vraiment étonnant, dans le bon sens. »
Tu évoques son entraînement. Comment entraîne-t-on une coureuse qui sait faire de plus en plus de choses, tout en évitant les pièges ?
« Il faut avoir la confiance de l’athlète, ce qui a été un peu difficile cet hiver. Nous avons fait d’autres choses, notamment un travail en musculation, avec des charges supérieures, pour essayer de prendre du volume musculaire. Derrière, les sensations ne sont pas immédiatement au rendez-vous. On peut avoir l’impression d’avoir régressé un petit peu. Mais à l’amorce de nouveaux cycles, avec une préparation plus orientée vers la montagne et des intensités à réaliser, on se rend compte qu’elle a gagné en volume musculaire sans que cela se fasse au détriment de ses qualités de grimpeuse. C’était un risque à prendre, avec des objectifs bien définis. Il y a aussi un travail réalisé avec l’équipe de France, dans le but de bien cibler les axes de progression et de travailler sur le long terme. »
Camille Chancrin : « Thaïs est super bien entourée au niveau familial »
On parle de plus en plus de Thaïs Poirier. Comment fait-on pour la protéger ?
« Elle est super bien entourée au niveau familial, avec des parents qui la soutiennent sans la mettre sur un piédestal. On peut se fixer des objectifs. Elle effectue également un travail de préparation mentale, afin de valider les étapes sans s’affoler. Elle possède aussi une grande maturité. Tout le monde n’est pas capable de gérer cette pression et cette attente, mais elle le fait bien. Elle sait où elle veut aller. Cela fait partie des critères de performance : avoir la tête sur les épaules, savoir prendre du recul, ce qui n’est pas donné à tout le monde. Son environnement l’aide et lui permet de se détacher de tout cela, avec de belles performances à la clé. »
Avant Thaïs Poirier, tu as encadré Célia Géry. Sa réussite te donne-t-elle de la confiance pour accompagner d’autres cyclistes ?
« Il est clair que c’est un gage de sérénité pour moi et pour l’athlète. Cela permet d’avoir un bon relationnel avec les personnes qui entourent l’athlète, car on retrouve souvent les mêmes profils au sein des équipes de France. Ce sont des facilités, on sait où l’on va. Même si chaque athlète a des besoins différents. Une fille ne s’entraîne pas comme un garçon, et une Thaïs Poirier ne s’entraîne pas comme une Célia Géry. Elles ont des visions et des besoins un peu différents. »
Camille Chancrin : « Les filles peuvent désormais se projeter vers un avenir professionnel, comme les garçons »
Ces filles émergent au moment où le cyclisme féminin est de plus en plus médiatisé, avec des courses diffusées à la télévision, parfois gratuitement. Mais, à côté de cela, on mesure aussi la difficulté économique du milieu. Quelle est ta vision actuelle, toi qui le vis de l’intérieur ?
« La médiatisation du cyclisme féminin a été un vecteur important pour élargir la base. Il y a une quinzaine d’années, une petite fille ne s’orientait pas forcément vers ce sport, car elle n’avait pas les étoiles dans les yeux en voyant une Pauline Ferrand-Prévot gagner le Tour de France. Aujourd’hui, c’est le cas. Les filles peuvent se projeter, comme les garçons, vers un avenir professionnel dans le cyclisme. C’est la base de la pyramide. »
« Oui, la médiatisation est importante et valorisante chez les filles, mais il existe encore une vraie différence avec les garçons. On peut encore dire que nous sommes dans une phase de développement. Pour les organisateurs, créer des épreuves attrayantes pour les sponsors et pour la télévision reste délicat. On espère que, d’ici quelques années, le socle qui aura permis de faire monter les jeunes filles qui ont vu Pauline Ferrand-Prévot gagner le Tour de France permettra d’alimenter le deuxième ou le troisième front des équipes professionnelles, afin de créer un calendrier plus étoffé, à l’image de celui des hommes. »

Camille Chancrin : « Les sponsors peuvent être plus réceptifs à une course féminine organisée juste après l’arrivée des hommes »
Il se dit que les Boucles Drôme Ardèche féminines pourraient voir le jour l’an prochain, en lieu et place du Tour de l’Ardèche féminin. Vous êtes traceurs des courses chez les hommes : vous confirmez ?
« C’est exact. Je ne peux pas en dire plus pour l’instant, car une conférence de presse est prévue le 17 juin. Tout reste confidentiel. »
On a vu le Tour Down Under se caler en 2027, que ce soit en termes de parcours ou de calendrier, entre les hommes et les femmes. Pour toi, est-ce aussi l’avenir ?
« Cela permet de mettre plus facilement les filles en lumière. Les sponsors peuvent être plus réceptifs à une course féminine organisée juste après le pic d’audience de l’arrivée des hommes. Cela permet aussi à un public plus large de s’approprier des courses parfois plus dynamiques que celles que l’on peut voir chez les hommes. La difficulté se situera au niveau des calendriers, qui seront plus étoffés, avec davantage de concurrence. »
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« Il y aura aussi l’aspect logistique et organisationnel lié à deux épreuves disputées le même jour. Nous n’avons pas tous la capacité de bloquer la route toute la journée pour une course cycliste. Sur nos épreuves, nous fonctionnons en priorité de passage temporaire. NDLR : les routes sont bloquées lorsque la voiture ouvreuse, placée 3 à 5 km devant la course, arrive, puis rouvertes dès que la voiture-balai est passée. On ne peut pas se permettre de tout faire dans nos régions. »
Camille Chancrin : « Les femmes sont beaucoup plus endurantes, en proportion, que les hommes »
Le cyclisme féminin a énormément progressé. Penses-tu que c’est le moment de voir un Tour de France sur deux semaines et des Monuments disputés sur 180 à 200 km ?
« La spécificité des caractéristiques physiologiques des athlètes féminines, c’est qu’elles sont beaucoup plus endurantes, en proportion, que les hommes. Cela leur permettrait de faire au moins autant. Cela doit être possible à mettre en place. Mais l’écosystème médiatique n’est pas encore totalement prêt ni disponible pour quelque chose qui arrivera petit à petit, au fur et à mesure de l’évolution du cyclisme féminin. »


