Alex Baudin : « Le peloton commence à en avoir un peu marre de se faire écraser par Pogacar »
CYCLISME – À quelques heures du départ du Tour de Lombardie, Alex Baudin (EF Education-EasyPost) a pris le temps de répondre à nos questions. État de forme, Paul Seixas ou encore ski de fond : le grimpeur de 24 ans s’est confié dans ce long entretien.
Comment s’est passé le Gran Piemonte ?
Jeudi, j’étais plutôt bien pendant la course (NDLR : 20e, dans le groupe pour la 4e place). Après, ça ne m’a pas souri : je n’ai pas réussi à faire la différence dans la dernière bosse, et beaucoup de coureurs sont revenus dans le final. Mais la condition est bonne. J’ai réussi à enchaîner les Championnats d’Europe, les Trois Vallées Varésines et le Gran Piemonte. Je récupère bien, donc tout va bien.
Vous serez sur le Tour de Lombardie ce samedi. Ce sera votre premier, quel est l’objectif ?
Nous n’avons pas encore fait le briefing, mais l’idée est d’obtenir le meilleur résultat possible pour l’équipe sur le Tour de Lombardie. On va tout faire, je pense, autour de Ben (Healy) et Richard (Carapaz). Peut-être que mon rôle sera d’anticiper pour pouvoir les aider dans le final, ou simplement de les accompagner le plus longtemps possible. L’objectif, c’est le collectif et le meilleur résultat possible.
Sur le Tour de Lombardie, il y aura Paul Seixas, comme lors des Championnats d’Europe. Comment le voyez-vous ?
C’est impressionnant de voir un jeune comme lui. Il a déjà la tête sur les épaules et une grande maturité pour son âge. Et pourtant, il doit déjà gérer énormément de pression : toute une équipe se construit autour de lui. Je pense que ce n’est pas facile d’être autant exposé à seulement 19 ans (né le 24 septembre 2006). Je me souviens qu’à son âge, je découvrais à peine le monde amateur. C’est fascinant de le voir réussir ainsi, mais c’est vraiment un autre monde. Je pense qu’il a ce petit quelque chose des grands champions.
- À ce sujet – Quel Paul Seixas verra-t-on en 2026 ?
Il ne cherche pas la lumière, il n’aime pas être dans l’attente, ni dans la popularité. Il veut simplement faire son métier. Je crois vraiment qu’il deviendra un grand nom du cyclisme et qu’il marquera l’histoire du cyclisme français.
On a cinq ans d’écart, mais je le suivais déjà. J’aime toujours garder un œil sur les catégories juniors. On parlait déjà de lui chez les cadets : tout le monde savait qu’il avait un gros moteur. Mais c’est sûr qu’on ne s’attendait pas à le voir à ce niveau aussi tôt. C’est assez exceptionnel de réussir à faire un podium aux Championnats d’Europe à cet âge-là.

En parlant de la domination de Seixas à son âge, comment vivez-vous la surdomination d’un Tadej Pogacar ?
Honnêtement, c’est marrant au début. Mais cette année, malheureusement, mon programme a été très similaire à celui de Pogacar. Et, même sans être défaitiste — sinon on ne prend pas le départ — on sait très bien ce qui va se passer dans le final. Il a deux jambes d’avance sur tout le monde. Dans le peloton, beaucoup commencent à en avoir marre de se faire écraser.
C’est vrai, c’est beau pour le cyclisme à la télévision de voir des attaques à 100 kilomètres de l’arrivée. Mais ça tue aussi le suspense. Pogacar, il tue un peu la course. À chaque fois qu’il est là, tout le monde court pour la deuxième place. Pour moi, c’est bien de se mesurer aux plus forts : il faut se confronter au plus haut niveau pour progresser. Mais là, c’est prendre des claques tous les week-ends. C’est un niveau qu’on ne peut même pas espérer atteindre un jour. L’écart est tellement énorme que ça devient un peu triste à la fin. Quand il est au départ, on sait déjà ce qui va se passer.
La seule solution, c’est d’anticiper, car quand il attaque, c’est impossible de le suivre. J’ai essayé plusieurs fois — au Dauphiné ou sur le Grand Prix de Montréal — mais l’équipe UAE Team Emirates a mis en route plus tôt que je ne le pensais. Il a la meilleure équipe autour de lui, et tous ses équipiers seraient capables de gagner des courses. Alors forcément, ça tue tout.
Mais je crois que ça peut changer. Il y aura forcément un jour où il sera un peu moins bien. Il influence désormais les briefings : pendant le Tour de France, la première question, c’était de savoir s’il voulait gagner l’étape. Tout le monde s’adapte en conséquence. Ça a vraiment transformé le cyclisme ces dernières années. Mais c’est clair que ce serait plus amusant s’il n’y avait pas une équipe qui domine autant.
Cette année, c’était votre premier Tour de France. Comment l’avez-vous vécu ?
Collectivement, ça s’est très bien passé (victoire d’étape et maillot jaune porté par Ben Healy). On avait un superbe groupe. Et le Tour de France, c’est une expérience incroyable. Quand j’y repense, j’ai l’impression que ce n’était même pas réel. Quand je revois des photos, je me rends compte que c’est vraiment quelque chose à part. Pour un coureur français, c’est toujours spécial de participer au Tour.
Après, personnellement, j’ai commis quelques petites erreurs dans ma préparation, ce qui m’a empêché d’exprimer tout mon potentiel. C’était assez frustrant, car la plupart du temps, je subissais la course.
Quelles ont été ces erreurs ?
Avec l’équipe, on était en altitude avant le Dauphiné. Et moi, quand je vais en altitude, je « marche » très bien juste après. C’est donc au Dauphiné que j’ai eu l’un de mes meilleurs moments de l’année. Les deux semaines qui ont suivi, à l’entraînement, je me sentais très bien. Mais mon niveau a commencé à baisser dès le début du Tour. En plus, j’ai été malade : j’ai chopé un petit virus, pas très grave, mais ça n’a pas aidé. Heureusement, les performances de l’équipe et le public français m’ont bien réconforté.
J’aimerais, en 2026, pouvoir retourner en altitude entre le Dauphiné et le Tour pour me préparer au mieux. Pour l’instant, je n’ai pas encore discuté de mes objectifs avec l’équipe, mais j’aimerais vraiment que ce soit mon grand objectif de la saison.
Vous avez été présent sur la course des Championnats d’Europe. Qu’est-ce que ça fait de porter le maillot de l’Équipe de France dans une course ?
J’étais super content de participer à ma première course avec le maillot de l’Équipe de France chez les élites. En plus, ce n’était pas très loin de la maison. C’était une course très difficile, qu’on a rendue encore plus dure. Elle s’est lancée très tôt : dès le deuxième passage du Val d’Enfer, on est monté comme si l’arrivée était en haut. Là, j’ai manqué de quelques mètres pour basculer avec le groupe d’une quinzaine de coureurs. Ensuite, je me suis retourné… il n’y avait personne. C’était fini, j’ai explosé. Je me suis fait arrêter à deux tours de la fin. Malheureusement, je n’ai pas pu contribuer au collectif.
En France, Richard Carapaz a l’image d’un coureur offensif, prêt à tout donner pour gagner. Est-ce qu’il vous donne des conseils pendant la saison ?
Richie (Richard Carapaz) ne parle quasiment pas. Et cette année, je n’ai pas eu beaucoup d’occasions de courir avec lui. C’est quelqu’un de très discret, mais il a toujours de bons conseils grâce à son expérience. Lors des briefings, il a souvent quelque chose de pertinent à ajouter.
Comment ça se passe chez EF ? C’était votre première saison, racontez-nous.
On ne se croise pas tous sur les mêmes courses, les programmes sont vraiment différents. Mais dans l’équipe, on s’entend tous très bien. Il y a une super ambiance : à table, le soir, on rigole tous ensemble. Et quand il faut être sérieux, on sait l’être. Je n’ai pas eu de problème d’adaptation à la langue : j’ai déjà un anglais presque parfait. Le plus difficile, ce sont les accents différents (l’équipe compte 15 nationalités). Mais tout le monde a été très accueillant, et aujourd’hui, on a un super groupe !
Avec qui avez-vous le plus d’affinités chez EF ?
Si je devais n’en citer qu’un, ce serait Michael Valgren. On partageait la chambre pendant le Dauphiné, et on a rigolé tous les soirs. C’est un mec super sympa, un peu le papa de l’équipe. Il avait ce rôle avec moi. Mais même avec toute son expérience, il est encore très jeune dans sa tête, et on a beaucoup rigolé !
Est-ce qu’il y a une frustration, une déception de ne pas être resté chez Decathlon–AG2R La Mondiale ?
Non, pas du tout, je n’ai aucun regret. C’est sûr que courir avec mes meilleurs amis, comme Paul Lapeira ou Valentin Paret-Peintre, avec qui j’étais en colocation au CCF (Chambéry Cyclisme Formation), c’était super. Chez EF, il faut savoir aller vers les autres, trouver sa place dans un groupe très multiculturel, mais c’est aussi ce qui fait la richesse de cette équipe.
Une autre de vos passions, c’est le ski de fond. Est-ce que vous allez en faire cet hiver ?
Oui, ça fait deux ans que j’ai intégré le ski de fond à ma préparation hivernale, et franchement, c’est top. L’an passé, j’ai participé au marathon de Bessans (Savoie). Si je peux le refaire cette année, ou une autre course, ce serait super. Je pense qu’après ma carrière, je me consacrerai davantage au ski de fond. En plus, c’est un sport très complémentaire : je travaille les jambes, le dos, le gainage, et ça m’évite d’aller rouler sous la pluie en hiver. Je préfère aller skier sous la neige.
Votre course préférée ? Votre victoire de rêve ?
Je rêverais de remporter une étape du Tour de France. Peu importe laquelle, c’est tellement prestigieux. Ma course préférée ? Je dirais le Grand Prix de Québec, que j’aime beaucoup, même si ce n’est pas celle qui me convient le mieux. J’adore l’ambiance, la course est superbe, et j’ai de la famille là-bas, ce qui la rend encore plus spéciale.


